Un instant interloqué par les mots « jeune maître », Ghislain fronça les sourcils.
« Jeune maître ? Tu confonds le Roi des Mercenaires avec quelqu'un d'autre et tu oses m'enfermer ici ? »
« Ha, où est-ce qu'on a déjà vu un roi pareil ? Vous jouez au roi, maintenant ? Qu'est-ce qui vous déplaît encore, cette fois ? »
Un instant désarçonné par le ton agacé du soldat, Ghislain laissa échapper le fond de sa pensée sans le vouloir.
« … Je n'aime pas être ici. »
« Ah, alors partez, je vous en prie ! Vous faisiez la sieste, pourquoi est-ce que vous faites tout ce cinéma d'un coup ? »
« Partir, comme ça ? Tu es en train de me dire que quelqu'un comme toi a le pouvoir de me libérer ? »
« Mais quel pouvoir ! C'est vous qui nous avez suivis de votre plein gré, non ? Vous pouvez partir quand vous voulez ! »
La voix était bien trop sincère pour être feinte. Alors seulement, Ghislain sentit que quelque chose clochait et demanda prudemment :
« … Où sommes-nous ? »
« Où ? On est venus exterminer les orcs qui sont apparus près du domaine, non ? »
Quelque chose sembla lui chatouiller la nuque, comme un souvenir qui cherchait à remonter.
« … Comment as-tu scellé mon mana ? »
À ces mots, le soldat eut un petit rire incrédule.
« Quel mana ? Vous ne vous entraînez même pas. Vous savez seulement ce que c'est, le mana ? »
« … »
Même cette insolence flagrante lui semblait étrangement familière. Saisi, Ghislain se remit à examiner les alentours. Il aperçut alors un étendard accroché d'un côté de la tente et écarquilla les yeux.
Un fond noir frappé d'un loup blanc.
Pourquoi la bannière de Ferdium, une famille déjà déchue, était-elle accrochée ici ?
« Pourquoi est-ce que ça se trouve là ? C'est une plaisanterie ? Tu te moques de moi, tu attends de voir ma réaction ? »
Le soldat, trop excédé pour même répondre, repoussa le bras de Ghislain et écarta l'épée.
Tandis que Ghislain laissait impuissant le soldat faire, sa propre main entra dans son champ de vision.
« C'est quoi, ce bordel… Qu'est-ce qui est arrivé à ma main ? »
Cette main, autrefois couverte de vilaines cicatrices, était blanche comme neige et lisse. On aurait dit la main de quelqu'un qui ne s'était jamais entraîné un seul jour de sa vie.
Stupéfait, Ghislain fixa sa main, puis se précipita vers une bassine d'eau dans un coin.
« Quoi ? Quoi ? »
Il eut un hoquet d'horreur devant son reflet dans l'eau.
Des cheveux d'or lustrés, une peau claire et diaphane, des traits délicats.
Ce n'était pas le visage du Roi des Mercenaires, marqué à jamais de cicatrices, aux yeux caves à force d'alcool.
« Aaaaaah ! »
Tandis que Ghislain hurlait, effrayé par son propre reflet, le soldat claqua la langue.
« Il a perdu la boule. Ça y est, il a complètement perdu la boule. Je savais que ce jour arriverait. »
Ghislain recula d'un pas, choqué par son propre visage. Il se pencha de nouveau prudemment au-dessus de la bassine, pour être choqué une nouvelle fois.
Certes, le jeune maître était un bel homme, mais être aussi surpris par son propre visage, c'était un peu exagéré. C'était clairement trop d'autosatisfaction.
Mais Ghislain était bien trop occupé à examiner son reflet pour se soucier de ce que pensait le soldat.
« … J'ai rajeuni, non ? »
Il avait beau vérifier, il ne paraissait pas plus de dix-huit ou dix-neuf ans. Était-ce un rêve ? Ghislain se pinça légèrement le bras. La douleur vive le ramena à la réalité.
'Ce n'est pas un rêve !'
Alors, était-ce le souvenir d'être devenu le Roi des Mercenaires qui n'était qu'un rêve ? Il secoua intérieurement la tête. C'était bien trop net et trop cruel pour n'avoir été qu'un rêve.
'Ça ne peut pas avoir été un rêve.'
