« Kiiik ! »
Kane se tenait la bouche et se roulait par terre.
'C'est quoi ce délire ? Pourquoi il se bat aussi bien ? Il a toujours été aussi fort ? Non, impossible.
Si c'était le cas, jamais je n'aurais pu le tabasser pendant tout ce temps ! Qu'est-ce qui s'est passé, bon sang ?'
Ses pensées furent brutalement interrompues : Ghislain venait de lancer un assaut implacable.
Boum ! Boum !
À chaque coup de poing, l'atmosphère changeait peu à peu.
Au début, les spectateurs avaient été impressionnés par les mouvements spectaculaires de Ghislain. Mais à présent, de plus en plus de gens s'inquiétaient pour Kane, tant la raclée devenait brutale.
« Il ne va pas finir par le tuer, à ce rythme ? »
« Quelqu'un ne devrait pas l'arrêter ? »
Les spectateurs murmuraient, choqués.
« Argh... Kiiik... P-pitié... a-arrête... »
Kane parvint tout juste à ouvrir la bouche entre deux coups, mais Ghislain ne s'arrêta pas.
Quand il commençait quelque chose, il ne le laissait jamais à moitié. Et il ne pardonnait pas si facilement à ceux qui lui montraient les dents.
C'était un principe qu'il observait depuis l'époque où il était le Roi des Mercenaires.
« Seigneur Ghislain, je vous en prie, arrêtez ! »
Incapable de regarder plus longtemps, le garde du corps de Kane se précipita et barra le chemin à Ghislain.
Clang !
Au même instant, l'épée de Ghislain se trouvait sur la gorge du garde du corps, avant que quiconque l'ait vu dégainer.
Ghislain eut un sourire menaçant.
« Tu oses interrompre un duel sacré ? Tu vas m'affronter à la place de ton maître ? »
Si Kane avait été en train de gagner, le garde du corps aurait tenu le même discours et laissé Ghislain se débrouiller.
Un duel est toujours sacré, mais seulement quand c'est vous qui gagnez.
Le garde du corps déglutit nerveusement et prit la parole.
« L-Le combat est déjà tranché. Je vous en prie, retenez votre main. »
En effet, Kane se tortillait au sol comme un ver.
Ghislain baissa les yeux sur lui et claqua la langue.
« Même pas capable d'encaisser ça. Les jeunes d'aujourd'hui sont vraiment faiblards. Bon, je suppose que je vais m'arrêter là... »
Puis, se tournant froidement vers le garde du corps, il ajouta :
« Quand comptes-tu me rembourser l'argent que vous m'avez emprunté ? »
« J-Jeune maître, nous n'avons pas une telle somme sur nous pour l'instant. Il faut que nous rentrions au domaine. »
« Et ce sera quand, exactement ? »
« J-Je ferai mon rapport et je l'enverrai d'ici la fin du mois. »
En réalité, la somme que Kane avait extorquée à Ghislain n'atteignait même pas 100 pièces d'or. Il en aurait pris davantage, mais Ghislain n'en avait pas assez sur lui.
Et voilà que Ghislain réclamait tout à coup 1 000 pièces d'or, sous prétexte d'intérêts ou de je ne sais quoi.
Le garde du corps se sentait lésé, mais il n'avait d'autre choix que d'accepter.
S'il avait protesté, ce fou aurait peut-être vraiment tué Kane.
Mais les exigences de Ghislain ne s'arrêtaient pas là.
« Ah, et veille à offrir à boire et de la viande à tout le monde ici. Vous avez au moins de quoi faire ça, non ? Ne le déduis pas des 1 000 pièces d'or. Ça, c'est la dette, le prix de la défaite en duel. »
'Comment ça pourrait être juste ? Vous aviez dit que si vous gagniez, c'est vous qui paieriez ! Pourquoi est-ce à nous de payer ?'
Le visage plein de griefs, le garde du corps serra les lèvres, et Ghislain se moqua de lui.
« Qu'y a-t-il ? Tu ne réponds pas ? Ça ne te plaît pas ? Ou tu fais simplement le radin ? Après tous les ennuis que vous avez causés aux gens de mon domaine, vous devriez au moins leur offrir ça, par mauvaise conscience, non ? »
Entendre ces mots, comme prononcés par un champion de la justice, dans la bouche de celui-là même qui avait tourmenté ces gens, ne fit qu'exaspérer davantage le garde du corps.
Mais n'ayant pas le choix, il finit par acquiescer.
« ... Compris. »
« Tu as reconnu ta défaite, alors assume et termine les choses proprement. »
Ghislain rengaina son épée et attrapa par la peau du cou Kane, toujours étalé par terre.
