'C'est de la folie !!'
Sing hurlait intérieurement.
Comment pouvait-elle être plus rapide que lui ? Comment pouvait-elle déjà en être à la reconception ?!
La vitesse de Miyu avait quelque chose de franchement anormal.
Admettons, pour les besoins du raisonnement, que l'extraction de l'essence ait pu aller aussi vite.
Peut-être avait-elle les mains plus rapides. Ou peut-être avait-elle eu de la chance en visant le bon endroit, si bien que l'essence avait jailli d'un coup.
Mais la deuxième étape, « l'analyse »...
Qu'elle l'ait déjà terminée était tout simplement inconcevable.
L'analyse d'une essence prenait au bas mot trente minutes, et souvent plusieurs jours, voire plusieurs mois.
Or, à peine dix minutes s'étaient écoulées depuis le début de l'évaluation, et elle en était déjà à la reconception ? Même si la structure de l'essence d'un Diablotin de bas rang était relativement simple, c'était impossible.
'C'est une arnaque ! Elle triche forcément !'
Voilà ce que Sing aurait voulu crier, mais les treize bras robotisés suspendus au plafond, du côté de Miyu, s'agitaient avec bien trop d'ardeur.
Leurs mouvements étaient si éblouissants que Sing n'avait jamais rien vu de pareil.
'Un... un truc pareil, c'est seulement possible ?'
Tap. Tap tap.
Sing n'était pas le seul à être fasciné par l'incroyable vitesse de travail de Miyu.
À un moment donné, les seize autres candidats s'étaient eux aussi mis à fixer son travail, l'air hébété.
Tatatat !
Pourtant, Miyu ne ralentissait pas le moins du monde.
Sa concentration intense coupait le souffle à ceux qui la regardaient. C'était véritablement la concentration d'une folle.
À cet instant, Sing reprit ses esprits.
'C-ce n'est pas le moment... !'
La panique envahit l'esprit de Sing.
Il n'avait même pas terminé la première étape, « l'extraction de l'essence ».
S'il restait planté là, il ne finirait même pas son module avant la fin de l'épreuve.
'P-pas de panique. Et alors, si elle est rapide ? Ce qui compte, c'est la qualité ! La qualité !'
Si elle continuait à travailler à cette allure démente, elle finirait par commettre une erreur fatale. Il lui suffisait de l'ignorer et de produire quelque chose de meilleur.
Clac ! Clac !
Sing se gifla les joues pour se forcer à se reconcentrer. Il tenta désespérément de ne penser qu'au cœur posé devant lui. Mais ses gestes avaient depuis longtemps perdu leur assurance.
Pour ne rien arranger...
« Ouaaah ! Arrêtez ! Arrêteeez ! »
L'un de ses camarades se mit soudain à hurler et à se débattre. Il semblait que, sous l'effet de l'angoisse, il s'était accidentellement exposé au poison du matériau démoniaque.
Les surveillants qui attendaient le maîtrisèrent rapidement et l'emmenèrent à l'infirmerie.
Sa santé n'en garderait sans doute pas de séquelles, mais il ne fallait plus songer à réussir l'évaluation.
'Bon sang, cet abruti... !'
Son camarade n'avait fait qu'empirer une situation déjà tendue. Sing en devenait fou.
Furieux, Sing planta la seringue dans le cœur. Ses mains tremblaient d'impatience et de colère, mais il parvint tant bien que mal à recueillir assez d'essence.
[Essence de démon de bas rang « Diablotin »]
[Analyse de la structure en cours... 1/100 %]
L'analyseur se mit aussitôt en marche, et le pourcentage à l'écran commença à grimper lentement.
Au centre du moniteur s'affichait une image 3D de l'essence et de son code structurel.
'Bon sang, plus vite, plus vite !'
Sing se mit à agiter nerveusement la jambe.
Un modulaire ne pouvait rien faire pendant la phase d'analyse. Il n'avait d'autre choix que d'attendre que l'ordinateur ait fini son travail.
'Cette femme a fini si vite, alors pourquoi le mien prend-il une éternité... ? Attends, non. Ne me dis pas que... ?!'
Une hypothèse lui traversa l'esprit.
Comment avait-elle terminé la phase d'analyse aussi vite ?
C'était là toute la question, mais peut-être était-ce la question elle-même qui était mal posée.
'A-attends, elle a sauté la phase d'analyse ?!'
Non, elle semblait mener l'analyse et la reconception en même temps.
Si elle poursuivait la reconception à partir des bribes d'informations structurelles mises à jour en temps réel, elle n'avait pas besoin d'attendre la fin de l'analyse complète.