Tous ses sens lui hurlaient que cette situation était réelle. Tout était réel, ce n'était pas un rêve. Il était revenu dans le passé avec les souvenirs d'une vie vécue dans le futur.
« Ha ! »
L'air hébété, Ghislain regarda le soldat, puis se couvrit la bouche de la main. La tenue et l'insigne du soldat étaient sans aucun doute ceux du domaine de Ferdium.
Pointant le soldat d'un doigt tremblant, Ghislain remua les lèvres sans produire le moindre son, jusqu'à laisser enfin échapper un mot d'admiration.
« Waouh. »
Le soldat soupira, les yeux levés au plafond d'un air exaspéré.
« Mangez quelque chose et rentrez au château, je vous en prie. Vous n'avez pas l'air bien. »
Le soldat se retourna pour partir, mais Ghislain l'attrapa précipitamment.
« Attends ! Attends ! »
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Euh, alors… c'est ça, comment tu t'appelles ? »
« Ricardo. »
« Hmm, c'est un nom classe. Et tu as une sacrée belle gueule, aussi. »
« Oui, oui, merci. Vous aussi, vous êtes beau, jeune maître. »
À ces mots, Ghislain agita maladroitement la main et rit.
« Ah, ça faisait longtemps qu'on ne m'avait pas dit ça. Après que je me suis retrouvé avec toutes ces cicatrices sur la figure, plus personne ne me trouvait beau. »
« … »
Ricardo fixa le visage blanc et lisse de Ghislain, un instant perdu dans ses pensées. Ce type ne s'entraîne même pas correctement, il se plaint des cals sur ses mains… alors qu'est-ce que c'est que cette histoire de cicatrices sur la figure ?
Ghislain avait toujours été un peu limité, mais cette fois, il semblait bel et bien devenu fou. Comme Ricardo ne répondait pas, Ghislain se laissa tomber maladroitement sur une chaise.
« Hum, bref, le truc, c'est que… »
Il hésita un instant, ne sachant pas comment expliquer la situation. Mais il se décida bientôt et leva vers Ricardo un visage sérieux.
« Ricardo, écoute… Je sais que c'est dur à croire, mais la vérité, c'est que je suis mort et que je suis revenu à la vie… Je suis revenu dans le passé. »
« … »
« Tu ne me crois pas ? »
Après un moment de silence, Ricardo lança à Ghislain un regard compatissant.
« Vous n'êtes pas en train de demander à aller dans un monastère ou dans une tour, quand même ? »
Quand on pensait qu'un noble avait perdu la raison, on l'envoyait souvent dans un monastère ou une tour. La réputation de Ghislain était déjà au plus bas à cause de ses fréquentes frasques. Seul son statut de jeune maître lui avait évité d'être enfermé, mais si le bruit courait qu'il avait l'esprit dérangé, on l'emmènerait sur-le-champ.
Comprenant ce que Ricardo sous-entendait, Ghislain tenta de masquer son air affolé en forçant un grand éclat de rire.
« Ahahaha, je plaisante, je plaisante. Ce type ne comprend vraiment rien à l'humour. Ah, comment quelqu'un pourrait revenir dans le passé ? Comment on pourrait revenir à la vie ? Hahahaha. »
« … Je vais y aller, alors. »
« Ah, ouais, vas-y. Je reste dans le coin. »
Dès que Ricardo fut sorti, Ghislain baissa profondément la tête.
« Haah, c'est à devenir fou. »
Évidemment, personne ne le croirait. Lui-même, qui était pourtant bel et bien revenu dans le passé, avait du mal à y croire. Alors, comment les autres le pourraient-ils ?
« En tout cas, on dirait que c'est avant que je fugue. »
Dans sa vie précédente, il avait crânement pris la fuite vers cette époque. Mais puisqu'il voyait un soldat de Ferdium à côté de lui, il ne s'était apparemment pas encore enfui.
« Je devrais commencer par essayer de tout me rappeler. Si je me balade n'importe comment, je risque vraiment de finir enfermé. »
Rassemblant ses idées, Ghislain sortit prudemment de la tente.
« Oh… »
Les autres tentes autour de lui, les soldats en faction, tout attirait son attention avec une netteté nouvelle. Les tentes étaient pour la plupart usées jusqu'à la corde, à croire des tas d'ordures. Mais justement, cela convainquit Ghislain qu'il était revenu dans le passé.
À l'époque, le territoire de Ferdium était pauvre.
