Kane Rogues, un cousin d'un an plus jeune que Ghislain, était l'héritier du comté de Rogues, situé à quelque distance de Ferdium. Grand et robuste, il faisait naître de grands espoirs chez les gens de son territoire. Pour Ghislain, Kane avait été à l'époque son unique ami... et aussi celui qui le tourmentait le plus.
Kane venait souvent à Ferdium, et avec la fête qui battait son plein, il était inévitable que ce gaillard, amateur de bon temps, finisse par se montrer.
'C'est vrai ! Comment ai-je pu l'oublier, celui-là ?'
Devant le sourire narquois de Kane, de vieux souvenirs lui revinrent en masse. Tous deux étaient des fauteurs de troubles du même acabit, mais leurs réputations différaient légèrement. Kane était arrogant et violent, pourtant personne ne le méprisait. Il se montrait toujours si sûr de lui, si hardi, que certains allaient jusqu'à louer son tempérament fougueux.
Ghislain, au contraire, avait toujours été traité comme un gamin mesquin et médiocre.
'C'est à cause de lui que je me faisais toujours le plus enguirlander.'
Kane l'humiliait souvent et piétinait sa fierté à la moindre occasion. Par sa faute, Ghislain avait dû endurer bien trop de situations honteuses.
Et ce n'était pas tout. Même lorsqu'ils traînaient ensemble, Kane traitait toujours Ghislain comme son subordonné. L'envoyer faire ses courses allait de soi, et chaque fois qu'il était ivre et perdait le contrôle, il levait les poings au moindre mécontentement.
Plus Ghislain subissait ce genre d'humiliations, plus sa colère s'accumulait, et il la passait sur les gens du domaine en les tourmentant ou en provoquant des accidents.
'Ha, rien que d'y repenser, j'ai honte.'
Ghislain eut un rire amer en se frottant le front. À l'époque, incapable de tenir tête à Kane, il déversait sa rage ailleurs. Dehors, il n'osait pas faire le moindre bruit, mais à l'intérieur du domaine, il aboyait des ordres et jouait les durs, ce qui lui avait valu des surnoms comme « le Tyran de sa chambre » ou « le Maître d'épée de sa chambre ».
'Pff, pourquoi est-ce que j'étais comme ça ?'
Accroupi, Ghislain se remémorait cette époque en arrachant un à un les pétales d'une fleur. Kane, qui l'observait, fronça les sourcils.
« C'est quoi ce délire ? Tu ne m'as pas entendu ? Il paraît que tu es devenu complètement cinglé, et on dirait bien que c'est vrai », ricana Kane.
Ghislain se releva, épousseta son pantalon et le regarda d'un air absent. Déconcerté, Kane s'approcha de lui et lui chuchota :
« Tu n'as pas préparé ce que je t'avais demandé ? J'ai fait tout ce chemin pour m'amuser, et toi tu te comportes bizarrement aujourd'hui. Tu as pris un truc tout seul, ou quoi ? »
« Ah... les préparatifs. »
Aux mots de Kane, Ghislain se souvint enfin et hocha la tête.
C'est vrai, chaque fois que Kane venait, il lui ordonnait de préparer de l'alcool et des femmes. C'était censé être pour qu'ils s'amusent ensemble, mais quel genre d'amitié était-ce là ? Aux yeux de Kane, Ghislain n'était qu'une proie facile à exploiter.
Kane lui tapota la joue.
« Ouais, on va boire et faire la fête comme au bon vieux temps. Après tout, sur ce plan-là, on s'entend vraiment bien, pas vrai ? C'est ça, la véritable amitié. »
Autrement dit, il comptait écumer les environs et tourmenter les gens.
Kane était tout aussi insolent que Ghislain et causait bien des ennuis. Harceler les servantes était monnaie courante, et il était également connu pour rouer de coups des soldats sans raison.
