La capitale royale du royaume de Holfault se trouvait au centre du continent.
Depuis les temps anciens, cet endroit abritait un donjon d'où jaillissaient des monstres. Mais ce même donjon était aussi une mine d'or de ressources, grâce aux pierres démoniaques qu'il produisait.
C'est devenu une source de revenus et de matériaux pour le royaume, et c'est la principale raison pour laquelle il s'est hissé au rang de grande puissance.
Le continent est immense, et il ne compte pas qu'un ou deux points de pompage de l'eau de mer. L'eau est puisée en de nombreux endroits, et la terre est fertile.
L'île flottante aspire l'eau de mer et la répand sur tout le territoire. Je ne sais pas comment ils filtrent le sel, mais comme ça fait partie des réglages bâclés du jeu, inutile de s'y attarder.
On le dit beau, ce continent en harmonie avec la nature.
La capitale royale est d'une taille considérable.
Je crois que la population de la seule zone urbaine atteint le million d'habitants.
C'est une ville moderne, avec égouts et électricité.
Et c'est là que les nobles fréquentent l'académie.
Une petite île flottante, un peu à l'écart de la ville, avait été aménagée en port pour dirigeables : c'est là que mouillaient les appareils à leur arrivée.
J'étais à bord d'un dirigeable acheté par ma famille, un modèle de cinquante mètres.
Les dirigeables de dernière génération ont un pont aménagé sur le dessus, mais tout le reste est recouvert de blindage. Leur silhouette rappelle celle d'un sous-marin.
Mon grand frère bâillait, ses sacs de voyage à la main.
« C'est quand même bien de venir directement depuis la maison. Pas besoin de faire des correspondances comme avec les lignes régulières. »
Avant, il devait changer de dirigeable plusieurs fois entre la maison et l'académie.
Mon grand frère, le deuxième fils, est en troisième année à l'académie. Ma grande sœur, la deuxième fille, « Jenna », est en deuxième année. Une citadine qui suit la mode, qui s'est teint les cheveux en châtain et qui s'est acheté un esclave dès qu'elle a compris que la famille avait de l'argent.
C'était un demi-humain de la race des hommes-bêtes, mince mais musclé, avec des oreilles de chat, et il portait un costume plus élégant que le mien.
« J'aurais préféré un dirigeable plus luxueux. Je déteste ça, mes amies ont un paquebot de luxe et moi, je n'ai que ce truc qui fait bas de gamme. »
J'avais envie de lui dire que ce n'était pas son dirigeable, et que s'il ne lui plaisait pas, elle n'avait qu'à ne pas monter dedans.
Mon grand frère détourna les yeux ; il semblait penser la même chose.
« Notre mère a beau être quelqu'un de droit, avec ces filles-là, c'est une autre histoire. »
Mon frère et moi avons porté nos sacs jusqu'au terminal d'embarquement d'une ligne régulière, et ma sœur nous a suivis, son esclave chargé de ses bagages.
« Attendez un peu, vous avez entendu ce que je viens de dire ? Leon, s'il te reste de l'argent, donne-m'en. Les frais de divertissement de ta grande sœur, ce n'est pas rien. »
Ignorant l'animal bruyant qui me servait de sœur, je me suis adressé à mon frère.
« Grand frère, ça ne t'embête pas que je sois le seul à aller en classe supérieure ? Si tu veux, je peux dire que mes exploits, c'était toi, en réalité ? »
« Je ne m'abaisserai pas à m'attribuer tes exploits. De toute façon, je n'ai aucune envie d'aller en classe supérieure. Tu sais bien qu'il n'y a que ce genre de femmes, là-bas. »
Nous avons tous les deux jeté un regard derrière nous : notre sœur marmonnait toujours ses plaintes.
« … Elle a eu le culot de s'acheter un esclave hors de prix avec mon argent. Quelle ordure. »
Quand j'ai murmuré ça, agacé, l'esclave de ma sœur m'a fusillé du regard.
Ses oreilles de chat avaient frémi : il m'avait entendu, visiblement.
Mon frère a posé la main sur mon épaule.
