« Où est-elle ? Où est l'enfant ? »
Le duc Ewald sauta de la voiture sans la moindre retenue, la voix pressante.
Alpheus Ewald Asterian.
Un homme qui, d'ordinaire, ne perdait jamais son sang-froid, mais qui, en cet instant, n'avait pas l'esprit à ce genre de choses.
Le duc devait dîner avec l'Empereur ce soir-là, mais en entendant les paroles de Parden, il avait osé annuler.
Sa petite-fille, qu'il avait crue morte pendant toutes ces années, était vivante. Il ne pouvait tout de même pas s'attabler comme si de rien n'était.
Par bonheur, l'Empereur était un ami intime d'Alpheus Ewald Asterian, et il l'avait volontiers dispensé de son engagement.
Le duc s'adressa précipitamment à une servante.
« D'abord, qu'on m'amène cette enfant... non, attends. D'abord, fais venir Cassius. »
Sur un geste de sa part, une servante partit chercher Cassius.
Le duc resta debout dans le grand hall. Il ne se résolvait ni à ôter sa veste ni à se retirer dans son bureau, et attendait le retour de la servante.
Peu après, Cassius apparut et s'avança vers lui depuis l'autre bout du hall.
Le visage de son fils, qu'il n'avait pas vu depuis un moment, semblait avoir repris un peu de couleur. Le duc le pressa de questions avant même que Cassius ait pu le saluer.
« Alors, où est l'enfant ? Tu es sûr, vraiment sûr, que c'est la fille de Rena ? »
« ... Pour l'instant, je l'ai fait se reposer dans la chambre où logeait Olivier. J'ai demandé un test de paternité, mais... j'en suis presque certain, Père. L'enfant est une Setpyo, et ses yeux sont dorés, comme les miens. »
Cassius désigna ses propres yeux.
« Comme ceux d'un Heukpyo. »
À ces mots, le duc laissa échapper un soupir de soulagement.
« Il faut que je voie l'enfant tout de suite. »
« Elle dort. Il vaudrait mieux vous contenter de regarder son visage et repartir. »
Cassius avait parlé avec fermeté.
Le duc acquiesça. Accompagnés de l'intendant Parden, Cassius et lui se rendirent à la chambre d'Olivier, où dormait l'enfant.
Arrivé devant la porte, Cassius l'ouvrit sans bruit. Heureusement, l'enfant dormait toujours à poings fermés.
« ... Vous regardez son visage, et vous repartez. »
« Ne t'ai-je pas dit que j'avais compris ? Celui-là, alors... »
Le duc marmonna, agacé, tout en jetant un coup d'œil par l'entrebâillement pour découvrir le visage de sa petite-fille.
Une fillette aux cheveux d'un blanc aussi pur que la neige dormait paisiblement, roulée en boule au milieu du lit.
Le duc entra prudemment dans la chambre. Parden et Cassius attendirent dehors, de peur de réveiller l'enfant.
C'était sa petite-fille. Une enfant qu'il rencontrait pour la première fois.
Une enfant dont il ignorait jusqu'à l'existence en ce monde.
Du fond de la poitrine du duc monta soudain un sentiment impossible à décrire. Ses yeux commencèrent à le piquer.
Il approcha sa main ridée du visage de sa petite-fille, puis la retira.
À la place, il murmura doucement :
« ... Ma petite. »
Sa gorge se serra, et il ne put rien ajouter.
À la place, craignant qu'elle ait froid, il lui remonta la couverture jusqu'au menton.
Le duc ressortit de la chambre en laissant l'enfant endormie. Cassius et Parden l'attendaient dehors.
« Alors ? Comment l'avez-vous trouvée... ? »
Parden avait posé la question d'une voix tremblante.
« Qu'est-ce que tu me demandes là ? Tu ne viens pas de la voir toi-même ? »
« Bien sûr que si ! Mais j'étais si pressé de vous prévenir que je ne l'ai pas bien regardée. La demoiselle va bien ? »
Le duc chassa Parden d'un geste de la main.
« Je n'en sais rien moi-même. Je n'ai fait que l'apercevoir... Mais, Cassius. Comment en est-on arrivé là ? »
Alors seulement, le duc demanda à Cassius le récit complet des événements. Cassius, qui contemplait le visage de Tiel par l'entrebâillement de la porte, leva les yeux.
« Il semble qu'on l'élevait en secret chez les Nestian. Comme c'était l'enfant de Rena, ils... ne voulaient pas s'en séparer. »
Cassius rapporta au duc tout ce qu'il avait appris de Ian, sans rien omettre.
