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Chapitre 7

Chapitre 7 : Le ragoût infect et le marché des cuisines

18 octobre 2026 ~10 min · 1 945 mots

« Ce sera tout ! Que chaque unité passe immédiatement à l'action ! »

Le rugissement du commandant Greig fit trembler l'air tendu de la tente.

Ce premier conseil de guerre, long et d'une intensité éprouvante pour le cœur, prit fin sur ces mots. Les capitaines se levèrent, le visage figé dans un mélange d'excitation et de nervosité, et quittèrent la tente à grands pas. Le bruit rude de leurs bottes sur la terre s'éloigna peu à peu.

Resté le dernier, Greig s'approcha lentement de mon fauteuil roulant. Un petit sourire narquois et plein de malice lui tordait la bouche.

« Tu t'en es plutôt bien tirée, madame la stratège. Même si, à plusieurs reprises, tu as failli laisser échapper un petit cri de chat. »

« ... ! »

Au fond de ma capuche, je sentis le sang me monter d'un coup au visage.

'Il l'a remarqué ! Il l'a forcément remarqué !'

Cet homme était du genre à s'amuser des faiblesses des autres. Le pire qui soit.

« Rina. »

Appelée soudain d'une voix grave, je relevai la tête en sursautant.

« Les informations que tu as déchiffrées, j'y crois. La responsabilité de cette opération repose entièrement sur moi, en tant que commandant. Toi, tu n'as à te soucier de rien. »

Dans ses yeux, l'éclat moqueur de tout à l'heure avait disparu. À la place brillait la résolution inébranlable d'un commandant d'armée régionale. Prise de court par ces paroles inattendues, je ne pus que lever vers lui un regard désemparé.

« ... Mais, écoute bien. »

Il poursuivit :

« Tes paroles vont être le point de départ de quelque chose qui décidera de la vie de nombreux soldats. Ce fait-là, ne le quitte jamais des yeux. Voilà la résolution qu'il te faut. Être à nos côtés dans ce bourbier, c'est ça que ça veut dire. »

Il ne me traitait pas comme une enfant. C'étaient les mots maladroits, mais sincères, de quelqu'un qui voulait me faire regarder la réalité en face, en camarade se tenant sur le même champ de bataille.

« ... Oui. Je suis prête. »

Ma voix, sans le modificateur de voix, trembla légèrement. Il avait raison, ce n'était pas un jeu. Un seul de mes mots pouvait faire basculer des vies. Et c'était moi, et personne d'autre, qui avais décidé de ne pas fuir ce poids.

« Bien. »

Greig n'en dit pas plus. Il posa sa grande main sur ma tête et me frictionna les cheveux, une seule fois, sans ménagement.

« Sera et moi, nous partons diriger les opérations sur le front pendant deux jours à partir de demain. La bataille décisive aura lieu à l'aube, dans trois jours. D'ici là, tu restes en attente dans ce camp. S'il se passe quoi que ce soit d'anormal, préviens-moi aussitôt. »

Puis il se retourna.

« ... Sera. Raccompagne madame la stratège jusqu'à ses quartiers. Apporte-lui aussi de quoi manger. La journée a dû être épuisante. »

Sur ces mots, Greig quitta la tente d'un pas alerte. Son dos dégageait, décidément, toute la prestance d'un chef qui tenait en main ce champ de bataille embourbé.

Sans un mot, l'adjointe Sera se mit à pousser mon fauteuil. Une fois hors de la tente, un vent frais me caressa les joues. Le ciel était déjà plongé dans le crépuscule, et au loin des feux de camp vacillaient.

« Euh... Adjointe Sera. »

« ... Qu'y a-t-il ? »

« Merci beaucoup. De m'avoir aidée. »

Je faisais allusion au moment où les capitaines m'avaient prise à partie, et son pas ralentit, à peine.

« ... Ce n'est rien. Si tu t'affoles, ça risque de gêner l'opération, c'est tout. Ne te fais pas d'idées. »

Une voix pincée, hautaine.

'Ouah ! Une tsundere de manuel ! Et en plus, son interlocutrice, c'est moi (une gamine de huit ans en apparence) !? Celle-là, je l'ai vue cent fois dans les light novels de ma vie d'avant !'

