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Chapitre 4

Chapitre 4

7 octobre 2026 ~14 min · 2 640 mots

Une fois Zola sortie de la pièce, il ne restait plus que mon père et moi.

« Cette femme nous a fait affréter un navire rien que pour l'occasion. Et en plus, il a fallu organiser son séjour, ça me dégoûte rien que de penser à ce que ça coûte. Père, pourquoi est-ce que tu l'as épousée ? »

Comme elle vit d'ordinaire dans la capitale royale, nous devons faire tous les préparatifs nécessaires quand elle vient ici.

Il y a le prix du dirigeable, mais il faut aussi préparer sa chambre et ses repas. Et nous devons aussi couvrir ses frais de voyage.

Mon père manque de cran.

Et il y a des raisons à cela.

« Ne te fâche pas. Ce mariage était absolument nécessaire. Mon mariage avec Zola nous permet d'être traités comme il se doit, en maison de baron. On n'a pas le choix. »

Mon père doit se dire qu'il devrait être reconnaissant que son épouse vienne jusque sur cette île isolée, au fin fond d'une région reculée. On dirait que les filles de nobles d'ailleurs aiment trouver un parti dans les villes où elles rêvent de vivre.

Il y a bien quelques originales parmi elles, mais ce genre de femmes doit se battre entre elles pour un parti.

Je crois que mon père s'est marié pour ce que représentait le fait d'épouser Zola.

Rien que pour ça, c'est une épouse importante. Si une maison de baron ne prend pas une épouse à la hauteur, elle déclare qu'elle n'est pas une maison de ce rang. Elle se fera mépriser par les autres nobles, et certains l'attaqueront… ça déclencherait une guerre contre la maison.

Quoi qu'il en soit, on ne pourrait plus entretenir de relations avec les autres maisons, ni être traités en barons.

C'est une forme d'ostracisme.

« Alors, comment tu vas trouver l'argent ? »

J'ai posé la question pour en avoir le cœur net, mais je devinais déjà la réponse à l'expression amère de mon père.

« Pour être honnête, ça va être dur. Notre maison est déjà endettée. Si on va plus loin, on ne pourra jamais s'en remettre. Mais quand même, pourquoi a-t-elle abordé ce sujet tout à coup ? »

Mon père aussi se posait la question.

« … Pourquoi est-ce qu'elle n'en a pas parlé pour mon grand frère ? »

Mon père a penché la tête en m'entendant.

« Même pour Nicks, la différence d'âge serait encore trop grande, mais… c'est vrai que c'est étrange. On dirait qu'elle ne veut pas que tu entres à l'académie. »

J'avais cette conversation ici, à la maison, mais je me demandais si tout allait bien de l'autre côté.

Seulement, la réponse a dépassé tout ce que j'imaginais.

***

C'était une semaine plus tard… j'étais dans la remise de la maison.

J'en sortais quelques-unes des armes qui y étaient entreposées.

Comme les armes appartiennent aux parents, mon père se fâche si je m'en sers sans permission. Mais en ce moment, personne ici ne va m'arrêter.

Il y avait un fusil à l'ancienne, du genre qui ne peut contenir que cinq balles.

C'était l'objet le plus adapté, alors je l'ai pris pour le démonter et l'entretenir.

J'ai posé une épée décorée sur la table et vérifié si elle était utilisable. J'ai aussi rassemblé d'autres outils importants.

Mon père me regardait faire, mal à l'aise.

« H… hé, qu'est-ce que tu comptes faire ? »

Après avoir lu une lettre de mon frère il y a quelque temps, j'avais pris ma décision.

J'avais longuement réfléchi à la manière d'utiliser mes connaissances du jeu pour gagner de l'argent, mais je me rendais compte à présent que c'était plus facile à dire qu'à faire.

« Il faut que je gagne de l'argent coûte que coûte avant qu'on me vende à une vieille perverse ! Je ne veux pas que ça arrive, pas question ! »

Derrière mon père, ma mère avait les larmes aux yeux.