Les soldats qui l'apercevaient le saluaient en passant. Ils lui témoignaient le respect convenable, mais leur visage trahissait un mépris à peine voilé.
Ce dédain flagrant ne fit que renforcer sa certitude d'être revenu dans le temps.
« Hé, héhé… »
Un rire lui échappa : la situation lui paraissait incroyable.
'Je suis vraiment revenu dans le passé.'
Il ignorait de quel phénomène il s'agissait, mais la raison n'avait aucune importance.
Pour l'instant, son cœur battait à tout rompre.
« Ahahahahaha ! »
Ghislain ouvrit grand les bras et leva les yeux au ciel en riant comme un dément. Les soldats autour de lui secouaient la tête avec dédain et le regardaient avec pitié, mais il s'en fichait éperdument.
'Je peux tout réparer !'
Tous les regrets et les erreurs du passé, et même le désespoir qui l'attendait dans le futur.
Les choses qui l'avaient tourmenté toute sa vie ne s'étaient pas encore produites.
Les gens qui lui avaient toujours manqué, ceux qu'il aimait, étaient encore en vie à cette époque.
'Mais ils ne sont pas en sécurité.'
Les yeux de Ghislain s'emplirent d'une intention meurtrière quand cette pensée lui traversa l'esprit.
Le duché de Delfine avait anéanti le territoire, et il y avait ceux qui tiraient les ficelles derrière lui.
Il ne serait pas satisfait tant qu'il n'aurait pas mis ces salauds en pièces.
'Je les tuerai tous.'
Cette fois, les choses seraient différentes de sa vie précédente.
Son esprit débordait de connaissances sur l'avenir. S'il s'en servait, il pourrait devenir plus fort plus vite que quiconque et se préparer à toutes les menaces.
'Oui, tel que je suis maintenant, j'en suis capable. Inutile de me précipiter. Je les traquerai un par un.'
Ghislain prit une profonde inspiration pour refroidir son corps et son esprit échauffés. La priorité était d'évaluer la situation actuelle.
'Des orcs, il a dit ? Si c'est une expédition contre des orcs… C'est ça, c'est forcément cette fois-là !'
Le souvenir lui revint nettement. Comment aurait-il pu oublier la fois où il avait failli mourir ?
Incapable de supporter les regards méprisants qu'on lui lançait, il s'était joint inconsidérément à l'expédition punitive pour faire ses preuves.
Encore que parler d'expédition punitive fût généreux : ce n'était qu'un chevalier et une trentaine de soldats.
Les orcs apparus près du territoire n'étaient que trois. Tout le monde pensait que cette force suffirait.
'Mais ça n'a pas suffi.'
En réalité, il y avait plus de vingt orcs dans les parages.
Les orcs avaient soudain attaqué leur camp et pris l'expédition en embuscade.
Ghislain lui-même avait failli y laisser la vie.
Les dégâts avaient été plus lourds parce que Ghislain avait insisté pour prendre le commandement.
'Pas de doute, c'est aujourd'hui.'
En regardant le paysage alentour et la disposition des tentes, il en était certain.
Avant même d'avoir pu passer une nuit ici, ils avaient été pris en embuscade par les orcs et avaient été presque anéantis.
'Attends, combien de temps il me reste ?'
Ghislain leva précipitamment les yeux vers le ciel. Midi venait de passer, et le soleil avait amorcé sa lente descente.
'Il faut que je me prépare tout de suite.'
Les orcs avaient chargé avant le coucher du soleil.
À ce rythme, ils apparaîtraient bientôt.
'Leur attaque n'était pas préméditée non plus, alors j'ai encore une chance.'
Les orcs avaient attaqué l'expédition par pur hasard, après être tombés dessus.
Pour peu qu'il se prépare à l'avance, ils ne subiraient pas les mêmes pertes que dans sa vie précédente.
'Quitte à me renvoyer dans le passé, ça n'aurait pas pu être un peu plus tôt ?!'
Ghislain ronchonna intérieurement.
Être projeté ainsi dans le passé sans prévenir le laissait perplexe et désorienté.
Il ne s'était même pas encore adapté à la situation, et voilà qu'il devait s'occuper des orcs sur-le-champ.
'Pas comme si je pouvais y couper, de toute façon.'
Dans sa vie précédente, beaucoup de gens étaient morts ici à cause de lui.