'C-c'est d'une imprudence inouïe... !'
C'était bien au-delà de l'imprudence.
Reconcevoir une essence sans en avoir entièrement décodé la structure revenait à vouloir rénover un bâtiment entier avec quelques lambeaux déchirés de ses plans.
Qu'on touche de travers à l'un des piliers porteurs, et tout l'édifice pouvait s'effondrer. De la même manière, toucher à un seul code central pouvait faire se désagréger l'essence tout entière.
Mais, contrairement aux craintes de Sing, les gestes de Miyu ne trahissaient aucune hésitation.
C'était comme si elle connaissait déjà toutes les « réponses », et l'essence qu'elle travaillait demeurait stable du début à la fin.
Sing ne pouvait que hurler intérieurement.
'B-bon sang ! C'est quoi, ce monstre ?!'
Il avait beau avoir reçu à l'avance de Benedict les données sur l'essence de Diablotin, il n'aurait même pas pu rêver d'accomplir ce qu'elle faisait. Même avec davantage de temps pour étudier, le résultat aurait été le même.
Il avait beau enrager en son for intérieur, Sing n'y pouvait rien. Il ne pouvait que serrer les poings en attendant que son ordinateur termine l'analyse.
'Merde... !'
Sing jura intérieurement.
Il remarqua alors que le bruit agaçant s'était tu.
Il se tourna vers Miyu : elle avait déjà achevé la reconception de l'essence et lançait l'impression. L'imprimante 3D transformait l'essence du Diablotin en un « module » utilisable par les humains.
'Cette vitesse est tout bonnement irréelle...'
Il n'avait même plus envie de comparer.
Elle était d'une tout autre nature. Ce n'était pas pour rien qu'elle jouissait de la faveur de son parrain.
Le talent.
Un talent écrasant, sans commune mesure.
Il aurait beau travailler toute sa vie, il n'approcherait même pas de ce niveau.
Témoin de cette scène impossible qui se déroulait sous ses yeux, Sing perdit toute envie de se battre. Bien sûr, il n'était pas le seul : les autres candidats ressentaient la même chose.
L'un d'eux se mit à pleurer.
Mais personne ne pouvait abandonner en cours de route.
Les étudiants durent poursuivre l'épreuve dans un désespoir total.
[J-j'ai finiii... ! Euh, je le rends où... ? Euh... Il y a quelqu'un~ ?]
Peu après, Miyu acheva son module et le remit au surveillant, que l'on voyait à travers la vitre.
Comme prévu, exactement comme je l'avais anticipé, elle avait fait étalage d'un écart de niveau écrasant et terminé la première.
'Comme je le pensais, je n'ai pas besoin d'intervenir.'
C'était précisément pour cette raison que je n'avais pas cherché à dénoncer le sabotage de Benedict.
Quoi qu'il tente, ce serait inutile face aux capacités de Miyu.
Même s'il avait cassé le matériel ou trafiqué l'extracteur ou l'analyseur, cela n'aurait rien changé. La meilleure modulaire du monde ne se laisserait pas le moins du monde troubler par des ruses aussi grossières.
'Voilà qui rend encore moins probable que Miyu soit une Possédée.'
J'avais gardé à l'esprit l'éventualité que Miyu me trompe et joue la comédie.
Mais elle aurait eu beau s'appuyer sur les souvenirs de ce corps, cela avait ses limites quand il s'agissait de produire quelque chose d'aussi technique qu'un module.
Désormais, je pouvais sans crainte la rayer de la liste des suspects.
Bien sûr, elle avait déjà dépassé le stade des soupçons au moment où elle m'avait sauvé la vie.
Tandis que je contemplais le résultat avec satisfaction, un bruit étrange s'éleva à côté de moi.
« Q-qu'est-ce que c'est... Non, qu'est-ce que c'est que ça... ? »
Tournant la tête, je vis Benedict marmonner comme un homme brisé, le visage complètement vide.
Benedict, lui aussi, s'y connaissait un peu en modules.
Il avait dû comprendre, à la scène précédente, à quel point Miyu était hors norme.
Devant son visage abasourdi, je lançai d'un ton moqueur :
« Qu'est-ce qui se passe, Benedict ? Ton système cybernétique a eu un raté ? »
« Hein ? Ah ! Hum, hum ! »
Alors seulement, Benedict revint à lui et toussota, s'efforçant de dissimuler son expression comme si de rien n'était.