On dirait que la maison à laquelle je risque d'être vendu a mauvaise réputation.

Il y a cette « forêt des dames », je crois ? C'est un cercle qui se réunit avec des hommes réduits en esclavage, qu'on peut traiter comme on veut, d'après ce que disent ces vieilles femmes.

Il paraît que les esclaves y sont traités encore plus mal que les serviteurs de sous-race.

C'est une meute qui prend plaisir à se servir des hommes pour ensuite les briser.

Ce sont les pires.

En plus, la rumeur dit que de vieilles femmes de haute noblesse s'y réunissent, et même que les hommes qui ne servent plus à rien sont envoyés mourir sur le champ de bataille. Elles doivent se dire qu'il vaut mieux s'en débarrasser en les faisant tuer au combat.

Le plus cruel… c'est que Zola est mêlée à tout ça.

Pas en tant que membre de ce cercle, mais en tant que l'une de ces femmes qui pensent faire du profit en vendant les fils de rechange comme nous, ceux qui ne sont pas l'aîné.

C'est un groupe auquel aucune personne sensée ne veut être mêlée, et dont même les autres femmes s'écarteraient.

Il y a une raison pour laquelle elle n'a pas parlé de mon grand frère et qu'elle essaie d'empêcher qu'on parle encore de mon entrée à l'académie de la capitale royale. Elles rassemblent des jeunes hommes comme moi, qui ne savent rien, et font d'eux ce qu'elles veulent. Voilà comment fonctionne la forêt des dames.

Elles manigancent entre elles contre ceux qui ne sont pas élèves de l'académie, alors de toute façon, on dirait que l'entrée à l'académie joue contre elles. C'est pour ça que Zola s'est empressée de proposer un mariage avant que je puisse y entrer.

« Pourquoi est-ce qu'un figurant devrait se retrouver mêlé à des pervers pareils ! Je préférerais une vie plus calme, sans hauts ni bas ! »

Ma mère s'inquiétait de ce que je disais.

« Je ne comprends pas ce que raconte Leon. »

« Moi non plus. Qu'est-ce qu'il compte faire, en sortant cette arme ? Il ne va quand même pas marcher sur la capitale royale ? N… ne fais pas ça ! »

En me voyant entretenir l'arme, mon père a pris un air inquiet.

J'ai bien envie d'aller là-bas tout saccager, mais c'est impossible pour celui que je suis aujourd'hui.

Même si je fonçais là-bas, je me ferais arrêter : les serviteurs demi-humains qui entourent les nobles dames ont été entraînés pour devenir forts, alors les approcher n'a rien de simple.

« … Devenir aventurier, c'est le meilleur moyen de gagner de l'argent. »

En m'entendant, mes deux parents ont échangé un regard.

Dans ce monde, aventurier est un métier reconnu. On pourrait même dire que c'est un métier qui se doit d'être reconnu.

Après tout, les nobles descendent tous d'aventuriers.

Dans l'univers de ce jeu, les nobles sont des gens qui ont obtenu des terres en les découvrant en tant qu'aventuriers. Les aventuriers qui ont amassé des fortunes au fil de leurs aventures sont devenus nobles.

Voilà donc le prétexte « à la jeu vidéo » qui explique pourquoi les nobles doivent être aventuriers quand ils sont à l'académie.

Ça permet aux donjons d'offrir à l'héroïne un moyen de faire monter les jauges d'affection, mais moi, je peux m'en servir ici pour sauver ma peau.

Mon père secoue la tête.

« Arrête. Aller seul dans un donjon ne mènera à rien, et il te faudra du temps avant de gagner de l'argent. »

Ma mère était du même avis.

« C… c'est vrai. Et puis, c'est difficile de trouver une île flottante de nos jours. Tu ne pourras pas gagner d'argent. »

Quand on découvre des îles flottantes habitables ou riches en ressources, elles deviennent la propriété des aventuriers. Si on en a envie, on peut même posséder ce territoire de façon indépendante, mais… il ne reste plus d'île convenable autour de ce continent.