Kane, qui ne savait pas que le duel était fini, marmonna, hébété.
« É-épargne-moi... »
Ghislain laissa échapper un petit rire.
« Je ne vais pas te tuer. Pourquoi je le ferais ? Tu n'as même pas le droit de mourir tant que tu ne m'as pas remboursé. Compris ? »
« T-toi... démon... »
« Démon ? Tu parles. Tu devrais me remercier de te laisser t'en tirer à si bon compte. Considère ça comme une leçon. Hé, toi, sors-le d'ici et fais-le soigner. »
Le garde du corps chargea prestement Kane sur son dos et quitta en hâte le terrain d'entraînement.
La foule, qui avait retenu son souffle, se mit à applaudir et à pousser des acclamations une fois Kane parti.
Les gens admiraient le jeune maître pour son duel impressionnant, et ils jubilaient d'avoir vu cet odieux Kane se faire écraser.
« Waouh ! Le jeune maître est incroyable ! »
« Je ne savais pas qu'il était aussi fort ! »
« À boire et de la viande ! C'est la fête ! »
Tandis que l'excitation gagnait l'assistance, les chevaliers échangèrent des regards sévères avec Skovan.
« C'était vrai, alors ? »
« Skovan, toi... »
Skovan sourit d'un air suffisant en vidant ce qui restait d'alcool dans sa coupe. Assise à côté de lui, Elena leva le menton, satisfaite et soulagée.
« Ouaaaais ! »
Même quand Ghislain regagna le château, la foule continuait de l'acclamer.
Avec un sourire résigné, Ghislain salua les gens de la main, et son regard croisa celui de Skovan.
Skovan lui sourit et leva lentement sa bouteille.
Ghislain sourit à son tour et lui répondit d'un pouce levé.
« Tu vois, je te l'avais bien dit ? »
Elena chuchota ces mots à sa servante, à côté d'elle, puis suivit en hâte Ghislain dans le château.
« Grand frère ! Grand frère, attends ! »
Elle accourut et passa son bras sous le sien.
Depuis l'incident du jour de la fête, Elena était bien plus à l'aise avec Ghislain.
« Grand frère, qu'est-ce que tu comptes faire de tout l'argent que tu as gagné au duel ? »
Elena leva vers Ghislain de grands yeux pleins d'espoir. Sa tristesse d'avant s'était dissipée, elle paraissait plus lumineuse.
Vu la pauvreté de leur domaine, Elena n'avait presque pas de beaux vêtements ni de parures, comparée aux autres filles de son âge.
Aux bals et aux banquets, elle secouait souvent la tête avec envie en voyant les demoiselles des autres domaines parées de tenues magnifiques.
Mais maintenant que Ghislain allait peut-être avoir beaucoup d'argent, il était bien naturel qu'une lueur d'espoir s'allume en elle.
« J'ai des projets pour ça », répondit Ghislain avec un petit rire, en essayant de dégager son bras, mais elle ne le lâchait pas.
« Dis donc, tu fais de la musculation ou quoi ? Comment tu peux être aussi forte ? »
« Oh, arrête de changer de sujet ! Je devine : tu comptes acheter un cadeau à Amelia, c'est ça ? Tu as toujours tout fait pour l'impressionner. »
« Quoi ? »
« Ta fiancée. Son anniversaire approche, non ? Tu ne comptes pas lui offrir un cadeau ? Un bijou hors de prix, par exemple ! Puisque tu en achètes un, tu ne pourrais pas m'en prendre un aussi ? »
Ghislain eut l'impression d'avoir reçu un grand coup sur la tête.
Amelia était la demoiselle de la maison du comte de Raypold.
La loi établissait que les seigneurs du Nord devaient soutenir Ferdium en échange de la défense des frontières, mais Raypold avait fourni un soutien qui allait au-delà de ce qui était exigé.
Les fiançailles entre Amelia et Ghislain avaient elles aussi été arrangées pour sceller l'alliance entre les deux familles.
Dans sa vie précédente, après la fuite de Ghislain, les fiançailles avaient naturellement été rompues.
Vu le mécontentement que Raypold avait nourri envers Ghislain pendant toutes les fiançailles, ils avaient dû être ravis de la rupture.
'C'est vrai ! Il y avait cette option !'
Le visage de Ghislain s'éclaira, et il hocha la tête à plusieurs reprises.
Il lui fallait une somme considérable pour lancer sans attendre l'affaire qu'il avait en tête.
Il se demandait comment réunir les fonds, mais le nom d'Amelia lui avait donné une idée.
