Après avoir quitté le dortoir… ou plutôt après avoir été emmené dehors par des élèves plus âgés qui rassemblaient les premières années, je me suis retrouvé dans un bar chic, à l'extérieur de l'académie.
« Eh bien, je suis ravi de pouvoir rencontrer cette année des premières années de la même condition que nous. »
Celui qui nous accueillait était l'héritier d'une maison de baron.
Des aînés de la campagne, pas bien riches, avaient invité des cadets dans la même situation que moi à une fête de bienvenue qu'ils organisaient.
J'ai parlé à un première année assis près de moi, Daniel Fou Darland.
Daniel est un garçon robuste au teint hâlé. Cheveux courts, grand, un peu musclé : il a tout du jeune homme sympathique.
« P… pourquoi vous organisez une fête de bienvenue comme ça ? »
« Tu ne sais pas ? Les gens d'un même groupe se réunissent pour parler de leurs soucis et échanger des informations. Les mariages, ou d'autres affaires importantes, tu vois. »
Être entre gens semblables, ça a l'air sympa, c'est vrai, mais je me dis que ça tournera à la mêlée générale dès qu'une femme intéressante se présentera.
En inclinant la tête, un garçon à lunettes assis en face de moi, « Raymond Fou Arkin », a remonté ses lunettes sur son nez pour m'expliquer.
Contrairement à Daniel, il semblait avoir un caractère un peu rebelle, avec ses lunettes d'intellectuel.
« Même si on se dispute une femme, on reste un groupe de gens semblables qui s'entendent bien : on ne fera rien d'absurde. En cas de litige, on négocie entre nous. Enfin, les occasions de se retrouver en concurrence seront sûrement rares. »
Une fois ce point éclairci, les salutations des aînés se sont achevées et la fête a commencé.
Apparemment, cette fête de bienvenue était offerte par nos aînés.
Et l'an prochain, ce serait notre tour.
L'un des aînés est venu me voir.
« Eh bien, comme on a cette année un aventurier qui a eu un succès monstre, j'ai hâte de voir ça. Ah, au fait, moi c'est “Rukul”. Enchanté, premier année prometteur. »
Rukul était apparemment en troisième année.
Il avait déjà trouvé une épouse et il ne lui restait plus qu'à rentrer chez lui : on voyait bien qu'il était comblé.
« Premier année prometteur ? »
Quand j'ai incliné la tête, Raymond a claqué la langue.
« J'aimerais autant que tu ne fasses pas l'innocent. Tu es le troisième fils d'une maison de baron et tu as eu beaucoup de succès comme aventurier avant d'entrer à l'école, non ? On en parle non seulement dans la capitale royale, mais jusque chez moi. »
Daniel était surpris.
« C'était toi, le type de la rumeur ?! »
J'ai baissé la tête.
« Je n'avais pas le choix. Si je ne gagnais pas d'argent, j'étais bon pour une entrevue de mariage avec une vieille perverse. »
Peut-être par compassion, personne n'a insisté. C'est vraiment facile de parler avec eux : on a les mêmes soucis.
Rukul nous a parlé de l'académie, le sourire aux lèvres. Il a aussi écouté les inquiétudes de Daniel et de Raymond, mais il s'agissait surtout de questions fiévreuses sur le mariage plutôt que sur les études.
Nous, les garçons, si nous ne sommes pas mariés à vingt ans, on nous traite comme une honte : il faut donc à tout prix nous marier pendant nos études.
J'ai moi aussi posé quelques questions qui me tracassaient.
« Au fait, c'est mon frère aîné qui va hériter de la maison ; il faisait peut-être partie de votre groupe ? Ah, il s'appelle Lutart. »
Rukul et mon deuxième grand frère sont tous les deux en troisième année.
Je me disais qu'il le connaissait peut-être, mais…
« Lutart, l'aîné qui a terminé l'an dernier ? Il n'était pas dans notre groupe. Il disait qu'il ne voulait pas être mis avec le bas de l'échelle. »
Lutart… tu fais partie du bas de l'échelle, toi aussi.
Rukul nous a raconté ce qui s'était passé à l'époque.
« Il s'est mêlé à un groupe de gens riches, des maisons de vicomte et au-dessus. On aurait dit qu'il s'imposait à eux, mais bon, c'était son choix. Tu étais proche de lui ? »
Quand j'ai secoué la tête, Rukul a dit « Je m'en doutais » et a porté une chope à ses lèvres.
Puis il s'est adressé à nous.
« Comme il reste quelques jours avant la cérémonie d'entrée, je vous ferai visiter la capitale royale en attendant. Alors ne faites pas trop les fous au point de vous rendre malades. »
Nous avons hoché la tête tous les trois, et Rukul, qui souriait, a pris un air un peu plus sérieux.
« Autre chose : il paraît qu'un boursier entre dans votre promotion. J'ai entendu dire qu'on le laissait entrer bien qu'il ne soit pas noble, pour récupérer un talent. »
Raymond a fait une moue un peu déplaisante en entendant ça.
