« Patronne, vous… vous allez bien ? »
Voyant Bai Fu se taire soudain, le teint passant du blême au verdâtre, Anya s'inquiéta de nouveau.
Elle croyait que la patronne était redevenue normale, mais à la voir maintenant, son cerveau n'aurait-il pas été abîmé par ce coup de poing reçu pendant le recouvrement de dettes ?
La patronne, abrutie à force de coups ? Hors de question !
Anya se précipita en pleurnichant : « Patronne, reprenez-vous ! S'il vous arrive quelque chose, je… j'irai me battre à mort avec ce vieux salaud qui vous a frappée ! »
Bai Fu frotta la tête d'Anya. « Pas de bruit, je réfléchis. »
Devenir une PNJ adorée des joueurs n'avait rien d'une tâche facile.
D'abord, il fallait déterminer quel genre de PNJ plaisait aux joueurs.
Bai Fu classa grossièrement et sans détour les PNJ adorés en deux catégories.
1. Canon.
2. Pas canon.
Elle ne l'inventait pas, elle était venue préparée !
Homme, bête ou même frigo, tout pouvait se classer ainsi.
Après tout, l'immense majorité des gens jouaient pour le plaisir, non ?
Les stimulations visuelles et auditives étaient agréables, la résonance émotionnelle était gratifiante aussi, et le « canon » offrait justement aux joueurs la stimulation sensorielle la plus directe et la plus immédiate.
Mais il ne fallait pas sous-estimer ce mot, « canon » : sinon, les joueurs vous donneraient une leçon avec leur portefeuille.
À une époque qui débordait de nouveaux jeux, la « marchandise moyenne » était passée de mode depuis longtemps ; seuls les produits haut de gamme vraiment « singuliers » pouvaient rester des cartons sur les grands sites.
La vie est courte : qui ne voudrait pas goûter au meilleur ?
Alors, qu'est-ce qui était « singulier », au juste ?
Bai Fu s'examina.
Les yeux brillants, les dents éclatantes, des courbes douces et une peau claire, une poitrine généreuse mais ferme : son visage comme sa silhouette méritaient plus de neuf sur dix.
Côté matériel, elle avait la note, mais ça voulait seulement dire qu'elle avait gagné son ticket d'entrée au club des « singuliers » ; il lui fallait encore le bon logiciel pour libérer tout le potentiel du matériel.
Pouvait-elle réussir un truc épique, comme tirer une épée de sa poitrine ?
Pouvait-elle se payer des tenues sur mesure, comme ces vêtements de fantasy soyeux, légers comme de la mousse de lait ?
Pouvait-elle maîtriser l'aura séduisante mais raffinée d'une enchanteresse de la Secte Hehuan ?
Bai Fu jeta un œil à sa propre personne, fauchée à fendre le cœur, puis à sa propre incapacité à mordre un briquet correctement.
Pas d'argent, pas de panache, et aucune envie d'apprendre à être une enchanteresse de la Hehuan : on lui mettrait sans doute juste « Déjà vu, pas mal, suivante ? »
Ça ne répondait pas à ses attentes : elle ne voulait pas d'une gloire éphémère, mais d'un flot d'or durable, venu des joueurs comme des développeurs.
Il semblait qu'elle devait prendre la seconde voie : être une artiste à l'ancienne qui émeut les joueurs par son jeu, quelqu'un dont ils se souviendraient avec tendresse même des années plus tard.
À partir de ses propres connaissances et des voix de la communauté, Bai Fu fit un classement approximatif des PNJ adorés à l'ancienne.
Premier type : les partenaires justiciers, ou les méchants au charisme immense.
Deuxième type : la grande sœur meneuse qui protège les joueurs du vent et de la pluie, allant jusqu'à se consumer pour paver l'avenir.
Troisième type : les héros tragiques qui font soupirer : « Ô Ciel, pourquoi traiter x si cruellement ? »
Quatrième type : les riches héritières qui arrosent les joueurs d'argent au hasard et brûlent des fortunes pour bâtir l'avenir.
Cinquième type : les compagnons qui restent toujours aux côtés du joueur, le soutiennent en silence et rendent coup pour coup à quiconque lui fait du tort.
Sixième type : les apparitions fugaces qui hantent le cœur des joueurs, inoubliables même après bien des années : le clair de lune blanc, ce premier amour qu'on n'oublie jamais.
Septième type : les autres.
La liste paraissait longue, mais choisir n'était en réalité pas difficile.
Bai Fu avait une excellente conscience d'elle-même.
Elle aussi aurait voulu être une partenaire justicière, ou une super-méchante qui inspire le désespoir, ou une grande sœur réconfortante… mais elle n'en avait pas les capacités, d'accord ?
Quant à être une héritière qui arrose les joueurs d'argent, c'était du pur fantasme.
Toutes options pesées, il semblait qu'elle ne pouvait pencher que vers la compagne ou le clair de lune blanc.
Mais les rôles de compagnon avaient trop de limites ; être le clair de lune blanc du joueur était donc le meilleur choix.
Une balle tirée dans la jeunesse, qui, bien des années plus tard, fait mouche en plein cœur sous le couvert de la nostalgie.
« Quand les joueurs entreront dans le jeu, pendant qu'ils seront encore perdus et désorientés, je gagnerai un peu d'estime à leurs yeux ; comme ça, même s'ils découvrent que je suis du Gang du Feu Sauvage, ils ne m'attaqueront pas tout de suite. »
Gagner juste un peu d'estime : Bai Fu était pleine d'assurance.