Même s'il avait survécu de justesse, il n'avait pas pu échapper aux reproches. C'était l'une des raisons pour lesquelles il avait décidé de quitter sa famille.
À présent, il avait l'occasion de corriger le point de départ de tous ces regrets. L'éviter serait stupide.
'Bon, voyons le bon côté des choses. C'est le premier pas pour changer l'avenir.'
À partir de ce jour, l'avenir du territoire serait complètement différent de celui de sa vie précédente.
Quand Ghislain releva la tête, toute confusion avait disparu de son visage. Il n'y restait qu'une ferme résolution.
« Bon, eh bien, je suppose qu'il faut leur dire qu'il y a vingt orcs, et pas seulement trois… »
Ghislain, qui marchait pour aller trouver le commandant de l'expédition, s'arrêta un instant.
À cette époque, on le considérait comme le vaurien du Nord, un moins-que-rien.
S'il affirmait soudain qu'il y avait plus d'orcs et qu'il fallait se préparer, on le prendrait pour un énième délire de sa part.
« Qu'est-ce que je fais ? Je doute qu'ils entendent raison. »
La persuasion ne marche que s'il y a une base et de la confiance.
Dans son état actuel, il serait évidemment ignoré, quoi qu'il dise.
Après un bref temps de réflexion, Ghislain trouva une solution limpide.
« Je n'ai pas le choix. Je vais devoir prendre le commandement moi-même. C'est la seule solution. »
Cela le mettait un peu mal à l'aise, puisque ce n'était pas très différent de sa vie précédente, mais il n'y avait pas d'autre option.
« Comment j'avais pris le commandement, à l'époque ? »
Ghislain fouilla soigneusement sa mémoire. Il se rappelait vaguement ce qui s'était passé.
« C'est moi qui commande ! Il n'y a que trois orcs ! »
« Tu crois que tu vas t'en tirer comme ça après m'avoir tenu tête ? Quand j'hériterai du territoire, tu crois que je te laisserai vivre ? »
« Tu me prends de haut ? J'en suis capable ! Donne-le-moi, c'est tout ! »
… Il avait tout simplement fait un caprice.
« Haha… Je me comportais vraiment comme un sale gosse. »
Ghislain eut un rire d'autodérision.
Il avait été si désespéré de ne pas être ignoré, alors qu'il n'avait aucune véritable compétence. Le genre de souvenir qui lui donnerait envie de se cacher sous sa couverture de honte.
« Hmph, inutile d'en arriver là. »
Il lui fallait toujours s'emparer du commandement, mais il n'avait aucune intention de se comporter aussi puérilement qu'avant.
Contrairement à cette époque-là, il avait mûri et accumulé beaucoup d'expérience.
« Bon, abordons ça poliment et dignement. Je suis un adulte, maintenant. »
D'un pas plus léger, Ghislain alla trouver le chevalier qui dirigeait l'expédition.
Le chevalier afficha aussitôt son mécontentement en voyant Ghislain.
« Qu'est-ce qui vous amène ? »
Devant ce regard ouvertement dédaigneux, Ghislain se calma d'une petite toux.
'Waouh, ça faisait longtemps qu'on ne m'avait pas regardé comme ça. Je n'ai plus l'habitude. Mais quand même, je dois parler doucement et gentiment.'
« Hum, eh bien… euh, c'était quoi, ton nom, déjà ? »
« Skovan. »
Skovan claqua intérieurement la langue.
Comment quelqu'un censé être le jeune maître du territoire pouvait-il ignorer le nom de l'un des chevaliers de sa propre famille ?
Cet homme n'avait décidément aucune des qualités requises.
Ignorant les pensées de Skovan, Ghislain éleva délibérément la voix.
« Ah, c'est ça. Sire Skovan, je suis venu te parler d'une chose importante. »
« De quoi s'agit-il ? »
Malgré le ton sec de Skovan, Ghislain ne perdit pas son sourire.
'Je dois parler poliment, très poliment… Mais attends, il ne devrait pas me le donner, tout simplement, si je le demande ?'
« Donne-le-moi. »
« Pardon ? »
Devant cette exigence abrupte, Skovan parut perplexe. Ghislain répondit fermement :
« Le commandement. Remets-le-moi. »
Pour Ghislain, c'était déjà bien assez poli.
Après tout, il ne frappait personne.