Une réaction aussi stéréotypée me laissa bouche bée, puis je remarquai quelque chose. Les mains qui poussaient mon fauteuil n'étaient plus les mêmes que tout à l'heure : elles évitaient avec soin chaque aspérité des pavés, avec une douceur infinie. Apparemment, c'était vraiment quelqu'un de maladroit.

On m'avait attribué une petite tente individuelle, des plus sommaires. Juste une couchette dure et une petite table en bois. Mais comparé aux dortoirs entassés de l'orphelinat, c'était le paradis.

Peu après, l'adjointe Sera m'apporta mon dîner. Sur le plateau en bois, il y avait un pain bien noir et une assiette creuse remplie d'un mystérieux ragoût.

« Voilà, à table. Mange avant que ça refroidisse. »

« Merci beaucoup ! »

Mon ventre, vidé par la tension, se mit à gargouiller. Dès que l'adjointe Sera fut partie, je saisis ma cuillère et portai une bouchée de ragoût à ma bouche.

Et je me figeai.

'... C'est infect !!'

Qu'est-ce que c'était que ça ? Ça n'avait aucun goût. Non, pas tout à fait. Pour être exacte, il fallait dire : une eau salée sans saveur où flottaient des débris de légumes cuits jusqu'à en devenir méconnaissables et des bouts de viande filandreux, caoutchouteux. Une agression contre les papilles. Le pain noir dur comme de la pierre et la soupe aqueuse de l'orphelinat valaient cent fois mieux.

C'était ça, la nourriture de l'armée impériale... ? Ils mangeaient ce truc tous les jours avant d'aller se battre ? Pas étonnant que le moral des troupes ne remonte pas. Il était même surprenant qu'il n'y ait pas encore eu de mutinerie.

Je me forçai à avaler le pain noir, laissai le ragoût sans y toucher et rapportai l'assiette. À ce rythme, j'allais m'effondrer de malnutrition avant même la bataille.

'... Puisque c'est comme ça, je n'ai plus le choix.'

Dans ma vie d'avant, simple employée de bureau sans envergure, j'avais un seul passe-temps : la cuisine. Je m'étais mise aux fourneaux pour faire des économies, et peu à peu j'en étais arrivée à préparer le week-end des currys à partir des épices. Depuis mon arrivée dans ce monde, j'avais continué à emprunter la cuisine de l'orphelinat pour tirer le meilleur d'ingrédients limités.

Le lendemain matin, juste avant que Greig et l'adjointe Sera ne partent pour le front, je pris mon courage à deux mains et l'interceptai.

« Excellence ! J'ai une faveur à vous demander ! »

« Qu'y a-t-il, madame la stratège ? Tu es bien bruyante de bon matin. »

Sur le point d'enfourcher son cheval, Greig se retourna avec un air profondément ennuyé.

« Je souhaiterais obtenir l'autorisation d'utiliser les cuisines ! »

« Les cuisines ? Pour quoi faire ? Tu comptes préparer du poison ? »

« Mes repas ! Je voudrais avoir le droit de préparer moi-même mes propres repas ! »

Devant ma supplique pressante, Greig resta un instant interdit.

« ... Le ragoût d'hier était si mauvais que ça ? »

« Oui ! Ce n'est pas une chose que des êtres humains devraient manger ! »

Devant mon ton si catégorique, il éclata d'un rire à se tenir les côtes.

« Ka ka ka ! Tu ne manques pas d'aplomb ! Bon, c'est amusant. Je t'y autorise. Mais si tu provoques une intoxication alimentaire, c'est toi que je fais mijoter dans la marmite. »

L'autorisation obtenue, je me fis aussitôt conduire aux cuisines par le soldat de corvée.

C'était, comme je l'avais imaginé, un endroit négligé où l'hygiène n'existait pas, mais par chance les réserves de nourriture étaient abondantes. De la viande séchée, du poisson salé, des haricots durs comme des cailloux, des légumes-racines et plusieurs sortes d'épices. Avec tout ça, il y avait moyen de s'en sortir.