Comme le comte de Ferdium était presque toujours parti en expédition, Kane se promenait librement dans le château de Ferdium sous prétexte qu'il était de la famille. Ghislain, l'héritier du territoire, était pratiquement son subordonné : rien ne le retenait.
Comme Ghislain restait planté là, l'air absent, Kane s'écria, agacé :
« Ah, qu'est-ce qui te prend aujourd'hui ! Hein ? Pourquoi tu réagis aussi lentement ? »
« ... »
« Hé, tu ne vas pas répondre ? Tu as perdu la tête d'un coup ? Tu as mangé quelque chose de pas frais ? »
« ... »
« Hé ! Ghislain ! Reprends-toi ! »
Kane grogna en lui collant le visage sous le nez. Ses chevaliers d'escorte s'empressèrent de le retenir en chuchotant :
« Jeune maître, beaucoup de gens nous regardent. Calmez-vous un peu, je vous prie. »
« Il vaudrait mieux parler au seigneur Ghislain dans un endroit plus tranquille. »
On était sur le territoire de Ferdium. Il ne serait pas bon que des rumeurs se répandent sur Kane maltraitant les gens, alors pour l'instant, ils faisaient mine de le retenir. Il y aurait toujours un coin plus discret où il pourrait passer sa colère plus tard. Les chevaliers ne prenaient même pas la peine de cacher leurs véritables intentions.
Confronté à une situation aussi ridicule pour la première fois depuis longtemps, Ghislain leva les yeux au ciel, perplexe.
'Qu'est-ce que je fais ?'
Ça ne valait pas la peine d'écraser un morveux qui lui cherchait querelle. Et puis, cela faisait longtemps qu'il tenait son rang de Roi des Mercenaires : s'occuper en personne d'un gamin pareil lui paraissait un peu indigne de lui. Il y avait bien longtemps que personne n'osait le défier. Et quand quelqu'un s'y risquait, ses subordonnés s'en chargeaient d'ordinaire.
'Il va falloir que je me trouve rapidement un subordonné compétent.'
Répondre à chaque petite provocation était gênant, mais les ignorer porterait aussi atteinte à sa dignité de Roi des Mercenaires.
'Trouver quelqu'un, c'est une chose, mais...'
Ghislain lança discrètement un regard noir à Kane.
'Je lui mets une raclée ? Ou je le laisse tranquille ?'
Après réflexion, il décida de s'en remettre à son nouveau passe-temps : la divination par les pétales de fleur. Le résultat était toujours net, aussi s'y fiait-il de temps à autre. Ghislain ramassa une fleur et se mit à en arracher les pétales pour prédire le sort de Kane.
'Je le frappe, je ne le frappe pas, je le frappe, je ne le frappe pas. Je le frappe. Je ne le frappe pas ?'
Voyant Ghislain effeuiller une fleur avec une drôle de tête, Kane fronça les sourcils.
« Qu'est-ce que tu fabriques, là... ? »
« Ha, tu as de la chance. »
« Quoi ? »
Ghislain jeta derrière lui la tige désormais nue et poursuivit :
« Espèce de malpoli. Comme tu es un invité, je passe l'éponge pour cette fois. Tu peux remercier les pétales. »
« Q-quoi ? »
Kane cligna des yeux, déconcerté, avant de se ressaisir.
« Les gens n'arrêtent pas de dire que tu es fou, alors peut-être que tu l'es vraiment devenu... Tu n'es qu'un idiot qui se défoule sur plus faible que lui. Pas vrai ? »
Les paroles de Kane devenaient plus dures de seconde en seconde. Même les domestiques de passage s'arrêtaient pour regarder le spectacle. Malgré ce public grandissant, Kane, de plus en plus furieux, ne cessait de déverser ses insultes.
« Pourquoi tu ne baisses pas les yeux ? Tu te crois fort maintenant, parce que tu racontes partout que tu as battu un chevalier ? »
« ... »
« Je n'en revenais pas quand j'ai entendu la rumeur. J'ai ri pendant des heures. Tu crois vraiment que quelqu'un va te respecter parce que tu mens comme ça ? Tu veux que je te rappelle quelle est ta place ? »
« ... »
Ghislain prit soudain conscience de combien il avait changé.
