Une puanteur emplissait la pièce, un enchevêtrement nauséabond d'alcool fort, d'odeur de sang et de fumée de cigarette.
Levina avait toujours eu ce genre d'odeurs en horreur.
Tout ce qui était négligé, incontrôlé, laid et sale.
Son regard restait fixé sur son demi-frère, étalé sur le lit comme une serpillière.
Il gisait sans bouger, couvert d'un mélange informe de sang et de crasse.
Un faible bruit de respiration, si faible qu'on ne pouvait dire s'il était régulier ou non, troublait à peine le silence de la pièce.
Lavin était, d'une certaine manière, l'incarnation même de tout ce qu'elle détestait.
Pourtant, ce qui occupait son esprit à cet instant n'était ni le mépris ni le dégoût habituels.
C'était quelque chose d'inexplicablement vif et douloureux, quelque chose qu'elle-même n'aurait su décrire.
Cette sensation lui paraissait étrangère et désagréable.
Levina se leva lentement de son siège.
Sa chaussure heurta une bouteille d'alcool vide qui traînait par terre.
Elle roula.
Le bruit de la bouteille de verre roulant sur le sol résonna doucement dans la pièce vide.
Sans se laisser troubler, elle s'approcha du lit où gisait Lavin.
Vu de près, il avait l'air encore plus pitoyable.
Ses lèvres fendues, sa joue enflée, les ecchymoses visibles par les déchirures de son uniforme.
'La honte de la famille a encore causé des ennuis.'
Voilà ce qu'elle aurait pensé, d'ordinaire.
Parce que c'était la conclusion la plus logique et la plus évidente.
Dès le début du semestre, il avait provoqué en duel, pour une raison futile, un roturier nommé Kyle, entré à l'Académie avec le deuxième meilleur résultat, pour se faire battre de manière ridicule et faire du nom des Edelgard la risée de tous. Pendant tout son temps à l'Académie, il n'avait accumulé que l'infamie sans jamais s'améliorer, fréquentant des voyous et causant sans cesse des problèmes. Et enfin, il y a quelques jours à peine, il avait usé de l'influence de la famille pour forcer l'entrée de la bibliothèque interdite et s'était retrouvé mêlé à une affaire d'invocation de monstre. Un imbécile vraiment incorrigible.
Levina savait que Lavin était simplement entré dans la bibliothèque interdite et qu'il n'avait aucun lien avec l'incident survenu à l'Académie.
Mais elle ne l'avait dit à personne, hormis à son père.
Parce qu'elle n'en voyait pas l'utilité.
Quelle que soit la vérité, Lavin était toujours au centre des problèmes.
Ce seul fait suffisait à le rendre coupable.
Levina avait décidé de voir les choses ainsi et de passer à autre chose.
Comme elle l'avait toujours fait, par habitude.
Quoi qu'il en soit, elle était venue aujourd'hui pour transmettre l'ultime avertissement de son père.
La sentence : 'Même s'il souhaite rester à l'Académie, il en sera immédiatement renvoyé, tout soutien de la famille Edelgard lui sera retiré et il sera déshérité.'
Elle comptait transmettre ce message et rompre définitivement cette relation pénible.
Elle aussi avait souhaité que Lavin soit chassé.
Plus elle essayait de l'aider, plus il s'égarait. Quand elle le réprimandait, il encaissait docilement pour mieux recommencer les mêmes bêtises dès qu'elle avait le dos tourné. Elle ne voulait pas appeler son frère un pareil bâtard, ni qu'on l'appelle, elle, la sœur de ce vaurien.
Elle tendit la main.
L'espace d'un très bref instant, elle hésita.
Sans s'en rendre compte, elle effleura les lèvres ensanglantées de Lavin, puis essuya la sueur froide de son front avant de retirer sa main, saisie.
Puis sa main s'immobilisa en l'air.
Ce n'était pas du dégoût, du moins.
Elle ne savait pas pourquoi, mais elle avait l'impression que si on le laissait ainsi, Lavin allait tout simplement mourir.
C'était une intuition pure, sans raison.
Levina se demanda sérieusement si elle était en train de perdre la tête.
Car une tristesse inconnue, de la culpabilité et une nausée commençaient à monter en elle.
Pourtant, ses doigts restaient suspendus en l'air, comme arrêtés par un mur invisible.
Finalement, elle ne fit rien et retira sa main.
Elle ne voulait pas s'occuper elle-même de cette situation.
Elle disposait d'une méthode plus simple.
Refiler le problème à quelqu'un d'autre, comme toujours.
Tout comme elle trouvait toujours un défaut à lui reprocher dès qu'elle était de mauvaise humeur, se servant de Lavin comme d'un défouloir, tout en croyant sincèrement que ses paroles étaient des conseils avisés.