« Tu as hérité de la corvée de la classe supérieure. Toutes mes condoléances. »
Aller en classe supérieure, c'est appartenir à un rang où l'on reçoit l'éducation qui convient, ou bien où l'on possède des esclaves. C'est pourquoi les familles riches font étalage de leur fortune en faisant accompagner leurs filles d'esclaves de prestige.
À l'inverse, si un garçon s'avise de se promener avec une esclave de prestige à ses côtés, il récolte des regards glacials.
… Quel monde cruel.
Mon frère m'a remercié, un peu gêné.
« Enfin, grâce à toi, je peux étudier sans prendre de petit boulot. Si en plus je pouvais trouver une partenaire, je te serais vraiment reconnaissant. »
« Alors, je pense que je peux t'aider à… »
« Je ne te demanderai rien de déraisonnable. Oups, on se perd facilement dans le terminal, il faut bien le retenir. »
Guidé par mon frère, je me suis rendu au terminal des lignes régulières, où j'ai constaté qu'il y avait beaucoup d'autres élèves en route pour l'académie.
La plupart des gens qui utilisent le port à dirigeables viennent de familles allant du rang de chevalier à celui de vicomte. Il paraît que la ville a prévu des ports réservés aux familles de comtes et au-dessus, et que c'est là qu'elles embarquent et débarquent.
Pour reprendre les repères de mon ancien monde, ça ressemble plus à une gare routière ou à une gare ferroviaire qu'à un port pour dirigeables. C'est l'impression que ça donne, plutôt que celle d'un port.
Il faut attendre l'arrivée de la ligne régulière.
C'est alors que notre sœur boudeuse, derrière nous, s'est mise à paniquer, allez savoir pourquoi.
Mon frère s'est pris le front dans la main.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
Mon frère a désigné une foule.
« Ce sont les suivants des maisons ducales. »
En regardant, j'ai remarqué un groupe imposant qui coupait la file. Il y avait d'abord des femmes, suivies de magnifiques esclaves. Puis des garçons, derrière.
Ma sœur a fait une grimace.
« On dirait qu'un grand nombre de nobles prestigieux vont faire leur entrée, et leurs suivants forment aussi un sacré groupe. »
Les héritiers et les filles des maisons ducales appelaient leurs suivants, des gens placés sous la tutelle de leur maison ou des camarades de classe concernés, qui les attendaient. Ils sont là pour protéger les héritiers et les aider.
Plus tard, ces suivants deviendront ceux qui soutiendront les nobles de haut rang. On est censé croire que l'académie traite tous ses élèves sur un pied d'égalité… mais en réalité, seule l'influence compte.
« Je vois… Donc ce sont des larbins qui font les malins parce que le caïd est en ville ? »
Mon frère et ma sœur ont paniqué en m'entendant.
« Im… imbécile ! »
« Tu es idiot ?! Dis, tu es vraiment idiot ?! »
Tous deux craignaient que les suivants m'aient entendu. Puis ils ont été soulagés de voir qu'aucun d'eux ne tournait la tête vers nous.
« Les demi-humains qui ont l'oreille fine ont pu l'entendre, cela dit. Fais plus attention. Ça aurait pu mal tourner, s'ils t'avaient entendu. »
J'ai présenté mes excuses après l'avertissement de mon frère.
« Je ferai attention, à l'avenir. »
Ma sœur s'impatientait.
« Tu as intérêt à faire attention. Je ne te pardonnerai pas si tu me causes des ennuis. »
… Cet animal n'est-il capable de penser qu'à lui-même ?
Puis un dirigeable semblable à un petit bus est arrivé et s'est arrêté à notre quai.
***
L'académie se trouvait dans la capitale royale.
Elle avait pu réserver un vaste terrain en pleine zone densément peuplée, si bien que les bâtiments scolaires étaient grands et que les dortoirs des élèves s'étendaient eux aussi sur une échelle immense.
Mon frère est parti vers les dortoirs de la classe ordinaire, tandis que je me dirigeais vers ceux de la classe supérieure.
… J'ai le moral à zéro.
Les dortoirs étaient d'un luxe inimaginable : l'entrée ressemblait à s'y méprendre au hall d'un hôtel.
