La nouvelle ne surprit pas Ron.
Parmi les quelques jeunes venus de leur région natale, Trish était celle dont les origines étaient les plus modestes, mais c'était aussi elle qui avait les meilleures aptitudes en puissance spirituelle.
Il se rappelait encore la première fois qu'il avait vu cette fille frêle, les cheveux bruns noués à la va-vite par un bout de ficelle, les vêtements rapiécés par endroits.
D'après André, toujours bien informé, c'était la fille d'un simple chasseur des montagnes.
Ce mage en robe blanche l'avait dénichée dans on ne sait quelle vallée perdue, et les tests lui avaient attribué, à la stupéfaction générale, une aptitude en puissance spirituelle d'Étoile de troisième classe.
Le niveau d'Étoile était une échelle d'aptitude spirituelle adoptée par les Sorciers d'après des notions d'astronomie : la première classe était la plus haute, la sixième la plus basse.
Ron avait été classé Étoile de sixième classe, tout juste le seuil minimal, et André s'en était un peu mieux tiré avec une Étoile de cinquième classe.
Entre deux classes, l'écart était d'un facteur 2,5, qui se cumulait : entre la première et la sixième classe, il y avait donc un rapport de cent.
L'Étoile de troisième classe marquait la frontière entre la médiocrité et le génie ; on estimait qu'elle permettait d'espérer devenir Sorcier officiel sans encombre, à condition de ne pas mourir prématurément.
Quant à l'Étoile de sixième classe… devenir Apprenti Avancé serait déjà un combat. À peine mieux qu'un moldu, l'équivalent d'une bûche, en somme ?
Tout en se moquant de lui-même, Ron déposa dans sa tasse quelques feuilles de Plume Noire, une denrée rare, pour préparer du thé à André.
« Tiens, pas mal. Tu es bien généreux, aujourd'hui. »
André examina la tasse de céramique qu'on lui tendait. De la vapeur s'en élevait, et de fines particules noires flottaient à la surface.
« Par les temps qui courent, rien que goûter à l'amertume d'une infusion de Plume Noire, ce n'est pas donné à tout le monde. »
Ses doigts rugueux et calleux caressèrent doucement le bord de la tasse, un léger sourire pensif aux lèvres :
« Mais je ne m'attendais pas à ce que le jeune maître Ralph sorte un tel trésor pour un invité. »
C'était vrai : ce thé, capable de revigorer l'esprit, était une rareté dans la Jungle de la Brume Noire.
Son goût était loin d'être délicieux, on pouvait même le dire franchement infect : d'abord une brûlure piquante sur la langue, puis une amertume à donner la nausée, et pour finir une gêne qui paralysait la gorge.
Tout cela à cause des infimes toxines qu'il contenait.
Mais c'était justement cette faculté de tenir éveillé quand le sommeil guettait qui en faisait un trésor vénéré des candidats apprentis qui bûchaient pour passer au niveau supérieur.
Devant les airs faussement raffinés d'André, Ron rit sous cape.
La situation de ce prince n'était guère meilleure que la sienne.
« Si ça vous plaît, Votre Altesse, je pourrai en préparer davantage la prochaine fois… »
« Arrête. »
André leva la main. Son sourire ne faiblit pas, mais une pointe de méfiance s'y mêlait désormais :
« Plus tu te comportes bizarrement, plus je m'inquiète. Parle. Qu'est-ce qu'il y a ? »
Ron eut un petit rire ; il savait que ce Treizième Prince excellait dans ce genre de situations.
Dans la capitale royale, André était réputé pour sa finesse discrète, et c'était pour cela que ses frères se méfiaient tout particulièrement de ce frère en apparence si aimable, au point d'avoir trouvé un prétexte pour l'expédier ici.
« Eh bien, puisque Votre Altesse est si directe, je ne vais pas tourner autour du pot. »
Ron se redressa sur son siège et prit un ton solennel : « Je souhaite vous acheter la Technique de Respiration de la Couronne. »
« Pfff… »
André faillit recracher la gorgée de thé qu'il venait de boire ; son expression si soigneusement élégante finit par se fissurer.
Il reposa précipitamment sa tasse, une lueur d'incrédulité sur le visage : « Qu'est-ce que tu as dit ? »
« La Technique de Respiration de la Couronne », répéta Ron, le regard d'une fermeté exceptionnelle :
« Je sais que c'est l'un des héritages essentiels de la famille royale Farouk, la meilleure technique de respiration du royaume. »
L'expression d'André se fit aussitôt grave ; sa douce courtoisie céda la place à une acuité qui ne seyait pas à son âge :
« Je ne m'attendais pas à une telle demande de ta part. C'est le fondement même de notre famille royale… »
« J'en ai tout à fait conscience », l'interrompit calmement Ron. « C'est justement parce que j'en mesure la valeur que je vous propose ce prix. »
Sur ces mots, il tira une bourse de sa poche.