Il ne devrait plus en rester, mais moi, j'en connais une.

« Désolé, c'est décidé. J'y vais. »

Si j'étais seul, m'enfuir suffirait, mais mon petit frère Colin n'a encore que neuf ans.

Je ne veux pas voir mon petit frère vendu à des pervers.

Touché par ma détermination, mon père a pris la parole.

« Est-ce qu'il te faut quelque chose ? »

Je n'ai pas hésité à lui dire ce qu'il fallait rassembler. C'est un peu déraisonnable de lui imposer ça, mais c'est un moment critique où se jouent ma vie ou ma mort.

Si je ne fais rien, je finirai en jouet pour une vieille perverse. Il est possible que je meure en faisant ce que je m'apprête à faire, mais je vais tenter ma chance.

« Quelque chose comme un navire, ça irait. Un dirigeable. Ensuite, il me faut des balles. D'un genre spécial, fabriquées sur mesure. »

Mon père a penché la tête.

« Mais qu'est-ce que tu comptes faire ? Tu vas t'attaquer à un donjon quelque part ? Dans ce cas, un navire de passagers devrait suffire. »

« C'est un endroit où les navires de passagers ne vont pas. »

Je remonte le fusil.

Les fusils sont un peu bizarres dans un monde d'épées et de magie, mais c'est un monde où les dirigeables s'échangent des tirs de canon. Ici, les fusils sont une chose tout à fait normale.

Quand j'ai pressé la détente, le mécanisme a fonctionné et un clic métallique a retenti.

Après m'être réincarné dans ce monde, j'ai réussi à vivre tant bien que mal. Comme ma vie me satisfaisait au jour le jour, je n'avais rien fait de spécial.

Mais comme on pouvait s'y attendre, même un figurant doit renoncer à quelque chose.

Une vie de jouet, je vais devoir la refuser.

C'est pour ça que je vais me battre.

Je vais leur montrer à tous la volonté d'un figurant.

« D'accord. Je les préparerai le plus vite possible. Mais tu dois absolument revenir. Si tu ne peux pas me le promettre, je ne le ferai pas. »

J'ai l'intention de revenir, mais je sais que ça va tourner à une question de vie ou de mort.

Alors, j'ai menti.

« … Je reviendrai, c'est sûr. »

Je veux protéger ma vie, sauver celle de mon frère, et tant qu'à faire, rouler Zola. Un jour, je me vengerai de cette garce qui a voulu me vendre.

Le cœur animé d'un sentiment aussi fort, j'ai repris mes préparatifs de départ.

***

« C'est la première fois que je m'y mets aussi sérieusement. »

Même si c'est le monde d'un otome game, ça reste le monde d'un jeu.

Ce n'est pas une ou deux fois que j'ai pensé me servir de mes connaissances du jeu pour devenir imbattable.

Seulement, ma motivation s'évapore dans la fatigue du quotidien.

Je mange un repas simple. Mon père m'entraîne le matin, et je travaille aux champs ensuite.

Il fait nuit quand c'est fini, et en rentrant à la maison, ce sont les études qui m'attendent.

Dans ce monde, les barons d'une île isolée et reculée sont pauvres.

En gros, beaucoup sont pauvres comparés aux autres, ceux des villes du continent, mais ils le deviennent encore plus à cause de femmes comme Zola.

L'élévation de rang… il y a beaucoup de pères qui se plaignent d'avoir été riches en tant que semi-barons, avant leur promotion.

Bien sûr, il existe aussi des barons riches, et même des maisons de baron prospères dont la fortune est démesurée comparée à celle de la génération précédente.

En ce qui concerne notre maison, si nous étions restés au niveau des semi-barons, les contributions à verser auraient été raisonnablement faibles, et nous n'aurions pas eu à nous encombrer d'une épouse de haut rang comme Zola, alors nos dépenses auraient diminué.

… Tout était vraiment paisible quand nous n'avions pas encore été élevés en rang.