« Tu as amené une fille bien compétente, Grand frère. Mais la vitesse ne fait pas tout, n'est-ce pas ? À cette allure, il ne serait pas étonnant de trouver quelques défauts fatals dans le module... »
« Nous verrons bien. »
C'est à ce moment-là que cela se produisit.
Un e-mail arriva de la part du surveillant de la salle 112A.
Le test de performance du module de Diablotin créé par Miyu semblait terminé. Comme il suffisait de l'insérer dans le testeur, cela n'avait pas pris longtemps.
Le rapport disait ceci :
[Stabilité : aucun problème.]
[Compatibilité : 93 %]
[Taux de substitution : 4 %]
[Niveau de puissance : Niv. 3]
« Gah ?! »
Benedict laissa de nouveau échapper un bruit étrange.
Il fixa le rapport, incrédule, et s'écria :
« U-un taux de substitution de 4 %, et une puissance de Niv. 3 ? Avec un module fabriqué à partir d'un cœur de Diablotin ?! »
La puissance des modules est généralement notée du Niv. 1 au Niv. 5.
Le niveau dépend de la quantité d'énergie qu'ils renferment, autrement dit de leurs performances.
Le Niv. 1 est sans danger pour les civils. La plupart des modules utilitaires, destinés au confort ou à la mode, sont classés Niv. 1.
Les modules de Niv. 2 servent souvent sur les chantiers, pour les travaux pénibles et exigeants selon les critères civils.
Quant aux modules de Niv. 3, ils sont d'ordinaire conçus pour les soldats ou les forces de police spéciales. Ils sont utilisables au combat.
Autrement dit, Miyu venait de créer un module de niveau combat, apte à un usage militaire.
À titre de comparaison, aucun des produits à base de cœur de Diablotin actuellement vendus par le groupe Stingray ne dépassait le Niv. 2.
Benedict s'écria, les mains tremblantes :
« C-c'est une fraude ! C'est impossible ! »
« Silence. Baisse d'un ton. »
« S-sois honnête ! Quel tour as-tu utilisé ?! »
« Qu'est-ce que tu viens de dire ? »
« ... ! »
Il tressaillit.
Benedict avait sursauté à cette seule remarque.
Mais cette fois, il ne recula pas et continua de protester.
« J-je veux dire, enfin ! Ce résultat est impossible à moins que tu aies trafiqué l'épreuve ! »
« Imbécile. Cet examen, du début à la fin, c'est toi qui l'as préparé. Je ne savais même pas sur quoi porterait l'épreuve d'aujourd'hui. Comment aurais-je pu intervenir ? »
« Ç-ça... »
« Et puis, c'est risible. Un combat loyal ? Tu croyais vraiment que je ne savais pas que tu avais toi-même tiré quelques ficelles ? »
« Q-qu'est-ce que tu veux dire par là... ? »
« Si tu ne parviens vraiment pas à te défaire de tes soupçons, vas-y, vérifie par toi-même. Mais prépare-toi à éplucher les journaux des cerveaux électroniques de tous les étudiants. »
À mesure que mes paroles faisaient leur chemin, la voix de Benedict faiblit.
« C-ce serait une atteinte aux droits individuels des étudiants... »
« C'est ça, continue à te trouver des excuses. Si ce que tu as fait venait à se savoir, ce n'est pas seulement ta tête qui serait en jeu : c'est la réputation de tout notre groupe qui en serait ternie. »
La seule raison pour laquelle je ne creusais pas davantage cette affaire, c'était pour protéger la réputation de notre groupe.
Quand je laissai filtrer ce sous-entendu, le visage de Benedict pâlit légèrement.
Non seulement il avait employé des méthodes déloyales, mais il s'était fait prendre, et il avait perdu malgré tout.
Il était clair que la fierté de Benedict venait d'être réduite en lambeaux, et à plus d'un titre.
« Tu as perdu. »
« L-l'évaluation n'est pas encore terminée ! »
« Tu le sais mieux que personne. Continuer à regarder, c'est perdre son temps. »
« ... »
Il n'y avait nul besoin de regarder plus longtemps.
Il était pratiquement impossible pour un étudiant de deuxième année de créer un module de Niv. 3.
Benedict se mordit la lèvre de frustration, mais n'insista pas. Lui aussi comprenait la réalité.
« C-compris... »
Benedict poursuivit lentement :
« Je ferai le nécessaire pour que tu puisses reprendre ton poste après-demain... »
« Non, ce ne sera pas nécessaire. »
« ... Pardon ? »
Les yeux de Benedict s'écarquillèrent.
