Contre toute attente, le matin arriva.
Le pouvoir divin était décidément d'une grande efficacité.
Même quand je voyais des chevaliers imprégner leur épée de mana ou des mages faire naître des flammes dans les airs, cela ne m'avait jamais semblé tout à fait réel. Mais en voyant mon corps tordu redevenir normal en une seule nuit, j'eus presque l'impression qu'une miette de foi, dont j'étais pourtant dépourvu, allait finir par se matérialiser.
Les pouvoirs de la Sainte étaient bel et bien aussi remarquables que le prétendaient les rumeurs.
Je me redressai lentement sur le lit.
L'air de la chambre était encore lourd.
Un mélange écœurant d'alcool, de fumée de cigarette et d'une légère odeur de sang flottait dans la pièce.
Mais à travers lui se mêlait un très léger parfum sucré de pomme.
C'était une association plutôt mal assortie.
Sur la table traînaient la bouteille dans laquelle j'avais bu, un cendrier et une moitié de pomme que quelqu'un avait mangée.
Deux petites marques de dents y étaient nettement visibles.
Le regard d'Estelle, qui me considérait comme un simple jouet amusant, me revint en mémoire.
Pourquoi Levina avait-elle appelé Estelle au lieu de m'emmener à l'hôpital ou chez un prêtre ?
Parce qu'elle ne voulait pas que l'on sache, au-dehors, que la honte de la famille avait encore causé des ennuis ?
Parce qu'Estelle était une amie qu'elle connaissait depuis l'enfance ?
Je savais pourtant qu'elle n'était pas du genre à renoncer à se faire payer sous prétexte qu'il s'agissait d'une amie.
Après tout, Estelle avait beau être une Sainte, c'était un personnage d'une grande avarice.
Dehors, par la fenêtre, c'était bruyant.
Les pas des élèves qui se rendaient en cours, les éclats de rire joyeux, la cloche de l'Académie qui sonnait pour annoncer le matin.
Je m'étais attendu à ce que Levina revienne ce matin, entre dans ma chambre et me remette la lettre définitive.
Dès le départ, mon expulsion m'avait paru être une issue jouée d'avance, le cours naturel des choses.
Mais rien ne se produisit.
Levina n'était pas venue, et l'Académie ne m'avait pas contacté non plus.
Et pourtant, c'était un nouveau jour.
Je me levai et enfilai mon uniforme de rechange, le seul qui soit au moins intact en apparence, suspendu au portemanteau.
Celui que j'avais porté la veille était déchiré par endroits et taché de sang, une vraie loque.
Et c'est alors qu'une pensée me frappa soudain.
Et si, comme ça, il ne se passait rien ?
Et si l'avis définitif de la famille me reniant et l'expulsion de l'Académie étaient repoussés indéfiniment ?
Si je pouvais seulement obtenir mon diplôme d'une manière ou d'une autre, peu importe que Seraphina rompe nos fiançailles, que les gens autour de moi me fusillent du regard ou que ces salauds de voyous s'en prennent à moi.
Si je pouvais seulement sortir diplômé de cette Académie assommante, est-ce que je ne pourrais pas vivre et faire quelque chose de ma vie ?
Dans une petite ville de campagne, quelque part où personne ne me connaîtrait, est-ce que je ne pourrais pas vivre tranquillement ?
Si cela arrivait, en revanche, je n'obtiendrais jamais ma récompense.
[Collectionnez les fins ! 1/?]
[Récompense : retour dans votre monde d'origine.]
J'agitai vainement la main à travers le message qui refusait de disparaître.
Comme je m'en doutais, je ne voulais pas vivre éternellement comme un anonyme dans un monde aussi foutu.
Bien sûr, cette pensée s'évanouit vite dans un ricanement.
Ce monde ne pouvait pas être aussi accommodant.
Malgré tout, j'ouvris la porte et sortis dans le couloir.
En dehors des problèmes avec la famille et de la rupture des fiançailles avec Seraphina, mon assiduité devenait dangereusement faible.
Même si je devais être expulsé, partir de moi-même et être poussé dehors étaient deux choses subtilement différentes.
Même si le résultat serait sans doute à peu près le même.
Le couloir grouillait d'élèves.
Quand j'apparus, les regards glissèrent sur moi, comme s'ils avaient aperçu un étrange animal exotique.
Le mépris et la curiosité s'entremêlaient toujours dans ces regards.
La réputation infâme de « la honte des Edelgard » semblait, comme toujours, s'être enrichie d'un nouveau titre.