Je retroussai mes manches. Pour commencer, je préparai un bouillon avec la viande séchée et des chutes de légumes, en écumant soigneusement. Je mis les haricots à tremper longuement, les fis mijoter jusqu'à ce qu'ils soient tendres, puis relevai le tout d'un peu d'épices et de sel gemme. Quant au pain noir, je le coupai en tranches fines et le fis dorer dans la graisse rendue par la viande séchée jusqu'à ce qu'il soit bien croustillant.

Le résultat : une soupe de haricots copieusement garnie et une sorte de pain à l'ail grillé. Rien de sophistiqué, mais un repas équilibré, le meilleur que je pouvais faire avec ce que j'avais.

J'étais assise à une petite table, en train de siroter ma soupe avec une expression de pur bonheur, quand une silhouette se dressa à l'entrée des cuisines. C'étaient Greig et l'adjointe Sera, de retour des opérations. Tous deux étaient couverts de boue et accablés de fatigue.

« ... C'est quoi, cette odeur appétissante ? »

Greig s'approcha en reniflant comme un chien de chasse. Puis, d'un geste désinvolte, il me chipa une tranche de mon pseudo-pain à l'ail.

« Hein !? »

Je me retournai, et je vis Greig enfourner mon pain sans la moindre gêne.

« ... Oh. »

Il mâchait, les yeux ronds.

« Excellence ! Ça, c'est mon... ! »

« Mais c'est bon. Qu'est-ce que c'est que ça ? »

Ignorant mes protestations, il m'arracha cette fois mon bol de soupe et en aspira une gorgée bruyante.

« !! ... Qu'est-ce que c'est que ce goût si riche ? Ce n'est pas qu'une simple soupe de haricots ? »

Devant sa mine stupéfaite, je bombai le torse, ravie de mon petit triomphe.

Greig resta un moment silencieux, à regarder tour à tour mon visage et la soupe, puis un sourire diabolique lui étira lentement les lèvres.

« Rina. Je te propose un marché. »

« Hein ? »

« À partir de demain, tu prépares aussi mes repas. En échange, je t'autorise désormais à utiliser ces cuisines à ta guise. Et je te ferai passer en priorité les meilleurs ingrédients. »

« ... Quoi !? Mais c'est un abus de pouvoir, ça ! »

'Et mon accord, alors !? Et mes précieuses pauses !'

J'étais sur le point de protester quand, au même moment...

« Excellence ! Je ne peux tolérer un tel traitement de faveur ! »

D'une voix tranchante, l'adjointe Sera vint se placer à côté de Greig. Elle avait, semble-t-il, suivi notre échange depuis un recoin.

'C'est ça, dites-lui son fait, adjointe Sera ! C'est mélanger les affaires publiques et privées au dernier degré !'

Tandis que je l'encourageais en mon for intérieur, elle fixa Greig droit dans les yeux et poursuivit :

« Comptez-vous vraiment accaparer à vous seul une chose aussi délicieuse ? Pour un chef qui a des subordonnés à sa charge, ce serait une conduite inadmissible ! »

Greig se figea, interloqué. 'C'est ça, le problème !?'

« ... Autrement dit, tu dis que tu veux en manger aussi ? »

« Oui, mon commandant ! Dans la mesure où cela n'alourdit pas la charge de madame la stratège, je serais heureuse de recevoir les restes de Votre Excellence ! »

Le visage impeccablement sérieux, l'adjointe Sera fit le salut militaire.

« ... Bien. Tu as le droit d'en manger aussi. »

« Oui, mon commandant ! Merci infiniment ! »

La seule à rester sur la touche, c'était moi.

'... Euh, et ma volonté à moi, elle est passée où... ? Enfin, si je peux utiliser les cuisines librement et qu'on me fournit les ingrédients... ce n'est peut-être pas si mal... ?'

C'est ainsi qu'en plus de mon rôle de mystérieuse stratège, je me vis confier, bien malgré moi, une nouvelle fonction : cuisinière attitrée du commandant du front de l'Est et de son adjointe.

Peut-être bien que j'attendais un tout petit peu les repas des jours de campagne à venir.

Fin du chapitre 7
Fiche de l'œuvre

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