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Chapitre 2

Chapitre 2 — La petite comptable et les larmes de la directrice

1 octobre 2026 ~7 min · 1 271 mots

« Ah… Le pain du mois prochain, je ne pourrai déjà plus le payer… »

Tard dans la nuit, une voix frêle, comme arrachée à grand-peine, filtrait par l'entrebâillement de la porte du bureau de la directrice. Un gobelet d'eau chaude à la main, pour un petit qui n'arrivait pas à dormir, je m'arrêtai net devant. Sur le verre dépoli de la porte, l'ombre de la directrice, éclairée par une unique bougie, vacillait doucement.

Chaque soir, la directrice se battait ainsi seule contre ses livres de comptes.

Et chaque soir, elle perdait.

La flambée des prix causée par la guerre était sans pitié : elle étranglait d'abord les plus faibles, l'un après l'autre. Cet orphelinat ne faisait pas exception.

'Quelle corvée. Mais… qu'il ferme, ce serait encore pire.'

Avoir les souvenirs d'une vie antérieure ne faisait pas de moi une sainte. Au contraire, trente ans ballottée par les tempêtes de la vie active m'avaient donné la ferme habitude d'éviter tout ce qui ressemblait à des ennuis. Mais quand je pensais aux visages de mes petits frères et sœurs qui me souriaient innocemment toute la journée, et au profil épuisé de la directrice, qui rognait sur sa propre part pour nous donner du pain, je n'arrivais pas à faire demi-tour. À ce rythme, cette modeste maison allait vraiment s'écrouler.

Toc, toc.

« Ma sœur ? Excusez-moi de vous déranger si tard, c'est Rina.

— Tiens, Rina. Qu'y a-t-il ? C'est l'heure de dormir, non ? »

La porte s'ouvrit lentement sur la directrice, l'air surpris. De profonds cernes se creusaient sous ses yeux.

« Il y a un petit qui n'arrive pas à dormir, alors je lui ai apporté de l'eau chaude. … Euh, ma sœur. Si… si vous voulez bien, est-ce que je pourrais jeter un tout petit coup d'œil à ces livres de comptes ? Je suis douée en calcul. Je pourrais peut-être vous aider un peu. »

J'avais fait ma proposition timidement, en m'efforçant d'avoir l'air d'une enfant ; la directrice resta un instant bouche bée, comme frappée par la foudre. Mais au fond de ses yeux brillait la détresse de quelqu'un prêt à se raccrocher à n'importe quelle branche.

« … Merci, Rina. Mais ce n'est pas le genre de chose qu'on montre à une enfant comme toi…

— Ne vous inquiétez pas. Je vais juste regarder les chiffres. »

Sentant peut-être quelque chose dans le calme étrange de ma voix, elle poussa un soupir et me fit entrer.

Sur le vieux bureau en bois s'empilaient plusieurs registres, imprégnés de taches d'encre et de traces de larmes.

À partir de là, ce fut mon terrain. L'âme d'employée corvéable de ma vie passée releva la tête, tel un serpent, du fond de mon corps de huit ans.

'Ouh là, c'est affreux… De simples additions et soustractions, ce n'est même pas un livre de caisse. Impossible de suivre les flux d'argent comme ça. Il faut au moins remettre tout ça en ordre avec une version ultra-simplifiée de comptabilité en partie double, comme celle que je faisais rentrer dans le crâne des nouveaux du service comptable…!'

'… C'est bizarre.'

'Le prix du pain a beaucoup trop augmenté.'

'Elle se fait arnaquer.'

J'empruntai le verso d'une vieille feuille usée qui traînait là et un bâton de fusain, puis j'alignai les chiffres avec aisance. Je classai les dépenses par rubrique — nourriture, chauffage et éclairage, réparations, frais divers — et dessinai un graphique tout simple qui montrait d'un coup d'œil leur évolution mois par mois. Je sentis la directrice, penchée par-dessus mon épaule, retenir son souffle.