'Quand on n'a pas de moyen de gagner de l'argent, on n'a qu'à le prendre à quelqu'un qui en a !'
C'était le genre d'idée qu'aurait pu avoir un bandit, mais puisque la cible était Amelia, peu importait.
'Il faut que je presse cette traîtresse jusqu'à la dernière goutte.'
Avant d'attaquer le royaume, du temps où il était le Roi des Mercenaires, Ghislain avait minutieusement enquêté sur les causes de la chute de sa famille.
Une grande partie des informations avait été effacée ou déformée avec le temps, mais il en avait saisi les grandes lignes.
Parmi les archives figuraient des informations sur Raypold.
'Ils ont tourmenté notre territoire avec l'argent.'
Tandis que les autres régions harcelaient Ferdium sans relâche, le domaine de Raypold avait soudain cessé son soutien financier, semant le trouble.
Ferdium avait tenté de surmonter la crise, mais Raypold était toujours celui qui s'acharnait le plus à lui mettre des bâtons dans les roues.
'Et tout ça sur ordre d'Amelia.'
Amelia allait plus tard fomenter une rébellion et s'emparer elle-même du titre de comtesse de Raypold.
Quand Ghislain avait découvert la vérité, il avait entièrement rasé le territoire de Raypold, mais n'avait pas réussi à capturer l'instigatrice, Amelia.
Ensuite, pendant toute l'année qu'avait duré la guerre, elle n'avait cessé de le tourmenter.
Même quand il avait tenté de la capturer pour la tuer, elle s'était montrée si rusée qu'elle lui échappait sans cesse, ce qui l'avait exaspéré sans fin.
'De toute façon, je comptais l'éliminer...'
Jusqu'ici, son plan consistait simplement à préparer une attaque et à écraser ses ennemis, mais un changement de stratégie semblait s'imposer.
Officiellement, le domaine de Raypold n'était pas encore un ennemi, et il n'avait aucun prétexte pour l'attaquer.
Dans ce cas, mieux valait leur prendre tout ce qu'il pouvait avant qu'ils ne deviennent des ennemis déclarés.
« Elena. »
« Quoi ? »
Les yeux d'Elena brillaient d'impatience. Ghislain lui ébouriffa les cheveux en souriant.
'Je devrais au moins lui faire un cadeau.'
Maintenant qu'Elena commençait enfin à aller mieux après une si longue période de morosité, il se dit que lui remonter le moral serait une bonne idée.
Il lui était aussi reconnaissant de lui avoir rappelé Amelia, qu'il avait presque oubliée.
« Choisis les vêtements et les parures que tu veux. »
« Vrai ? Je peux dépenser combien ? »
« Cinq pièces d'or. »
« Pff... »
« Si ça ne te plaît pas, laisse tomber. »
« Non ! Non ! D'accord, j'ai compris. Merci, grand frère ! »
Elena changea vite d'expression et se fit mignonne, de peur qu'il ne change d'avis.
Ghislain eut un sourire amer en renvoyant Elena dans sa chambre.
Avant que l'idée qui venait de surgir ne s'efface, il alla en hâte trouver Belinda.
« Belinda, quand Père revient-il ? »
« Le seigneur ? À bien y réfléchir, dès qu'il aura reçu les nouvelles de la demoiselle, il aura commencé à préparer le retrait des troupes... Il faudra sans doute environ une semaine. »
« C'est suffisant. J'ai le temps de faire l'aller-retour. »
« Aller où ? »
« Au domaine de Raypold. »
Belinda eut un sourire espiègle.
« Maintenant que vous le dites, l'anniversaire de mademoiselle Amelia approche. Il y aura forcément un banquet, alors vous y allez déjà ? »
« Eh bien... ce n'est pas exactement pour ça, mais je compte bien voir Amelia. J'ai aussi d'autres affaires à régler. »
« Oh là là, vous l'aimez vraiment, mademoiselle Amelia, n'est-ce pas ? Que c'est romantique. »
Ghislain secoua la tête. Il sentait que s'il en disait davantage, elle ne ferait que le taquiner encore.
« Bref, j'y vais. Je te préviens, c'est tout. »
Belinda parut perplexe en voyant Ghislain se préparer à quitter le château sur-le-champ.
« Pourquoi êtes-vous si pressé ? »
« Le temps presse. Il faut que je fasse l'aller-retour avant le retour de Père. J'ai quelque chose à discuter avec lui. »
Il donna une excuse vague en sortant de la pièce, mais Belinda le retint aussitôt.
