À la nouvelle que la demoiselle disparue avait été retrouvée, tout le manoir Asterian poussa un soupir de soulagement, la main sur le cœur.
Après avoir manifesté sa Capacité, Cassius regagna ses appartements, l'enfant inconsciente tendrement blottie dans ses bras.
Il déposa délicatement la fillette sur le lit préparé pour Tiel, puis ordonna aussitôt qu'on fasse venir le médecin de la famille Asterian.
Les domestiques, trempés de sueur après avoir fouillé chaque recoin du manoir à la recherche de Tiel, se dispersèrent sur l'ordre de Cassius.
Quand tous furent partis et que le silence fut retombé sur la chambre, Cassius laissa échapper un bref soupir.
« Hah... »
Il marqua une pause, puis approcha sa main épaisse du petit nez de l'enfant.
« ... Dieu merci. Elle respire normalement. »
Il regarda la petite poitrine se soulever et s'abaisser à un rythme régulier, sentit la faible chaleur du souffle contre le bout de ses doigts, et alors seulement ses épaules se relâchèrent ; ses yeux se fermèrent lentement, puis se rouvrirent.
L'enfant qu'il avait tenue dans ses bras respirait si faiblement qu'il avait craint qu'elle ne disparaisse d'un instant à l'autre, et ce souffle court n'avait fait qu'aggraver son angoisse.
Il trouva le réconfort qu'il put dans cette respiration faible, à peine audible, et caressa doucement sa joue humide de larmes.
'Mais enfin, qu'est-ce que...'
Qu'avaient donc fait ces maudits Nestian à cette petite enfant ?
« Grand-père... ? Je... je ne peux pas... Je n'ai pas de Capacité... »
Le souvenir de la fillette tremblante, qui suppliait en butant sur ses mots, lui glaça le sang.
Au même moment, une fureur d'une ampleur indicible se mit à bouillonner au fond de sa poitrine.
D'abord, la colère contre lui-même, pour avoir ignoré le sort de sa propre fille pendant qu'elle souffrait ainsi.
Ensuite, la colère contre ceux qui l'avaient réduite à cet état.
Il n'avait pas encore enquêté sur la manière exacte dont la famille Nestian avait traité l'enfant, mais...
'Inutile. Je peux le deviner.'
D'après le peu que Tiel avait dit dans ce couloir, elle n'avait apparemment jamais manifesté correctement sa Capacité chez les Nestian.
Et Chender Nestian, Chef de la maison Nestian, était un homme aux ambitions bien trop profondes.
Jamais il n'aurait accepté que sa petite-fille, née de Rena et de Cassius, puisse ne pas manifester de Capacité.
Et pourtant...
Cassius se rappela ce que Tiel lui avait montré quelques instants plus tôt dans le couloir : la lumière qui s'était épanouie au creux de sa petite paume tendue.
Elle avait pris la forme d'un poisson, puis d'un léopard, puis s'était dispersée comme le vent, avant d'enfler jusqu'à une taille énorme, comme prête à dévorer l'enfant elle-même.
'Et si mon soupçon est fondé, alors c'était sûrement...'
À cet instant, la porte de la chambre s'ouvrit à la volée.
Le Chef de la maison Asterian, Alpheus, accourut sans la moindre once de dignité.
C'était la deuxième fois aujourd'hui.
« Tu l'as retrouvée ? L'enfant, elle va bien ? »
Alpheus avait franchi la porte, le visage plein d'innombrables questions, et ses yeux cherchèrent aussitôt la silhouette sur le lit.
Allongée dans l'immense lit, sa petite-fille était effroyablement petite et maigre, bien trop petite.
Pas étonnant que les domestiques n'aient pas réussi à la trouver, tant elle paraissait fragile et chétive.
Le regard d'Alpheus s'attarda longuement sur le visage de Tiel.
L'effroi qui lui avait étreint le cœur à la nouvelle de sa disparition fondit comme neige au soleil dès qu'il vit ses petits traits.
En apprenant sa disparition, il avait cru la perdre de nouveau, cette petite-fille qu'il venait à peine de retrouver.
Alpheus tendit machinalement la main vers Tiel, mais Cassius l'intercepta juste avant qu'elle ne touche sa joue.
« Doucement, Père. L'enfant dort. »
« Quoi ? Mais il faut bien vérifier qu'elle va bien ! »
« Je l'ai déjà examinée. Elle se repose, c'est tout. »
« Vraiment ? Alors le médecin devrait... »
« Je l'ai fait appeler tout à l'heure. Il ne va pas tarder. Pour l'instant, mieux vaut laisser l'enfant se reposer tranquillement. »
Après un instant de réflexion, Cassius ajouta :
« De plus, il y a quelque chose dont je dois vous parler. »
Devant le ton ferme de son fils, Alpheus tourna à regret les yeux vers sa précieuse petite-fille.
Il aurait voulu la regarder encore un peu. À vrai dire, après toute l'angoisse de ces derniers jours, il aurait pu la contempler une journée entière sans se lasser.
Mais lui non plus ne voulait pas réveiller l'enfant endormie, aussi hocha-t-il docilement la tête.
« ... Très bien. Mais on ne peut pas laisser l'enfant seule. Fais venir une servante. »
Cassius ordonna qu'on amène dans la chambre Ria, la servante qui s'était occupée de Tiel à son arrivée au manoir.
Comme la fillette semblait se méfier des inconnus, mieux valait confier ses soins à quelqu'un qu'elle avait déjà rencontré, en attendant de lui attribuer une domestique attitrée.