« Ma sœur. D'abord, le prix d'achat à la boulangerie de M. Baker : il a brusquement grimpé ces trois derniers mois. C'est vingt pour cent plus cher que le cours du marché. Ce n'est pas normal.

— Hein ? Mais M. Baker, nous travaillons avec lui depuis l'époque de ma prédécesseure…

— Il se repose sur cette vieille relation et profite de votre situation. Ensuite, le fournisseur de bois de chauffage. On vous refile du bois mal séché. Il triche sur le poids pour gonfler le prix réel. C'est malhonnête.

— M-mais enfin… »

Sous l'avalanche de mes remarques, la directrice blêmit. Mais le plus gros problème, c'était la nourriture.

« Le poste le plus lourd, ce sont les légumes. La boutique de M. Marc, le marchand de légumes, est pratique, mais avec sa commission d'intermédiaire, c'est bien plus cher. C'est un peu loin, mais si on achetait directement chez le fermier, M. Gordon, ce serait sans doute trente pour cent moins cher.

— M-mais M. Gordon… eh bien, il a un accent épouvantable, on ne comprend absolument rien à ce qu'il dit… »

La directrice avait l'air complètement désemparée. C'était vrai : le vieux Gordon venait d'une région frontalière réputée pour avoir l'accent le plus prononcé de tout l'Empire, et presque personne en ville n'arrivait à tenir une conversation normale avec lui.

« Ne vous inquiétez pas. »

Je lui fis un grand sourire.

« Ma sœur, M. Gordon… il n'est pas en colère, vous savez.

— Hein ?

— Il dit juste : "Je ne baisse pas mes prix." »

Le lendemain, je pris la directrice par la main et l'emmenai au champ de M. Gordon, à la sortie de la ville.

Comme prévu, le vieux Gordon se mit à débiter, avec une intonation et un vocabulaire bien à lui, des paroles qui, pour n'importe qui d'autre, ressemblaient à une incantation ou à un rugissement de bête.

« Qu'c'est-y qu'vous v'lez, vous aut' ? Mes légumes, y sont d'premier choix, j'les vends point au premier blanc-bec venu, dame non ! »

Pendant que la directrice, à côté, était complètement terrorisée, moi, je comprenais parfaitement ses mots, je les traduisais, et j'entamai les négociations.

« Enchantée, monsieur Gordon. Nous venons de l'orphelinat Sainte-Lilian. On nous a dit que vos légumes étaient ceux qui avaient le plus le goût du soleil dans toute la ville. »

Je fis un pas en avant et choisis mes mots avec soin. D'abord, je lui exposai avec émotion notre détresse pour éveiller sa compassion ; ensuite, je brandis la noble cause du « bien des enfants » ; enfin, je fis miroiter l'intérêt concret : « Si vous acceptez de nous faire un prix, nous aimerions signer un contrat à long terme et vous acheter désormais tous les légumes de l'orphelinat. »

La négociation se déroula avec une facilité étonnante. Têtu au début, le vieux Gordon écarquilla les yeux en m'entendant, puis finit par se dérider : « Ben ça ! Une p'tite bout d'femme comme toi qui cause ma langue. T'es ben une sacrée, toi. » Au bout du compte, il accepta de nous fournir ses légumes à un prix défiant toute concurrence : quarante pour cent sous le cours du marché.

Sur le chemin du retour, la directrice, les yeux toujours écarquillés, n'arrêtait pas de me regarder en secouant la tête, comme si elle n'arrivait pas à y croire.

Et toute la scène, un marchand de notre connaissance qui passait par là par hasard l'avait vue.

Il était resté planté là, bouche bée, puis il accourut vers nous et s'écria, tout excité :

« H-hé, dites donc, madame la directrice ! Votre petite Rina, c'est pas n'importe qui ! Mener par le bout du nez ce vieux grincheux de Gordon ! C'est un génie ! Non, c'est carrément une enfant prodige ! »

La rumeur se répandit comme l'eau s'infiltre dans une terre sèche, et gagna en un rien de temps tous les recoins de la capitale impériale.

Quand j'y repense aujourd'hui… c'est là que tout a commencé.

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