'Autrefois, je l'aurais assommé dès qu'il m'aurait traité d'idiot. J'ai vraiment dû mûrir en mourant et en revenant à la vie.'
« Hé, qu'est-ce que tu fais ? Tu ne réponds pas ? Tu veux que je t'arrache la bouche ? »
'Du calme. Je suis un adulte, maintenant. Pas besoin de tomber dans les provocations d'un morveux...'
« Hé, espèce d'idiot ! »
À cet instant, la main droite de Ghislain partit comme l'éclair.
Paf !
« Ugh ! »
Kane se tint le visage, totalement pris au dépourvu par ce coup de poing soudain. Ghislain contempla sa main droite avec admiration.
'J'ai seulement pensé à le frapper, et ma main est partie toute seule.'
Kane, le visage toujours couvert, hurla :
« Espèce de malade ! »
Paf !
« Ugh ! »
« Jeune maître ! »
Comme Kane chancelait de nouveau, ses chevaliers d'escorte se précipitèrent à ses côtés, affolés. Ghislain, lui, regardait cette fois sa main gauche, de nouveau admiratif.
Kane, rouge de colère, recula d'un pas et dégaina son épée.
« Je vais te tuer ! »
« Vous ne pouvez pas, jeune maître ! »
Le chevalier d'escorte lui barra vivement le passage et murmura :
« Il y a trop de témoins en ce moment. »
En effet, une foule de domestiques, de servantes et de soldats s'était rassemblée et observait la scène en murmurant. Kane balaya les environs du regard en serrant les dents de frustration.
« C'est moi qui me suis fait frapper devant tout le monde, et tu me dis de l'encaisser sans rien dire ? »
« Provoquez-le en duel. Ça devrait marcher. D'autant que c'est lui qui a attaqué le premier. »
Le chevalier avait parlé avec un air entendu. Kane hésita un instant, puis hocha la tête.
« Un duel... Ouais, c'est mieux. »
S'il humiliait Ghislain en public, ce paquet de complexes ne le supporterait pas. Et par-dessus le marché, il aurait peut-être même l'occasion de lui briser un os ou deux et de l'estropier pour de bon.
Kane retira aussitôt son gant et le lança au visage de Ghislain.
Fsst.
Ghislain esquiva le gant sans peine, et le visage de Kane se tordit encore davantage de colère.
« Un duel ! Tout le château raconte que tu as menti en prétendant avoir battu Jamal et Philip ! Tu as sali la dignité de la noblesse, et ensuite tu m'as frappé parce que j'osais demander la vérité ! »
À cette déclaration soudaine, Ghislain écarquilla les yeux de surprise et se désigna du doigt.
« Un duel ? Avec moi ? Tu es sérieux ? »
« Ouais ! Tu ne vas pas te dégonfler maintenant, hein ? Il y a déjà plein de gens qui regardent ! »
« Eh ben... »
Une émotion étrange envahit Ghislain.
Un duel ! Il ne se souvenait même plus de la dernière fois qu'il en avait livré un. Même Aiden, l'un des Sept Plus Forts du Continent, avait choisi de se battre prudemment lors de leur dernier affrontement.
Les Sept Plus Forts du Continent étaient ainsi : des êtres si puissants que nul ne pouvait garantir la victoire en combat singulier. Et voilà qu'il recevait un défi en duel de ce gamin parmi les gamins.
'Laissons-nous porter. Est-ce que je me suis mis à tout réfléchir de travers parce que je suis revenu d'un coup ? J'ai la tête en vrac à force de planifier l'avenir. C'est dur de s'adapter.'
C'était peut-être le décalage entre les souvenirs de sa vie passée et les capacités de son corps actuel. Il lui fallait du temps pour s'y habituer, mais il s'était montré trop impatient.