Il ne fallut pas longtemps à Ria, la première à s'être occupée de Tiel, pour arriver, elle aussi trempée de sueur après avoir fouillé le manoir.
Cassius désigna par-dessus son épaule l'enfant endormie. « Prends bien soin d'elle. Et veille à ce qu'elle ne disparaisse plus nulle part. »
« Oui, monsieur. »
Ria hocha fermement la tête en se promettant de ne pas quitter la demoiselle d'une semelle.
Cassius et Alpheus jetèrent un dernier regard au visage de Tiel, comme pour graver son image dans leur mémoire, avant de quitter la chambre où elle dormait.
***
Les paupières de Tiel papillonnèrent, encore engourdies, tandis que quelque chose la secouait doucement pour la réveiller.
« ... Mm. »
Elle voulait dormir encore.
Quand elle bougea, sa joue toute douce s'enfonça dans l'oreiller, et la pression lui souleva naturellement les paupières.
Mais sa vue était trouble.
C'était comme si un film transparent s'était posé sur ses yeux : elle ne voyait pas nettement, et son corps lui semblait lourd, comme si quelqu'un appuyait sur elle d'en haut.
Tiel remua avec précaution pour essayer de s'asseoir.
C'est alors qu'une voix inconnue lui parvint.
« Mademoiselle... »
« ... !!!! »
Tiel tourna la tête vers la voix, la tête penchée, et se retrouva nez à nez avec un homme inconnu assis au chevet du lit. Elle poussa un petit cri d'alarme et replongea dans les couvertures moelleuses.
Elle avait eu une telle frayeur que ses oreilles s'étaient dressées tout droit. Son cœur se mit à battre la chamade. Le sommeil l'avait complètement désertée.
'Qui est cette personne ?'
Tremblante sous les couvertures, Tiel essayait désespérément de comprendre ce qui se passait.
Et en plus...
'Pourquoi je suis ici...'
Elle se souvenait d'avoir découvert que les gens de la maison Asterian la détestaient, et de s'être enfuie aussitôt après.
Enfouie sous les couvertures, Tiel passa soigneusement en revue ses souvenirs morcelés.
Bientôt, cela lui revint : elle avait surpris une conversation entre Cassius et Alpheus, puis avait couru jusqu'au sous-sol, et avait fini assise à pleurer dans ce couloir sans fin.
Mais après, que s'était-il passé ?
'... Qu'est-ce... qu'est-ce que j'ai fait après ?'
Quand Tiel se rappela enfin ce qu'elle avait fait dans ce couloir obscur, ses pensées s'arrêtèrent net.
Ses yeux s'ouvrirent tout grands, et elle se redressa d'un bond hors des couvertures.
Elle fixa ses propres mains, couvertes de cicatrices et marquées de blessures, sans prêter attention aux inconnus devant elle.
Et alors, à ce moment-là...
'Ma paume... il y avait un poisson... !'
Tandis que Tiel examinait fébrilement ses mains, un contact large et chaud se posa sur son épaule.
Surprise, elle leva la tête.
« ! »
Le propriétaire de cette main chaude, c'était Cassius. En un instant, Tiel oublia tout de ses mains et se recroquevilla d'instinct, les yeux affolés.
« Ma petite. »
La tendresse dans la voix de Cassius, la douceur de ce petit nom familier : jamais Tiel ne l'avait entendu lui parler ainsi. Sous le choc, son corps se replia sur lui-même.
... Ou bien si ? Il lui semblait presque que si...
'Ma petite, viens ici.'
À cet instant, elle se rappela la voix chaude et douce de Cassius qui l'appelait au sous-sol, et ses oreilles se tendirent vers l'avant.
Même si elle avait été en pleine panique dans cet endroit obscur, elle se souvenait de tout avec netteté : la situation, son ton chaleureux, le sentiment de sécurité qu'elle avait éprouvé dans ses bras.
'... C'est bizarre. Il avait l'air de tellement me détester...'
N'avait-il pas dit, dans ce couloir, qu'il fallait la tuer sur-le-champ ?
'... Il faut exécuter cette enfant maudite sur-le-champ... !'
Au souvenir de la voix furieuse du duc, le corps de Tiel se mit à trembler.
Oui, c'est ce qu'il avait dit.
C'est pour ça qu'elle s'était enfuie pour sauver sa peau.
Parce qu'elle ne voulait pas mourir, parce qu'elle voulait vivre.
Et pourtant...
Pourquoi Cassius l'appelait-il comme si elle était ce qu'il avait de plus précieux au monde ?
Tiel restait donc perplexe, mais elle ne se dégagea pas et ne repoussa pas sa main.
Cassius se détendit devant sa réaction. Il avait craint que l'enfant ne panique de nouveau et refuse l'examen.
Il caressa doucement ses cheveux duveteux et parla d'une voix calme et posée.
« Pardon de t'avoir fait peur. Mais mieux vaut en finir vite pour que tu puisses te reposer. »
« ... O... oui. »
« Voici Kade, le médecin de la famille Asterian, qui veillera sur ta santé à partir de maintenant. »
À ces mots, Tiel tourna prudemment la tête pour observer Kade.
Un homme d'âge mûr en blouse blanche lui souriait avec bienveillance.
« Bonjour, mademoiselle. Je suis Kade Lester, le médecin de la famille Asterian. Appelez-moi Kade, je vous en prie. »
Tiel hésita, cherchant à jauger l'atmosphère.
Il lui semblait qu'elle devait répondre quelque chose, mais elle ne savait pas quoi.
Et puis...
'... Le médecin de la famille Asterian ?'
Tiel cligna des yeux.