Levina ne comprenait pas pourquoi Lavin se réfugiait dans l'alcool, le tabac, et peut-être même la drogue.
Elle avait simplement cru que c'était parce qu'il était faible et manquait de volonté.
Mais à présent, peut-être un tout petit peu, elle avait l'impression de comprendre.
Elle ne voulait pas rester dans cette pièce à jeun.
***
Quand un méchant connaît une fin ridiculement pitoyable ou une mort de chien, personne ne prend la peine de braquer les projecteurs sur cette vie misérable, à moins de vouloir précisément s'en moquer.
Ce genre de mort est d'ordinaire balayé d'un revers de main, avec un brin d'amusement et de moquerie plutôt que de tristesse.
Peut-être pour servir de mort de chien digne de la fin d'un vaurien, ou simplement pour confirmer que Seraphina ne penserait plus jamais à lui.
Vu à quel point j'avais mal, il semblait que je n'avais pas encore tout à fait connu ma mort de chien ridicule.
Alors que je restais allongé, l'esprit vide, perdu dans ces pensées oiseuses, une voix inconnue parvint à mes oreilles.
« Les rumeurs disaient donc vrai. Quel bazar. De l'alcool, du tabac... beurk. Cette chambre, vous la nettoyez au moins ? Ce n'est pas un endroit où vit un être humain, on dirait une tanière de gobelin. »
C'était une voix enjouée, avec une intonation un brin taquine.
À la place de la douleur et du brouillard de l'alcool, une étrange sensation de stabilité m'enveloppa tout entier.
Puis je sentis un contact.
Un contact d'une chaleur modérée, ni froid ni brûlant.
J'avais l'impression que ce contact caressait les parties brisées de mon corps pour les remettre en place.
« D'habitude, quand ce genre de chose arrive, les autres petits nobles se mettent en rage : "Comment une moins-que-rien comme toi ose-t-elle me faire la leçon ?" Le jeune maître est un peu différent. Ou alors vous êtes encore sonné par la raclée ? »
J'ouvris lentement les yeux.
Ma vue était trouble. Tout se fondait en une bouillie floue.
Après avoir cligné des yeux plusieurs fois, ma vision se précisa peu à peu.
Une femme me regardait d'en haut, ma tête posée sur ses genoux.
« ... Estelle ? »
Ce qui sortit de ma bouche fut un marmonnement, plus proche d'une question.
Un petit visage pâle, des cheveux argentés soigneusement tressés.
Le coin de ses yeux légèrement relevé, comme celui d'un chat espiègle, et les commissures de ses lèvres qui semblaient vouloir se retrousser même closes.
La Sainte la plus célèbre de l'Empire, réputée pour sa bienveillance et sa beauté.
Et, en même temps, la Sainte la plus hérétique.
« Oh ? Comment ça, vous me connaissez, jeune maître ? »
Elle portait la simple robe blanche d'une prêtresse, mais l'aura qu'elle dégageait n'avait rien de sacré.
Elle tenait plutôt du ménestrel errant croisé dans une taverne de quartier.
« Il y a quelqu'un qui ne vous connaît pas ? Vous et moi, il n'y a sans doute personne ici qui ne nous connaisse pas. »
« Bon, c'est vrai. Mais vous, jeune maître, vous êtes connu pour de mauvaises choses, et moi pour de bonnes, n'est-ce pas ? »
Estelle pouffa en guise de réponse.
La sensation de la lumière qui s'infiltrait dans mon corps était tout à fait singulière.
« Vous êtes un peu différent des rumeurs, vous. »
« ... Comment ça ? »
Qu'avait-elle bien pu voir pour dire que j'étais différent des rumeurs ?
Je ne pouvais pas le savoir, je n'avais jamais entendu les rumeurs qui couraient sur moi.
« Eh bien, le Lavin Edelgard des rumeurs était bien plus impatient, arrogant et violent que ça. Comment dire, une simple petite frappe sans cervelle ? Alors j'avais l'intention de vous laisser tranquille. Mais en vous voyant en personne, c'est juste que... »
Elle me fixa intensément, sur le point de dire quelque chose, puis secoua la tête et changea de sujet.
« Vous avez l'air vraiment fatigué. Vous auriez mal dormi cette nuit, par hasard ? »
Ce n'était pas une remarque tout à fait appropriée pour quelqu'un qui venait de perdre connaissance.
« Bref, j'ai soigné à peu près toutes vos blessures, il ne devrait pas y avoir de gros problème. Votre cheville gauche était sévèrement tordue, elle risque de vous faire mal quelques jours. Au fait, maintenant que je vous ai remis le nez en place, vous avez l'air étonnamment normal. Je devrais dire beau ? Pas trop mon genre, cela dit. »
Elle bavardait d'un ton détaché en retirant sa main de mon visage.