Ce visage, elle ne l'avait pas pour rien. Il lui suffisait de tendre une jambe pour attirer toute une foule de joueurs, sans parler de son projet de jouer le coup de « la belle qui sauve le héros » pour redorer son image.
Une fois qu'elle aurait laissé aux joueurs l'impression que « ce doit être quelqu'un de bien », l'étape suivante serait de se construire un personnage.
Un personnage solide pouvait transpercer les sens superficiels et frapper droit à l'âme.
Seule la popularité rassemblée ainsi pouvait vraiment rester éternelle.
Bien sûr, ce que Bai Fu recherchait vraiment, c'était la puissance. Accroître sa popularité n'était qu'un raccourci pour l'obtenir.
Pour elle, construire son personnage, c'était faire un vœu.
Développeurs, regardez bien : c'est ainsi que je dois apparaître aux yeux des joueurs. Pour ne pas les décevoir, pour la note du jeu, vous ne devriez pas, peut-être, me donner un petit bonus de stats ?
Elle ne menaçait pas les développeurs. Quand un personnage se démarquait au point d'échapper au contrôle de ses développeurs, ça ne faisait pas justement passer les devs pour des concepteurs de personnages de premier ordre ?
Si ce bonus de stats arrivait vraiment, sa puissance augmenterait, les attentes des joueurs seraient comblées, et les primes des devs comme la tranquillité de leur mère seraient préservées.
Ça, bon sang, c'est ce qu'on appelle un putain de gagnant-gagnant-gagnant !
Dans cet esprit, Bai Fu apporta le plus grand soin à la construction de son personnage.
Un truc du genre « 20 ans, divorcée, élève un gamin de 11 ans » attirerait vite l'attention, mais ne l'aiderait pas à devenir plus forte : elle l'écarta donc aussitôt.
« Pour l'instant, je pars sur la piste du personnage mystérieux : je laisse les joueurs imaginer eux-mêmes ma vraie identité. Comme ça, je peux ajuster en temps réel et éviter les problèmes gênants, genre personnage qui s'effondre. »
Après tout, elle avait juste dit qu'elle était insondable ; elle n'avait jamais dit ce qui, chez elle, était insondable. Si les joueurs devinaient de travers, comment pourrait-on le lui reprocher ? Qu'on s'en prenne à ces crétins de développeurs !
Et si l'imagination d'un joueur accouchait d'un truc cool, elle n'aurait qu'à le copier directement.
Gagné !
Bai Fu jeta un œil à Anya, à côté d'elle.
« Anya ! »
« Présente ! » Anya, qu'on avait écartée sur le côté, s'avança aussitôt. « Patronne, on va donner une leçon à ces étrangers sans foi ni loi, maintenant ? »
Bai Fu secoua la tête. « Trop court-termiste. Ces étrangers valent bien plus que la maigre prime offerte par le Gang du Feu Sauvage. Anya, vois grand. Notre voyage mène à l'océan des étoiles : on ne doit pas perdre le plus pour le moins. »
Anya : « ¿ »
Bai Fu eut le sourire d'une sorcière qui mange les enfants. « Tu n'as pas envie de te réveiller tous les jours au milieu d'un lit de cinq cents mètres carrés ? Tu n'as pas envie de… »
Anya fit une mine amère. « Patronne, je n'oserais même pas rêver de ça en dormant. »
Bai Fu en resta sans voix.
Les jeunes ne devraient pas jouer les vieux : rêve plus souvent. Et si ça se réalisait ?
« Si tu en as envie, alors coopère avec moi. J'ai déjà trouvé un moyen de faire fortune grâce à ces étrangers. »
Anya était à moitié convaincue, à moitié sceptique. « Alors, qu'est-ce que je dois faire ? »
Bai Fu répondit : « Je n'ai pas encore réfléchi à ton personnage. Pour l'instant, suis-moi partout et joue les personnes qui parlent par énigmes. »
Créer un personnage de lolita, ce n'était pas pareil que créer celui d'une jeune fille ou d'une femme mûre. À vouloir la faire entrer de force dans le même moule, on risquait de basculer par accident dans une ambiance carrément direction la prison.
En citoyenne modèle cinq étoiles respectueuse des lois, Bai Fu n'allait pas prendre cette route criminelle.
Elle comptait d'abord interagir avec les joueurs, voir si ceux d'aujourd'hui préféraient les lolitas psychopathes ou les petites dames nobles, puis tailler pour Anya un personnage complémentaire en conséquence.
Anya hocha vaguement la tête. « Parler par énigmes ? »
Bai Fu se leva. « Réfléchis pas trop. Allez, en route. »
Anya demanda vite : « Patronne, on va où ? »
Bai Fu répondit : « Chez le coiffeur. Avant le début de la mission, on se teint les cheveux en blanc : on se donne un buff. »
Elle avait entendu dire que les cheveux blancs infligeaient des coups critiques aux joueurs chinois.
Deux filles aux cheveux blancs, c'étaient deux fois plus de critiques : de quoi faire exploser l'estime des joueurs, non ?
« Hein ? »
Anya crut avoir mal entendu.
Quel rapport entre des cheveux blancs et dormir dans un lit de cinq cents mètres carrés ?
C'est fichu. Le vieux débiteur a vraiment rendu la patronne idiote à force de coups !
Non ! Patronne, si vous perdez la tête, qu'est-ce que je vais devenir, moi ?!