À mesure qu'il écoutait le récit de Cassius jusqu'au bout, le duc devint écarlate de rage. Il se mit à faire les cent pas, furieux.
« Ce misérable Chender... Je devrais l'éliminer sur-le-champ... ! »
« Chut, vous allez réveiller l'enfant. »
Cassius porta un doigt à ses lèvres et parla à voix basse. Le duc se tut par réflexe.
Cassius referma alors complètement la porte et se tourna vers lui.
« Allons dans une autre pièce pour finir cette conversation. »
Le duc, Cassius et Parden passèrent dans le bureau du duc.
Mais il y avait une chose qu'ils ignoraient.
Quelqu'un d'autre avait entendu tout cet échange.
***
'Bonne à rien ! Tu es la honte des Nestian !'
La voix de son grand-père Chender, toujours si froide, résonnait à ses oreilles comme un bourdonnement dans sa tête.
Les visages de Chender, de Rowen et des autres domestiques défilaient devant ses yeux l'un après l'autre, avant de se dissiper comme de la poussière.
Dans son rêve, Tiel se voyait réprimandée par son grand-père.
Elle-même, toujours punie pour une Capacité qui refusait de se manifester, malgré tous ses efforts.
Rowen, qui exhibait fièrement sa Capacité de Congélation encore maladroite, comme pour la narguer.
Sa mère, disait-on, avait été une maîtresse de la Congélation. Assez puissante pour être désignée comme la prochaine Chef de famille des Nestian.
Puisque Tiel était née en dévorant sa mère, elle devait posséder une Capacité encore plus forte, avait-il martelé.
'Mais pourquoi... ?'
Tiel fixait souvent ses paumes, où ne se rassemblait pas même un soupçon de lumière bleue, encore moins de la glace.
Pourquoi n'avait-elle aucune Capacité ?
Si seulement elle avait eu une Capacité, peut-être aurait-elle été aimée.
Peut-être.
De l'autre côté de la vitre, tandis que son grand-père et Rowen s'éloignaient et que Cornelia les suivait du regard, Tiel se contemplait elle-même avec une intensité désespérée.
Et elle le souhaitait de tout son cœur.
'Moi aussi, je veux être aimée.'
Pour cela, il lui fallait une Capacité forte.
Avec une Capacité puissante, tout le monde l'aimerait...
Puis elle sentit quelque chose : une grande main qui s'avançait vers son visage.
Une sensation horrible, comme si on allait l'étrangler.
À cet instant,
Hhh.
Tiel ouvrit brusquement les yeux en prenant une inspiration saccadée.
Un plafond inconnu lui apparut. Alors seulement, Tiel comprit qu'elle se trouvait chez les Asterian, et non chez les Nestian, et le soulagement l'envahit.
'... Pourquoi ne m'ont-ils pas encore renvoyée ?'
Elle était censée ne rien faire qui puisse les agacer, et pourtant elle avait mangé tant de gâteau qu'elle avait été malade.
Et malgré tout, la servante l'avait lavée, lui avait mis un pyjama et l'avait couchée.
'... Ils ne vont vraiment pas me chasser ?'
Tiel baissa les yeux sur les deux bijoux qui pendaient à son cou, perdue dans ses pensées.
C'est alors qu'elle entendit des voix converser doucement près de la porte entrouverte.
Tiel se leva du lit et, attirée par le bruit, s'en approcha sans réfléchir.
Par l'entrebâillement de la porte, elle aperçut Cassius dehors, avec un grand-père qu'elle n'avait jamais vu, et le vieil intendant Parden qu'elle avait croisé plus tôt.
Puis le duc parla, la voix chargée de fureur.
« ... l'éliminer sur-le-champ... ! »
Elle se figea.
En entendant les paroles du duc, Tiel écarquilla les yeux de stupeur et se mit à reculer lentement.
L'éliminer ?
Ils semblaient parler d'elle.
La façon dont Cassius avait jeté un œil dans sa chambre le rendait certain.
Tiel se cacha derrière la porte en tremblant. Heureusement, Cassius la referma et quitta le couloir.
'... M'éliminer ?'
C'était donc vrai : la famille Asterian la détestait vraiment, au point d'en être écœurée.
Les domestiques n'avaient été gentils que parce qu'ils ignoraient quelle sorte d'enfant elle était.
Les paroles de Chender étaient justes : personne n'aimerait jamais Tiel.
Son esprit se vida, et elle ne pouvait plus penser à rien, sinon à ces mots qui se répétaient en boucle : l'éliminer, l'éliminer.
'Je... je dois m'enfuir.'