Lorsque son contenu se répandit sur la table, les pupilles d'André se rétrécirent légèrement.
C'était un tas d'éclats cristallins qui luisaient faiblement à la lueur tremblante de la bougie : des fragments de pierre magique.
Dans la Jungle de la Brume Noire, les fragments de pierre magique étaient la seule monnaie forte entre apprentis.
Cent fragments s'échangeaient contre une pierre magique entière, même si rares étaient ceux qui acceptaient l'échange.
Un seul fragment suffisait à faire la fête sans compter dans les marchés des environs, et avec dix, on pouvait même s'acheter un robuste esclave d'une autre race.
Quant à la Technique de Méditation de Base distribuée par les mages en robe blanche, elle ne coûtait qu'une pierre magique entière.
« Trente fragments de pierre magique », articula lentement Ron.
Mais André se contenta de ricaner, sans même accorder un regard aux fragments étalés sur la table : « Tu me prends pour un mendiant à qui on fait l'aumône ? »
« Vous avez raison. » Les lèvres de Ron s'étirèrent en un sourire amer, et son regard s'attarda un instant sur le petit tas de fragments : « Trente, c'est effectivement trop peu. »
Il sortit encore quelques fragments de sa poche et les posa délicatement sur la table : « Et quarante ? »
André garda son air glacial ; seuls ses yeux se plissèrent légèrement, comme s'il réfléchissait.
Ron comprit que le moment était venu d'abattre sa carte maîtresse.
« Vous le savez aussi bien que moi : avec mon aptitude spirituelle… »
Il marqua une pause, une note d'autodérision dans la voix : « Cette misérable Étoile de sixième classe, il m'est presque impossible de passer au niveau supérieur en trois mois. »
« À ce moment-là, il ne me restera plus qu'à servir de cobaye ou à être exilé dans les terres sauvages. Et moi… »
La voix de Ron se fit plus douce, avec un tremblement à peine perceptible : « Je ne veux pas mourir. Pas sans dignité, en tout cas. »
Les traits d'André se détendirent légèrement, mais retrouvèrent vite leur indifférence : « Et donc ? »
« Et donc, j'ai besoin de la Technique de Respiration de la Couronne. »
Ron soutint le regard d'André. « De toutes les techniques de respiration que je connais, c'est celle qui a les effets les plus puissants et le plus haut potentiel. »
Sur ce, il ajouta dix fragments sur la table : « Cinquante. C'est tout ce que je peux offrir. »
André contempla le petit tas de cristaux lumineux et se tut.
Ron comprenait son hésitation : au fond, aux yeux des Sorciers hauts et puissants, ces nobles du monde profane ne différaient guère des gens ordinaires.
Et pourtant, ces héritages extraordinaires que les Sorciers dédaignaient étaient précisément le fondement qui permettait à la famille royale Farouk de régner sur le peuple et sur les autres chevaliers nobles : c'était ce qui leur assurait une place en ce monde.
« Tu sais, finit par dire André d'une voix où perçait une certaine lassitude, ce n'est pas qu'une question d'argent… »
« Je vous le garantis », déclara Ron avec gravité, « cette technique de respiration ne tombera jamais entre les mains d'un tiers, et… »
Son regard s'attarda sur André ; il semblait peser ses mots :
« J'ai remarqué que vous vous intéressiez de près à d'autres savoirs de sorcellerie ces derniers temps. Ça demande sûrement quelques ressources supplémentaires. »
Il avait visiblement touché juste : les yeux d'André vacillèrent un bref instant, puis un sourire désabusé apparut sur ses lèvres : « Tu sais vraiment appuyer là où ça fait mal. »
Il soupira doucement : « Je dois dire que tu es plus rusé que je ne l'imaginais. »
Songeant au fils de comte taciturne et renfermé d'il y a une semaine, puis considérant ce négociateur éloquent, André ne put s'empêcher de soupirer intérieurement.
Ce changement n'était peut-être pas une mauvaise chose.
« Cependant », reprit-il en se redressant, le ton redevenu aussi élégant que d'habitude :
« Puisqu'il s'agit de t'enseigner la Technique de Respiration de la Couronne, nous allons devoir commencer par les toutes premières bases… »