Je me suis rendu au bord de l'île flottante, j'ai épaulé le fusil à verrou et l'ai pointé sur une espèce de poisson volant très bizarre que j'avais repérée.

Les êtres qu'on appelle monstres sont les créatures maléfiques de ce monde, dans cet univers frivole. Comme ils sont maléfiques, je n'éprouve aucune répugnance à les tuer, au point que c'en est même rafraîchissant.

J'imagine que le fait qu'ils disparaissent quand on les tue y est pour quelque chose.

Mieux vaut tuer ces choses-là, puisqu'elles se jettent sur un humain dès qu'elles en trouvent un.

Mais ce qu'on gagne en les tuant ne se voit pas à l'œil nu : des « points d'expérience ».

« Bon sang ! Il a esquivé. »

J'ai aussitôt chargé la balle suivante dans le fusil, je me suis mis en position et j'ai visé avec soin.

Mon adversaire m'avait repéré et venait vers moi.

Il fait environ un mètre.

Normalement, il vaut mieux que la cible se rapproche pour tirer, mais s'il esquive et que ça tourne au corps-à-corps, dans le pire des cas, je suis mort. Les monstres sont des adversaires bien trop dangereux tant qu'ils sont en vie.

Je peux me battre grâce à ce fusil.

Seulement, les balles ne sont pas gratuites.

Ça va coûter cher si je tire à tout-va.

Le monstre qui approchait a ouvert sa grande gueule pour essayer de me mordre. Elle était garnie de dents acérées, et rien qu'à la voir, c'était terrifiant.

« Si je m'enfuis devant si peu… alors ma vie est finie ! »

Jusqu'ici, j'avais pensé essayer de gagner de l'expérience un jour. Je deviendrais aventurier, je découvrirais une île et je l'explorerais. Je gagnerais de l'argent… oui, je le ferais « un jour ».

J'y avais pensé, mais je ne l'avais jamais fait jusqu'à présent.

Seulement, maintenant que je manque déjà de temps et que je ne peux pas non plus m'enfuir, j'étais enfin forcé d'avancer.

Quand j'ai pressé la détente, la balle est entrée dans la gueule du monstre et lui a transpercé le dos.

Perdant toute vigueur, il a fini par tomber devant moi.

À le regarder, il a été englouti par une fumée noire et a disparu avant que sa chute n'atteigne l'eau de mer.

« … Est-ce que j'ai gagné des points d'expérience avec ça ? »

J'ai regardé ma main gauche, mais je n'ai rien ressenti de tel. Peut-être que le jeu et la réalité sont vraiment différents ?

Cela dit, ne pas gagner de points d'expérience n'est pas une raison pour arrêter. De toute façon, j'avais besoin d'améliorer ma précision au tir.

Fusil mis à part, je ne pourrai pas atteindre ma destination sans me procurer un bateau, du genre qui vole dans les airs, et sans savoir le piloter.

Ce que je pensais faire « un jour », c'était récupérer un objet de classe triche, comme on dirait en termes de jeu. Parmi le contenu payant, si je mets la main sur ce truc, les négociations iront vite.

J'avais aussi envisagé la possibilité qu'il ne soit pas là.

À l'origine, c'est un objet, un trésor, entre autres choses, que l'héroïne est censée obtenir, mais ma vie est en jeu. C'est un mauvais tour à jouer à l'héroïne, mais il me faut ce truc avant toute chose.

Je tiens le fusil à deux mains.

« Je vais devoir sacrifier l'héroïne pour mon bonheur. Ça ira. D'après mes calculs, je serai dans la même année qu'elle. Un jour, je lui rendrai la pareille pour me faire pardonner. »

Je me sentais coupable, mais l'envie de ne pas être vendu à une vieille perverse était encore plus forte.

C'est ma chasteté qui est menacée.

« C'est ça que ressent une femme qu'on envoie chez un vieux pervers ? Bon sang ! C'est quoi, ce monde ? »

Il me reste peu de temps.

« J'aurais dû m'y mettre plus tôt. »

Plein de regrets, j'ai cherché des monstres aux alentours.

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