Je lui dis calmement :
« Pour l'instant, tu vas continuer à assurer l'intérim à la tête de l'Académie. Je n'interviendrai pas dans tes décisions tant qu'il n'y aura pas de problème majeur. »
« P-pourquoi ? »
« Si ça ne te plaît pas, j'annule. »
« Non. Ce n'est pas ça, mais... »
Benedict battit aussitôt en retraite.
Il ne devait vraiment pas vouloir lâcher ce poste. Il semblait pourtant curieux de savoir pourquoi j'avais soudain changé d'attitude après avoir lancé ce pari.
Je lui servis la réplique que j'avais préparée.
« Mon corps n'est pas encore complètement rétabli. Je reviendrai tôt ou tard, mais pour l'instant, il est logique que tu continues à t'occuper du travail. »
« G-Grand frère... Est-ce que ça veut dire que... »
« Débrouille-toi pour comprendre. »
Benedict parut étrangement ému par mes paroles. C'était une phrase que j'avais lancée exprès pour qu'il se méprenne, mais qu'elle fonctionne aussi bien avait, en soi, quelque chose de suspect.
'En réalité, c'est pour limiter au maximum les changements dans l'histoire.'
Dans l'œuvre originale, Aaron ne fait son apparition à l'Académie qu'environ six mois plus tard. Autrement dit, jusque-là, c'était Benedict qui faisait office de parrain de l'Académie.
Pour le fil de l'histoire, mieux valait donc que Benedict conserve ce rôle encore un moment.
« Mais il y a une condition. »
« U-une condition ? »
« Ne t'affole pas. »
Ce salopard.
Regardez-le paniquer à l'idée que je reprenne ce que je venais de lui donner.
« Je te laisse l'essentiel de l'autorité. Mais en échange, prépare-toi à gérer à part les talents que je sélectionnerai moi-même, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Académie, distinctement de ceux que tu as choisis. »
« Tu comptes créer une classe spéciale... »
« Une classe spéciale... quelque chose comme ça. »
À l'origine, c'était le rôle du protagoniste.
Dans l'histoire originale, après son entrée à l'Académie, Shade Wells rassemble des talents sans affiliation qui, comme lui, ne bénéficient d'aucun parrainage d'une corporation, et s'oppose aux boursiers des corporations.
Face aux boursiers soutenus par des corporations, ils souffrent d'un manque de capitaux et de relations, mais le protagoniste surmonte ces obstacles grâce à son talent et à sa ruse, et gagne en force au fil du chemin : telle est l'intrigue de l'original.
'Maintenant que le protagoniste est mort, c'est à moi de reprendre ce rôle.'
Alors, comme dans l'original, je formerai une nouvelle équipe, je rassemblerai les personnages clés et je les ferai grandir.
Mais cela pose un problème...
'... L'absence de méchant.'
Aaron Stingray.
Pas seulement dans le volume 2 : même après sa mort, c'était un méchant à l'influence écrasante.
Et puisque les personnages principaux vont finir par nouer des liens avec le groupe Stingray, les crises qu'ils étaient censés affronter passeraient à la trappe.
'Si ça arrive, leur croissance s'en trouvera freinée, elle aussi.'
Le protagoniste et le méchant.
Endosser les deux rôles sous le seul masque d'« Aaron Stingray » est bien trop difficile.
Voici donc la solution à laquelle j'ai abouti.
'Je vais confier le rôle du méchant à Benedict.'
Mieux vaut que l'ennemi soit clairement identifié.
Les personnages principaux de l'original grandiront en affrontant « Benedict » et les autres boursiers des corporations, sous ma direction, celle d'« Aaron », au sein de la classe spéciale.
Bien sûr, Benedict ne se contentera pas de regarder les bras croisés.
Il fera mine de coopérer avec moi pour l'instant, mais en coulisses, il fera tout son possible pour écraser la classe spéciale que j'aurai créée.
Naturellement, je ne l'en empêcherai pas.
Plus il en fera, plus les scénarios de crise se dérouleront de façon naturelle. Je me contenterai d'observer en silence, et d'intervenir pour le retenir chaque fois qu'il dépassera les bornes.
À l'inverse, s'il se montre trop négligent, je le manipulerai un peu et j'enverrai une crise plus grande encore aux protagonistes.
'Souffre un peu, Benedict.'
Plus tu t'acharneras à semer le chaos...
Plus tout se mettra parfaitement en place pour moi.
Tu comprends maintenant, petit frère ?
À partir de maintenant, c'est toi le méchant, à ma place.