Je dois m'échapper.
Je suis venue jusque chez les Asterian pour survivre, je ne peux pas mourir ici.
Tiel se rongea les ongles, puis entrouvrit la porte et pivota sur ses pieds.
Elle se transforma en un petit bébé léopard des neiges. Le petit animal frissonna en jetant un œil dans le couloir.
Heureusement, le couloir était vide.
Il se trouvait que c'était l'heure de la relève de la garde.
Le petit léopard des neiges se glissa hors de la chambre.
Et il ne fallut pas longtemps à Ria pour remarquer que Tiel avait disparu.
***
« La demoiselle a disparu ! »
Le cri de Ria fendit l'air. Les soldats du manoir saisirent des torches et fouillèrent chaque recoin du domaine.
Le soleil s'était couché pendant que Tiel dormait, mais l'obscurité tombée fut vite balayée : le manoir brillait comme en plein jour.
Cassius, le duc Ewald, Parden et Ria prirent eux aussi des torches et cherchèrent Tiel.
« Mademoiselle ! »
« Mademoiselle ! Vous m'entendez ? »
« Mademoiselle ! Où êtes-vous ! »
« Tiel ! »
Malgré les nombreuses personnes mobilisées, le domaine des Asterian était si vaste que les recherches s'annonçaient difficiles.
Le duc Ewald ouvrit la paume. De sa main ridée jaillirent soudain des flammes, dans un souffle.
L'instant d'après, six petits lézards apparurent et se dispersèrent sur le sol.
« Trouvez l'enfant. Une Setpyo aux cheveux blancs et aux yeux dorés. »
Sur l'ordre du duc, les Salamandres se répandirent aussitôt dans tout le manoir.
'Où a-t-elle bien pu aller, la petite ?'
Cassius libéra ses propres Salamandres en se posant la même question.
Les siennes, contrairement à celles du duc, avaient une teinte un peu plus ambrée.
'Où peut-elle... ?'
Où une enfant dans un état si fragile avait-elle pu aller ?
Il était impossible que quelqu'un l'ait enlevée. L'histoire de la benjamine des petits-enfants Asterian, toujours en vie, n'était connue qu'au sein de la famille.
Puis,
[Trouvée, l'enfant. Sous-sol.]
[L'enfant. Pleure... Elle pleure.]
[Console-la. Sous-sol. L'enfant aux cheveux blancs.]
Les Salamandres envoyèrent leurs signaux en même temps. Sans même songer à prévenir les autres, Cassius s'élança vers le sous-sol.
Le sous-sol du domaine Asterian était immense et labyrinthique, et même les domestiques s'y perdaient souvent.
Et pourtant, elle avait réussi à y descendre.
Cassius marchait sans hésiter là où la Salamandre le guidait. Il n'avait qu'une pensée : s'assurer que l'enfant était saine et sauve.
Puis.
« ... Ma petite. »
Dans les profondeurs du sous-sol, là où la lumière pénétrait à peine, il vit une fillette assise toute seule.
La petite fille, qui pleurait d'un air absent, tourna la tête vers Cassius.
Ses joues portaient les traces séchées d'innombrables larmes encore fraîches.
À la vue de l'enfant qui pleurait dans la solitude, Cassius sentit son cœur se briser.
« Viens ici, ma petite. »
Cassius avait parlé avec tendresse. Mais l'enfant se contenta de le fixer d'un regard vide.
« Ma petite... ah. »
Alors seulement, Cassius comprit le véritable état de l'enfant.
Elle n'avait plus toute sa tête.
Peut-être parce qu'elle était restée seule dans le noir, l'enfant marmonnait sans cesse, comme dans un rêve.
« G-grand-père... ? M-ma Capacité ne sort pas, je n'ai pas de Capacité... »
L'enfant murmurait, les yeux éteints. Cassius, la mâchoire crispée de fureur contre les Nestian, s'agenouilla devant elle et ouvrit les bras.
« Viens dans mes bras, ma petite. »
« M-mais, Grand-père... »
La fillette bégayait, les mains jointes.
« M-mais à la place, maintenant, j'ai ça. »
Au-dessus des paumes de la fillette, une lumière éclatante vacillait et ondoyait, bien visible.
La lumière prit la forme d'un poisson, puis d'un léopard, devint une poignée de vent, puis enfla comme si elle allait engloutir Tiel elle-même.
Cassius écarquilla les yeux de stupeur.
« C'est... ! »
Une luminescence assez vive pour dévorer toute chose en ce monde emplit la pièce.
C'était la manifestation de la Capacité de Tiel.