Il y a même quelqu'un à un comptoir d'accueil, et le personnel ressemble en tout point à des employés d'hôtel. Ils portaient un uniforme, étaient parfaitement formés et travaillaient avec efficacité.
« Waouh, c'est exactement comme dans le jeu. »
Un dortoir somptueux. Voilà l'impression qui m'est venue. Certains diront que c'est l'académie tant attendue, mais pour moi, ça ne change rien : c'est une prison.
Dans le jeu, l'intérieur du dortoir apparaissait en arrière-plan.
Je ne suis pas vraiment enthousiaste.
Je suis allé à l'accueil pour savoir quelle chambre j'allais occuper.
« Vous êtes Leon Fou Baltfault, il me semble. Votre chambre se trouve par ici. »
L'employé m'a fait ses explications sur un plan des dortoirs et m'a tendu une clé.
« Veillez à bien lire le règlement intérieur du dortoir. Ensuite, si vous avez des questions, adressez-vous à l'un des responsables. »
Sa façon d'expliquer, désintéressée, laissait transpirer que pour lui, ce n'était qu'un boulot.
Là-dessus, un élève arrivé derrière moi m'a écarté d'une poussée pour parler à l'accueil.
« Hé, conduisez-moi à ma chambre. »
L'élève aux grands airs était entouré de garçons qui avaient tout l'air de suivants. Il venait apparemment d'une riche famille de vicomtes.
En entendant son nom, l'employé a hoché la tête sans un mot.
« Soyez le bienvenu ! Je vous conduis immédiatement. Permettez-moi de porter vos bagages. »
Rien à voir avec la façon dont j'avais été traité.
Quelle académie. Peut-être parce que c'est le monde d'un otome game, peut-être parce que c'est une société de nobles… mais il y a ici un vrai traitement de faveur. La popularité dans la classe joue aussi, mais la taille de la maison et son influence pèsent lourd. L'académie a beau chanter les louanges de l'égalité, les gens ne sont clairement pas traités de la même manière.
« J'ai déjà envie de rentrer. »
Je me suis engagé dans le couloir de mon dortoir en ronchonnant, et je suis arrivé à la chambre que j'allais occuper pendant trois ans.
J'ai déverrouillé la porte et je suis entré dans la chambre individuelle, qui n'était pas bien grande.
La pièce avait été nettoyée, et mes bagages avaient déjà été envoyés et déposés là.
En ouvrant un carton pour l'installer dans la pièce, j'ai remarqué qu'il contenait des cahiers et des manuels de l'académie, alors je les ai posés sur mon bureau.
« Alors c'est ici que je vais vivre trois ans… »
J'ai feuilleté un manuel. Les manuels de magie sont ardus, et pour l'instant, je n'y comprends rien.
C'est le monde d'un jeu, et pourtant ce genre de choses me fatigue déjà. J'aurais voulu un monde plus doux.
[Puisque vous êtes arrivé, j'aimerais que vous me libériez rapidement.]
Une voix s'éleva de l'intérieur du sac que j'avais apporté. Quand j'ai ouvert le sac et sorti ce qu'il contenait, Luxon est apparu et a inspecté la pièce du regard.
« Ah~, désolé. J'avais oublié. »
[… Digne de mon maître. Votre mémoire est tout à fait remarquable.]
J'ai continué à ranger en écoutant les sarcasmes de ce truc.
« Alors, ta croisière ? »
[Toutes les surfaces de mon unité principale sont en excellent état. La croisière ne m'a laissé aucune impression. Ma seule surprise concerne la technologie magique, mais elle reste d'un niveau reproductible par la science… Je poursuivrai mes recherches sur la technologie magique.]
Autrement dit, il y avait quelque chose de notable.
« T'es une IA incapable d'être honnête, quoi. T'es une tsundere ? »
[Oh ? Chercheriez-vous en moi une part de féminité ? Malheureusement, la notion de genre ne s'applique pas à moi : je ne peux donc pas répondre à vos sentiments, maître.]
Je ne dois pas m'énerver contre ce truc.
J'étais prêt à lui mettre un coup de poing, mais j'ai pris mes distances et je me suis remis à tout ranger.
C'est alors que j'ai entendu frapper à la porte.