« Et vous partez avec qui ? Ne me dites pas que vous y allez seul ? »
« Bien sûr. Si je chevauche sans m'arrêter, j'y serai vite. Je peux très bien y aller seul. »
« Pas question ! Vous savez à quel point le monde est dangereux en ce moment ? Pourquoi voyager seul ? »
« Ça ira. Je suis bien capable de me protéger. »
« Non, quand même pas. Je viens avec vous. »
« Toi, Belinda ? »
« Oui. Vous allez au domaine du comte de Raypold, alors sauvez au moins les apparences. Je vais aussi préparer quelques gardes. »
« Hmm... d'accord. »
Belinda avait raison, pour les apparences.
Dans sa vie passée, il était si fort qu'il pouvait voyager seul sans problème, mais à présent, il était nettement plus faible qu'à l'époque.
Inutile de refuser des gardes quand on en avait à disposition.
'C'est vrai. Je ne suis pas celui de ma vie passée.'
Ghislain claqua intérieurement la langue à l'idée qu'il avait failli partir seul en territoire ennemi, sur un coup de tête, sans réfléchir.
Il lui faudrait apparemment un peu de temps pour s'habituer à l'écart entre ce qu'il avait été et ce qu'il était.
Après une courte attente, Belinda réapparut, vêtue d'une robe noire.
La voir dans une autre tenue changeait agréablement, elle qui portait d'habitude toujours les mêmes vêtements pratiques.
« Allons-y. »
« Habillée comme ça, on dirait une autre personne. »
« Je porte toujours la même chose en dessous. »
Belinda ouvrit sa robe d'un geste théâtral.
En dessous, sa tenue habituelle n'avait pas changé, mais l'intérieur de la robe était garni de nombreuses dagues.
En voyant ça, Ghislain secoua la tête.
'Laisse tomber les gardes : Belinda à elle seule ne suffit-elle pas largement ?'
Belinda, sa préceptrice et gouvernante en chef, avait une identité qui restait entourée de mystère.
Quand Belinda était arrivée à Ferdium, certains chevaliers avaient voulu lui chercher des noises. Ils la prenaient pour une proie facile, une jeune servante venue de l'extérieur. Mais après ce qui s'était passé ce jour-là, quoi que ce fût, ces chevaliers s'étaient mis à éviter Belinda dès le lendemain. Des rumeurs avaient couru dans tout le château : Belinda serait assez douée pour terrasser des chevaliers. Depuis, personne n'osait la traiter à la légère.
'Je ne m'en rendais pas compte, avant.'
Il avait entendu ces histoires dans sa vie passée, mais Ghislain n'y croyait pas, à l'époque. À présent, il sentait qu'elle était plus que capable de venir à bout de la plupart des chevaliers.
Personne ne savait pourquoi quelqu'un d'aussi doué vivait comme servante dans un domaine reculé. Le seul fait connu, c'était qu'elle avait accompagné comme servante la défunte mère de Ghislain lorsque celle-ci avait épousé un Ferdium.
« Attache-la bien. On va chevaucher à bride abattue, il faut faire attention. »
Ghislain resserra lui-même la robe de Belinda. Un petit sourire apparut sur les lèvres de celle-ci. Voir le Ghislain autrefois si irritable se comporter autrement la rendait fière.
'Qui aurait cru que notre jeune maître mûrirait d'un coup comme ça ? Ce n'était sans doute qu'une mauvaise passe. Il se comporte encore bizarrement par moments, mais c'est mieux qu'avant.'
Ghislain n'avait pas seulement changé d'attitude et de langage : ses capacités s'étaient améliorées au point de pouvoir battre Kane. Pour Belinda, qui veillait sur lui depuis l'enfance, rien ne pouvait lui faire plus plaisir.
'Il était sûrement grognon à cause de tout cet entraînement secret. Tout ça, c'est grâce à mon excellent enseignement.'
En réalité, tout ce que Ghislain avait appris d'elle se résumait à d'étranges astuces et à des faits bizarres, mais Belinda n'y voyait aucun problème.
Bien qu'elle portât le titre de préceptrice, Belinda n'était pas particulièrement douée pour enseigner. Sa façon de penser était quelque peu atypique. En vérité, ce que Belinda avait fait tout ce temps tenait davantage du rôle de nourrice que de celui de préceptrice.
« Allons-y, si vous êtes prêt. »
« On devrait appeler sire Fergus aussi ? C'est votre garde personnel, après tout. »
« Pas la peine. Si on chevauche trop vite, le cœur du vieux ne tiendra pas. L'autre jour encore, il s'est effondré d'un coup en me parlant. »
« Compris. Partons, alors. »
Ghislain, Belinda et quatre chevaliers chargés de leur protection quittèrent rapidement le château.