Ignorant leurs yeux braqués sur moi, je marchai en silence vers la salle de classe.
Par une grande chance, personne ne me barra le chemin comme ces vermines du genre de Marcus.
Personne ne m'adressa la parole, personne n'essaya même de croiser mon regard.
J'avais l'impression d'être entouré de murs, et non de gens.
Ce fut la même chose quand j'entrai dans la salle.
Je m'assis tout au fond et regardai par la fenêtre.
Le ciel était dégagé.
Assez dégagé pour me faire penser que j'aurais peut-être éprouvé un léger regret si je l'avais regardé après m'être fait sauter la cervelle.
Le contenu du cours ne m'atteignait pas.
Les paroles monotones du professeur ne faisaient qu'effleurer mes oreilles, comme un bruit dénué de sens.
Je souhaitais seulement que le temps passe vite.
Quand le cours prit fin et que je sortis, quelqu'un me barra le passage.
C'était l'honorable présidente du conseil des élèves, impeccablement vêtue de son uniforme.
« Lavin Edelgard. »
Celle qui ne se déplaçait certainement jamais en personne m'interpella d'une voix raide.
« Tu es convoqué aujourd'hui à 17 heures devant le conseil de discipline. »
Elle me tendit une mince feuille de papier.
C'était une convocation devant le conseil de discipline.
Coups et blessures sur Marcus et deux autres élèves.
Actes de sadisme gratuits.
Atteinte à la réputation.
Toutes sortes de chefs d'accusation plausibles y étaient énumérés.
Je la pris.
« Très bien. »
Je répondis brièvement et fourrai la convocation dans ma poche.
La présidente du conseil des élèves, autrement dit ma demi-sœur Levina, fronça les sourcils, mais n'ajouta rien, se retourna et s'éloigna lentement.
Son dos était aussi droit que jamais.
Je contemplai un instant le bout du couloir, puis repris ma marche.
Je n'avais aucune intention de déjeuner. Je n'avais pas d'appétit.
Ma seule pensée était de retourner dans ma chambre et de boire ce qui restait d'alcool.
Sur le chemin du dortoir, une autre silhouette familière attira mon regard.
C'était Seraphina.
Comme toujours, elle n'était pas entourée de ses amies.
Elle était assise sur un banc devant la bibliothèque, avec quelqu'un d'autre.
C'était le héros de l'histoire originale, Kyle.
En me voyant, Seraphina eut un sursaut de l'épaule.
Nos regards se heurtèrent dans les airs.
Ses yeux bleus vacillaient.
Ses lèvres s'entrouvrirent comme pour dire quelque chose, mais finalement, elle ne put prononcer un mot et baissa la tête.
Exactement comme quelqu'un pris en flagrant délit d'infidélité.
Sentant peut-être l'étrangeté du comportement de Seraphina, Kyle tourna la tête vers l'endroit qu'elle regardait.
Là se tenait l'homme si célèbre à l'Académie que personne n'ignorait son nom : le voyou excentrique qui lui avait cherché querelle moins d'une semaine après la rentrée, puis, quelques jours plus tard, avait débité toutes sortes d'absurdités en feignant l'amabilité et en lui proposant de devenir amis.
Kyle pensa que Lavin était venu s'en prendre à Seraphina à cause de la rupture des fiançailles.
Au vu de ce qu'il avait vu et des histoires qu'il avait entendues jusque-là, Lavin était bel et bien le genre de personne à faire une chose pareille.
Kyle se leva et s'approcha de moi.
Une pointe de mépris se mêlait à son expression.
« Qu'est-ce que tu veux, Lavin ? Tu as encore quelque chose à dire à Sera ? »
Sera. Hum, je n'aime pas comment ça sonne.
Regardez-moi ces manières vulgaires, si typiques d'un roturier, qui raccourcissent un nom parfaitement convenable.
« Eh bien. Évidemment que j'ai affaire avec ma fiancée. »
Je toisai de haut en bas Kyle, qui me barrait le chemin, et parlai d'un ton délibérément sarcastique.
« Alors tu as entendu dire que j'allais bientôt être chassé de la famille, hein ? C'est devenu si facile que ça de barrer la route aux gens ? »
« L'annulation est déjà décidée. Arrête d'importuner les gens et dégage. »
« Importuner ? C'est un peu dur. Je voulais seulement lui demander comment elle allait, une dernière fois. Elle a dû avoir bien du mal à faire semblant de me suivre pendant tout ce temps, alors je me demandais ce qu'elle ressent maintenant qu'elle a retrouvé sa liberté. Enfin, on dirait qu'elle s'est déjà trouvé un nouveau maître, alors je m'inquiétais peut-être pour rien ? »
À mes mots, Kyle fronça les sourcils.