« Vous ne me remerciez pas ? Même si votre honorable sœur a payé une coquette somme pour les soins, il y a quand même un minimum de politesse, vous savez. La famille Edelgard n'enseigne pas ce genre de choses ? »
Je fouillai dans mes souvenirs.
Il semblait que je n'avais jamais rien appris de tel.
« Visiblement non. Peut-être parce que je ne suis qu'un bâtard, une sorte de ver de terre. »
À ma réponse, les yeux d'Estelle s'agitèrent, un peu gênés, puis elle toussota maladroitement.
« Ah, euh. Eh bien, c'est... regrettable. Vous êtes très franc, hein ? »
Elle sortit une petite pomme de sa robe, la frotta contre l'ourlet et y croqua à pleines dents.
Le bruit croquant résonna nettement dans la pièce silencieuse.
« Vous en voulez ? C'est ce qu'il y a de mieux quand on a le moral à zéro. »
Estelle me tendait la pomme qu'elle venait d'entamer.
« Pas vraiment. »
« D'accord, alors je la mange moi-même. »
Elle haussa les épaules et croqua une nouvelle bouchée.
Son regard balaya de nouveau la pièce : les lettres sur la table, les bouteilles d'alcool qui roulaient par terre, et mon visage.
Je tendis la main vers le paquet de cigarettes froissé posé sur la table.
Par chance, il en restait encore quelques-unes.
J'allumai une cigarette et regardai Estelle.
J'avais au moins une connaissance approximative de l'histoire originale.
Même si mes souvenirs étaient brumeux, à cause des années écoulées.
Que Seraphina aimait les lilas et adorait recevoir des lettres.
Que Levina aimait exprimer ses sentiments sans détour.
Et que la Sainte devant moi, de façon assez charmante, était une grosse fumeuse, comme moi.
Il y avait toutefois quelques petits détails qui gâchaient un peu son charme.
On dit que les jolies femmes ont souvent beaucoup de secrets, mais chez Estelle, le degré de mystère était un peu excessif.
« À vrai dire, j'ai entendu quelque chose quelque part. »
Malheureusement, c'était elle, la véritable coupable de l'incident de la bibliothèque interdite.
Même si s'en souvenir ne servait absolument à rien.
Je n'avais ni le moyen ni de prétexte pour approcher l'honorable Sainte, et même si j'affirmais qu'elle était derrière tout ça, personne ne me croirait.
« Ce n'est pas vous qui avez causé des ennuis à la bibliothèque interdite, n'est-ce pas ? C'est-à-dire que vous avez été littéralement blanchi de toutes les accusations. »
Au lieu de répondre, j'exhalai un long filet de fumée.
Estelle fit une drôle de tête quand la fumée lui arriva au visage.
Si quelqu'un d'autre m'avait dit ces mots, j'aurais peut-être versé des larmes d'émotion et je l'aurais serré dans mes bras.
Mais de la bouche de la personne qui avait permis à un monstre de s'échapper de la bibliothèque interdite, c'était terriblement étrange.
« Vous m'écoutez ? C'est une histoire qui pourrait vous blanchir. »
Ou plutôt, dire qu'elle avait laissé faire aurait été plus juste.
Elle s'était seulement glissée en secret dans la bibliothèque interdite et avait aidé à rendre possible l'invocation d'un monstre ; elle n'avait rien fait directement elle-même.
De toute façon, il était impossible qu'un simple adorateur de démons entre « en secret » dans la bibliothèque interdite de l'Académie.
À moins, comme moi, d'y faire irruption en brandissant le nom de sa famille et en semant la pagaille.
« C'est vous qui l'avez fait. »
Estelle cessa de mâcher sa pomme et me regarda.
Ses yeux se plissèrent, comme si elle était intriguée.
« Moi ? Pourquoi aurais-je fait ça ? »
« Je ne sais pas. Juste, parce que ça vous ressemble. »
À cet instant, la main d'Estelle jaillit comme l'éclair et m'arracha la cigarette que je tenais à la bouche.
Je ne pus que fixer son geste, interdit.
Si ce coup m'avait frappé à la place du pathétique simulacre de poing de Marcus, ma tête aurait sans doute éclaté en bouillie.
« Qu'est-ce que vous savez, au juste ? »
Le coin de ses yeux, posés sur moi, était légèrement incurvé.
Elle porta nonchalamment à ses lèvres la cigarette souillée de la salive d'un autre.
Elle tira une longue bouffée, puis souffla un nuage de fumée trouble vers mon visage.
« C'est infect. La prochaine fois, fumez quelque chose de plus cher, jeune maître. »
Sa voix était légère et joyeuse, comme si elle parlait des derniers ragots du quartier.
C'était un ton totalement inadapté à la gravité de ses paroles.
