Le ciel de la capitale impériale, contrairement au ciel de plomb du front de l'Est, était d'un bleu limpide et transparent.
À l'orphelinat Sainte-Lilian commençait une journée semblable aux autres, mais un peu plus silencieuse.
Cinq jours s'étaient écoulés depuis que Rina était partie, vêtue de sa robe bleu ciel, à bord d'une magnifique voiture.
La place près de la fenêtre du réfectoire où elle s'asseyait toujours restait vide. Personne ne cherchait à s'y installer. Dans un coin de la bibliothèque, le livre d'images en langue ancienne que Rina leur avait lu tant de fois reposait en silence, privé de sa maîtresse. Et surtout, la vue de son petit lit, dans un coin du dortoir, soigneusement fait et vide, gravait dans le cœur des enfants une solitude discrète mais bien réelle.
« Dites, madame la directrice. Rina, elle revient quand ? »
Anna, la plus petite, tira d'un coup sec sur le bas du vieux tablier de la directrice.
« Le gâteau au miel dont parlait Rina, il arrive bientôt ? »
Devant cette question innocente, la directrice sentit son cœur se serrer et caressa doucement la tête d'Anna.
« Eh bien… Une lettre arrivera sûrement bientôt. »
Les enfants croyaient que Rina était « devenue comme une noble dame ». Qu'elle mangeait plein de bonnes choses quelque part dans la capitale impériale, dans un endroit sûr et luxueux. La directrice n'avait pas le cœur de briser ce rêve innocent.
Tom, le petit protégé dont Rina était la plus proche, manquait un peu d'entrain. Ces derniers temps, il parlait moins et restait souvent seul, recroquevillé dans un coin de la bibliothèque. Il tenait dans ses mains ce livre d'images en langue ancienne. Il voulait raconter des histoires comme Rina, et suivait désespérément des yeux ces suites de lettres dont il ne comprenait pas le sens. C'était à la fois trop touchant et trop douloureux à voir.
Les plus grands commençaient peu à peu à comprendre ce que signifiait vraiment l'endroit où Rina était partie. Les conversations des adultes qu'ils entendaient au marché : « Le front de l'Est, c'est un bourbier », « Il paraît qu'il y a encore une grande opération », « Est-ce qu'on va enfin gagner, cette fois ? » Ces bribes de mots sinistres pesaient lourdement sur leur cœur. Rina n'était pas partie manger des gâteaux. Elle était partie faire la guerre. Ceux qui s'en étaient rendu compte n'en disaient rien à personne et baissaient simplement la tête en silence.
La nuit venue, une fois les enfants endormis, la directrice s'assit seule à son bureau, dans sa chambre.
Sur le bureau était posé le livre de comptes que Rina avait mis en ordre en une seule journée. Ce parchemin, débarrassé de toute dépense inutile et où étaient consignées des filières d'approvisionnement rationalisées, était désormais le cordon de survie de l'orphelinat. Chaque fois qu'elle le regardait, la directrice se rappelait le talent hors du commun de Rina et, dans le même temps, se sentait rongée par la culpabilité d'avoir envoyé cette enfant dans un endroit dangereux.
'Ma décision était-elle vraiment la bonne… ? Était-ce vraiment son plus grand bonheur… ?'
Face à cette question sans réponse, le cœur de la directrice grinçait. Elle se leva et se rendit, d'un pas mal assuré, à la petite chapelle de l'orphelinat.
Elle s'agenouilla sur le sol de pierre froide et joignit fermement les mains.
« Ô mon Dieu. Miséricordieuse sainte Lilian. Je vous en prie, protégez cette enfant. »
Sa voix tremblait.
« Cette enfant était notre lumière. C'est grâce à elle que nous pouvions sourire, même dans ces temps difficiles. Je vous en prie, que son avenir soit heureux… »
Des larmes brûlantes coulèrent le long de ses joues.
« Et… si, si ma prière peut être exaucée… faites qu'elle puisse revenir ici au plus vite, avec son sourire pareil au soleil… »
Sa prière achevée, la directrice essuya ses larmes et sortit de la chapelle ; une religieuse l'attendait, l'air inquiet. Elle tenait à la main une petite bourse de cuir, mais lourde.
« Madame la directrice. Tout à l'heure, un messager de l'armée a apporté ceci…
— De l'armée… ? »
La directrice prit la bourse avec appréhension. Elle contenait une quantité étonnante de pièces d'argent, ainsi qu'un parchemin soigneusement plié.
C'était le premier salaire de Rina.
D'une main tremblante, elle déplia le parchemin. On y voyait s'aligner l'écriture ronde et familière de Rina, l'encre un peu baveuse.
« À madame la directrice, aux sœurs, et à tout le monde à l'orphelinat.
Comment allez-vous ? Moi, je vais très bien.
Il fait un peu froid ici, mais je mange tous les jours des repas chauds jusqu'à en avoir le ventre plein.
Le travail est un peu difficile, mais je suis entourée de gens très gentils, qui prennent soin de moi.
Alors, ne vous inquiétez de rien.
Voici une partie de mon salaire.
Préparez plein de ragoût bien chaud avec de la viande et mangez-le tous ensemble.
Je vous écrirai encore.
Rina »
Pas un mot sur le fait qu'elle se trouvait en première ligne, ni sur la mission dangereuse qu'on lui avait confiée. Il n'y avait là que la gentillesse obstinée de quelqu'un qui voulait rassurer tout le monde.
« … Rina… »
La directrice serra fort la lettre contre sa poitrine. Les larmes chaudes coulaient, encore et encore. Rina, dans un endroit lointain, se tenait bel et bien sur ses deux jambes et vivait de toutes ses forces. Ce fait, plus que tout, sauva le cœur de la directrice.
Le lendemain, sur la table de l'orphelinat, pour la première fois depuis combien de mois, on servit un ragoût fumant rempli de gros morceaux de vraie viande.
« Ouaaais ! » « De la viande ! » « C'est trop bon ! »
Les cris de joie des enfants résonnèrent de nouveau, pour la première fois depuis longtemps, jusqu'au plafond de l'orphelinat. La directrice contemplait ce spectacle, les yeux brouillés de larmes, mais avec un sourire radieux.
***
Pendant ce temps, sur le front de l'Est.
Le matin de la bataille décisive. Dans un brouillard froid et épais, Rina, la capuche rabattue sur les yeux, levait le regard vers le ciel lointain de la capitale impériale.
Et, d'une voix que personne ne pouvait entendre, elle murmura :
« … Est-ce que tout le monde mange bien, au moins ? »
Sans rien laisser paraître du destin de l'Empire qui reposait sur ses frêles épaules. Son cœur ne souhaitait qu'une chose : le modeste bonheur de ceux qu'elle aimait.