Je vis son poing se serrer fort.
Ah, c'est vrai. Kyle ne recevra pas grand-chose comme punition même s'il me tabasse ici.
Parce que les pouvoirs corrompus de l'Académie, Levina comprise, le soutiennent.
Bien sûr, c'est une blague.
Même sans soutien particulier, le héros vertueux avait toujours eu le droit de punir un méchant de troisième ordre.
« La ferme, Lavin. Sera n'est pas ta propriété. »
« Pas ma propriété, non. Même si elle ressemble un peu à une serpillière. »
« Espèce de...! »
« Ce n'est même pas une question de noblesse : même de simples roturières n'iraient pas s'asseoir seules sur un banc avec un autre homme pour glousser, à peine un jour après avoir rompu leurs fiançailles. Tu ne trouves pas ? »
Aussitôt, je vis le visage de Seraphina devenir d'une blancheur livide.
Ses yeux mêlaient l'horreur, le dégoût et une profonde blessure.
En voyant cette expression, étrangement, mon esprit s'apaisa, mais mon humeur s'assombrit aussi.
Bam !
Le poing de Kyle s'écrasa en plein sur mon visage.
À en juger par sa posture, ce n'était pas un coup porté de toutes ses forces ; j'eus l'impression qu'il m'avait juste asséné un coup modéré de la main droite, en dosant sa force.
Avec la sensation de quelque chose qui se brisait dans ma bouche, j'eus l'impression que l'arête de mon nez, qu'Estelle avait eu tant de mal à remettre en place la veille, s'était de nouveau effondrée.
Voilà pourquoi je détestais fréquenter ces abrutis de chevaliers ignorants.
Il avait sans doute frappé en se disant que je ne serais pas gravement blessé et que je reculerais gentiment.
Sinon, il n'aurait pas cette expression désemparée.
Kyle était un être pathétique dont peu de gens reconnaîtraient les souffrances, si grandes soient-elles.
Pourtant, le fait qu'une fin heureuse l'attende le rendait, à mon grand regret, mieux loti que moi, qui ne serais jamais reconnu quoi que je fasse.
Je reculai de quelques pas en titubant.
Avec le sang qui s'accumulait dans ma bouche, je crachai par terre deux ou trois éclats de dents.
Essuyant le sang de ma bouche du revers de la main, j'essayai de lâcher quelques grossièretés de voyou, mais rien ne sortit.
Seraphina gifla Kyle, puis, en pleurant, elle s'approcha de moi et m'aida à me relever.
Et Kyle gardait toujours une expression abasourdie.
Cette fille qui me repoussait toujours dès que je m'approchais, à qui j'écrivais des lettres tous les jours, à qui j'apportais tous les jours ce qu'elle aimait, tous les jours... Putain, à quoi bon le dire ?
Je ne la repoussai pas avec force ; je soutins simplement son regard avec calme, puis la pris par les épaules et me détachai doucement d'elle.
Puis je retournai dans ma chambre et fermai la porte.
Je m'adossai à la porte et me laissai glisser jusqu'au sol.
Une lassitude intense pesait sur tout mon corps.
Je sortis de ma poche la convocation du conseil de discipline et le paquet de cigarettes froissé.
Je mis une cigarette à la bouche et l'allumai.
Tandis que j'inhalais profondément la fumée, la nicotine sembla couler dans mes veines et m'éclaircir la tête, ne serait-ce qu'un instant.
Les paroles d'Estelle me revinrent, et un rire creux m'échappa.
C'était effectivement infect.
Que ce soit parce qu'elles étaient bon marché, ou simplement parce que ma vie avait un goût fade.
Puisque les choses en étaient arrivées là.
J'avais pensé dire, une dernière fois, tout ce que j'avais sur le cœur.
J'avais pensé m'emporter, crier que ce n'était pas moi, que j'étais accusé à tort, et peut-être même les couvrir de toutes sortes de malédictions.
Non, à quoi bon, de toute façon ?
Peut-être suis-je, moi aussi, quelqu'un de semblable à « Lavin ».
En effet, avec les mêmes souvenirs, la même apparence, les mêmes pensées et les mêmes sentiments, vouloir nous distinguer maintenant est ridicule.
C'est pour ça que je dois rentrer.
Parce que si je continue à vivre ainsi en tant que Lavin, je ne crois pas que je pourrai revenir.
J'écrasai négligemment sur le sol la cigarette que je fumais.