'Qu'est-ce qui lui arrive, à celui-là, dans le futur, déjà ?'
Le comté de Rogues avait pris le parti de Ferdium dans les interminables guerres territoriales et avait fini par tomber avec lui. Après quoi, Kane avait disparu sans laisser de trace. Dans sa vie passée, Ghislain avait réuni ces informations, puis s'en était désintéressé.
Il était un trop grand homme pour se laisser traumatiser par les mauvais souvenirs de sa jeunesse.
Malgré tout, si Kane était un cas désespéré, le comte de Rogues, lui, avait au moins été loyal.
'Bon. Pour le comte de Rogues, je vais donner une petite leçon à son fils cette fois. Après tout, on ne grandit que si on se fait bien corriger au bon âge. Moi aussi, j'en ai bavé parce que j'étais tout aussi immature à l'époque.'
Sa décision prise, Ghislain lança son gant au visage de Kane.
Kane ricana et voulut l'esquiver, mais le gant changea de trajectoire en plein vol et le frappa en pleine figure.
« Hein ? »
Autour d'eux, la foule étouffa ses rires.
« Toi... espèce de salaud... »
Le visage de Kane s'empourpra de colère. Alors qu'il s'apprêtait à exploser, Ghislain parla calmement.
« Très bien, j'accepte ton duel. J'allais laisser passer, vu que j'ai la tête prise par toutes sortes de plans financiers ces temps-ci, mais... Ah, attends. »
Le visage de Ghislain s'illumina : il venait de se rappeler quelque chose qu'il avait oublié.
« Hé, rends-moi l'argent que tu me dois. »
« Quoi ? Quand est-ce que je t'ai emprunté de l'argent ? »
« Tu m'en as emprunté petit à petit, non ? »
Kane lui extorquait de l'argent dès qu'il le pouvait. Même la maigre pension que Ghislain recevait en tant qu'héritier d'un territoire pauvre, Kane la lui prenait.
« Si on additionne tout, ça devrait faire mille pièces d'or. »
Kane, sidéré par cette somme extravagante, s'écria :
« Mille pièces d'or ?! Je ne t'ai même pas pris cent pièces d'or ! »
« Ah bon ? Enfin, de toute façon, tu m'as emprunté de l'argent, non ? Avec les intérêts, ça fait mille pièces d'or. Paie. J'ai besoin de liquidités en ce moment. »
En vérité, même mille pièces d'or ne suffiraient pas pour ce que Ghislain avait prévu. Il lui en faudrait au moins dix mille rien que pour en mener une partie à bien.
Mais comme Kane ne pouvait pas posséder une telle somme, Ghislain décida de se contenter de mille pièces d'or.
'C'est peu, mais l'argent, ça se fait fructifier. L'important, c'est de commencer.'
Ignorant tout des pensées de Ghislain, Kane le dévisagea, incrédule, et s'écria :
« Espèce de malade ! Qu'est-ce que tu racontes ? Qu'est-ce que ton besoin d'argent a à voir avec moi ?! Et puis ce n'était même pas un prêt, c'était de l'argent que tu me donnais pour me remercier d'être ton ami ! Tu ne connais pas les "frais d'amitié", hein ?! »
Sérieusement, fallait-il désormais payer pour se faire des amis ?
'Des frais d'amitié ? C'est quoi, ces âneries ? J'étais juste une bonne poire.'
Ghislain secoua la tête.
Maintenant qu'il y repensait, le souvenir était limpide. Il n'avait pas voulu donner cet argent, mais Kane le lui avait soutiré à coups de poing.
« Ceux qui prennent par la force disent toujours ce genre de choses. Enfin, que tu veuilles payer ou non, une fois ce duel terminé, il faudra bien que tu craches. »
Ghislain leva le poing et sourit.
« Après quelques coups, même l'argent qu'on n'avait pas finit en général par apparaître. »