Daniel ne semblait pas intéressé.
C'est une réaction normale, je suppose, pour de jeunes nobles.
« Un boursier ? En classe ordinaire, non ? »
Rukul a secoué la tête à la question de Raymond.
« En classe supérieure. C'est plutôt embêtant, surtout avec Son Altesse le prince héritier qui entre aussi, vous ne trouvez pas ? On m'a aussi dit que c'était une fille, une roturière sans aucune relation, mais… je ne sais pas si c'est vraiment le cas. Si vous apprenez quelque chose, ça vous ennuierait de nous le dire ? »
… Cette roturière deviendra le centre de l'académie : c'est l'héroïne.
Je n'étais pas surpris, puisque je savais déjà que la boursière était une roturière, mais les deux autres étaient abasourdis. Ils étaient sidérés qu'elle n'ait aucune relation.
Ils devaient s'imaginer une fille de marchand, ou une fille d'un milieu similaire.
J'ai fait semblant d'être surpris, moi aussi.
Est-ce qu'elle finissait par devenir une sainte ? En tout cas, mieux vaut que je me taise sur le fait qu'elle fondera une lignée prestigieuse et que les nobles finiront par changer d'attitude envers elle.
Même si je le disais, personne ne me croirait, et de toute façon je n'ai pas l'intention d'entraîner qui que ce soit là-dedans.
Je vais la laisser profiter de sa belle jeunesse avec le prince héritier et les autres.
Après tout, c'est aussi dans mon intérêt.
***
C'était le jour de la cérémonie d'entrée.
Quel auditorium grandiose, tout de même.
En tout cas, la cérémonie a commencé dans une salle qui ressemblait à un grand théâtre.
Il y avait un nombre étonnant d'élèves nobles, dont certains bâillaient.
Le mélange des parfums des femmes créait une odeur écrasante.
Je suppose qu'il n'y a pas d'autre choix que de s'y habituer.
Au milieu de la foule, le prince héritier, « Julian Rafua Holfault », aux courts cheveux bleu marine, prononçait le discours au nom des premières années.
Le prince héritier est le premier dans l'ordre de succession au trône, mais dans le jeu, c'est le seul prince qui apparaît : c'est donc lui, en pratique, qui régnera.
Il était magnifique. Grand, svelte, des proportions harmonieuses.
Ses yeux bleu marine semblaient étinceler dans son visage au teint clair.
Les élèves filles autour de lui soupiraient d'admiration, ce qui se comprenait.
… Pour les autres, en revanche, c'était une autre histoire.
Daniel et Raymond étaient assis à côté de moi, mais comme on pouvait s'y attendre, ils ne semblaient pas près d'exprimer leurs griefs à voix haute. J'écoutais leur conversation en silence.
C'est alors que, derrière moi…
« J'y suis enfin. Ça fait déjà dix ans que j'attends le prince. »
Je me suis retourné vers la voix que j'avais entendue, mais je n'ai pas réussi à savoir qui avait parlé. Plusieurs filles autour de moi murmuraient sur la beauté du prince héritier, et je n'arrivais pas à identifier la bonne.
Ce n'était pas une voix particulièrement forte, mais elle m'était étrangement parvenue à l'oreille… puis mon regard qui errait s'est arrêté sur une certaine fille.
Des cheveux blonds et des yeux bleus.
De longs cheveux souples, petite de taille, elle regardait le prince avec des yeux brillants.
Elle avait plus l'air d'une jolie fille que d'une belle femme. Mais c'était son regard qui me mettait mal à l'aise. Au milieu des regards d'admiration ou de sympathie qui l'entouraient, il était évident que les yeux de cette petite ressemblaient à ceux d'un animal qui guette sa proie.
Son corps délicat avait par certains côtés quelque chose d'enfantin. Elle paraissait plus jeune que les autres de son âge, mais seul l'éclat de ses yeux était acéré… Elle me faisait l'effet de quelqu'un de très déséquilibré.
Daniel s'est tourné vers moi.
« Quoi, t'as déjà trouvé ta partenaire ? Oh, elle est mignonne. Elle te plaît, cette fille ? »
J'ai secoué la tête calmement face à Daniel qui me taquinait.
« Non. S'il fallait dire quelque chose… elle me déplaît. »
J'ai reporté les yeux sur le prince héritier et rectifié ma posture, mais ce sentiment étrange refusait de se calmer.
« A… ah bon. Moi, je la trouve mignonne, pourtant. »
Ce que j'avais ressenti en voyant cette fille pour la première fois, c'était de la colère. Je ne sais pas ce qui me mettait en colère, mais elle m'irritait.
Ce n'est pas de la haine. C'est quelque chose de plus complexe… et en tout cas, je ne pense pas qu'elle soit quelqu'un que je considérerais comme une partenaire.
