Le jour du duel était radieux, et une atmosphère étrange avait envahi la résidence du comte. Beaucoup attendaient avec impatience le combat entre le fils aîné, Zich, qui avait déjà perdu la faveur de son père, et le chevalier prodige, Byner. C'était d'autant plus excitant que, même si rien n'avait été officialisé, on s'attendait à un duel pour la succession entre les deux jeunes nobles, Zich et Greig.
Pourtant, personne, pas une seule personne, ne souhaitait la victoire de Zich. Au sein de la famille, Zich était un parfait étranger.
'Ils ont tout planifié de bout en bout.'
L'arène circulaire avait l'air assez rudimentaire, mais sa taille compensait largement sa grossièreté.
Famille qui accordait une grande importance à la puissance militaire, les Steelwall avaient l'habitude d'organiser des tournois de temps à autre. L'arène circulaire servait à ce genre d'occasion, et elle était à présent le lieu où Zich et Byner allaient s'affronter.
'Dire qu'ils ont préparé une arène pour un seul combat…'
Même si Zich était le fils aîné du comte, l'événement prenait une ampleur démesurée.
'Ils veulent sûrement salir ma réputation et répandre la nouvelle de ma défaite aux quatre vents.'
Leurs intentions sautaient aux yeux de Zich, mais il s'en moquait. Il s'y attendait déjà.
'C'est exactement ce que je voulais.'
Zich regarda autour de lui. Dans les gradins, il y avait plus de monde qu'il ne l'avait prévu. Chevaliers, administrateurs, vassaux et quiconque avait du temps libre semblaient être venus.
Puis son regard se posa sur un groupe de spectateurs : le comte et sa famille, assis aux places d'honneur, tout en haut. Le comte arborait son habituel visage grave et solennel ; à côté de lui, la comtesse lui glissait on ne savait quoi à l'oreille ; et enfin, il y avait Greig, qui contemplait la scène en contrebas avec arrogance.
'Ils vont vraiment bien ensemble.'
Et il n'y avait pas de place pour lui là-haut.
'Je ne m'en rendais pas compte quand j'étais jeune.'
À y repenser, il avait perdu beaucoup de temps faute de l'avoir compris.
'J'ai pitié de ma défunte mère.'
Zich détourna les yeux de cette famille déplaisante. Inutile de continuer à les fixer pour rien. Il devait d'abord se concentrer sur l'adversaire qu'il avait en face de lui.
'Il a sûrement préparé tout ce qu'il pouvait pour ce moment.'
Byner, qui se tenait face à Zich, avait indéniablement l'air déterminé à prendre sa revanche. Bien que le duel n'ait pas encore commencé, ses mains revenaient sans cesse à son épée, comme s'il allait la dégainer d'un instant à l'autre.
« Tu as dû attendre ce moment avec impatience. »
« … »
Byner ne répondit pas. Ses yeux injectés de sang restaient rivés sur Zich.
« Donne tout ce que tu as. Si tu veux effacer ta défaite honteuse, c'est ta meilleure chance. »
Seule une poignée de gens savaient que Zich avait battu Byner, si bien que des rumeurs sans fondement sur l'incident s'étaient répandues dans toute la résidence du comte. Pour que ces rumeurs restent des rumeurs, Byner devait vaincre Zich dans ce duel.
Byner grogna :
« Ne t'en fais pas. J'ai gravé dans mon cœur la leçon que tu m'as donnée. Je crois qu'il est temps que ce soit moi qui t'en donne une. Gagner en prenant les gens par surprise, ça a ses limites. À la fin, c'est celui qui a un vrai talent qui l'emporte. »
L'attitude et la posture de Byner n'avaient plus rien à voir avec celles de leur première rencontre ; il ressemblait à un chevalier à la veille d'une bataille.
« Ton attitude est louable, mais tu dois aussi savoir que si tu perds ici, ta situation, déjà mauvaise, va empirer. »
« J'ai entendu dire que tu avais commencé à apprendre à contrôler le mana. »
« C'est Greig qui te l'a dit ? »
« Tu n'as pas l'air surpris que je le sache. »
« Avec un peu de cervelle, ce n'est pas difficile à deviner. Évidemment que Greig va répandre les informations qui me désavantagent. »
« Tu te sens sûr de toi juste parce que tu as appris un peu de contrôle du mana ? »
« Non, mais c'est une raison parmi d'autres. »
Le visage de Byner s'éclaira enfin d'un sourire, mais son expression n'avait pas une once d'amabilité.
'Joli sourire. Le genre qui peut vraiment foutre quelqu'un en rogne après l'avoir bien eu. Faudra que je m'entraîne à le faire.'
Il restait encore bien des choses à apprendre en ce monde.
« Dans ce cas, je vais pulvériser tes illusions. »
« D'accord. Donne-toi du mal, parce que ce n'est pas seulement ton honneur qui est en jeu. »
Zich pointa du pouce une direction.
Comme l'arène était immense et les spectateurs dispersés tout autour, il n'était pas difficile de voir ce que Zich désignait. Hans, que Zich avait roué de coups, s'agrippait au mur qui séparait les gradins de l'arène. L'expression figée du domestique trahissait son état d'esprit : si Byner perdait ce duel, la vie de Hans était finie. Byner serait déshonoré et écoperait d'une sanction, mais Hans, lui, aurait la tête tranchée.
« Ne t'en fais pas. Il est hors de question que je perde. »
C'était pour cela que Byner voulait restaurer sa réputation ternie et faire goûter à Zich sa propre médecine.
« Le duel va commencer ! »
Le chevalier qui se tenait à côté du comte, tout en haut, s'avança jusqu'à la tribune en saillie. Comme s'il avait insufflé du mana dans sa voix, celle-ci résonna dans toute l'arène.
'Ils ont vraiment mis le paquet.'
L'homme qui venait de parler n'était pas n'importe qui. Parmi les troupes du comte, on l'appelait la forteresse de métal du royaume : l'homme en première ligne de toutes les batailles, le chevalier le plus fort et le meilleur de l'armée des Steelwall, Mihen Tiner.
Comme il approchait de la vieillesse, ses cheveux et sa barbe étaient à moitié striés de blanc. Pourtant, avec ses muscles saillants et ses veines gonflées, il semblait défier le temps.
'Le capitaine des chevaliers, Tiner, comme maître de cérémonie : quel duel spectaculaire.'
Bien sûr, Zich n'en éprouvait aucune gratitude.
« Voici le duel entre Zich Steelwall, fils aîné de l'illustre comte Steelwall, et Halton Byner, chevalier de l'ordre de la Lance d'Acier. Le combat se poursuivra jusqu'à ce que l'un des deux perde connaissance ou s'avoue vaincu ! Tout meurtre est interdit ! »
Le public se mit à murmurer. Ce n'était pas l'interdiction de tuer qui le surprenait. Même si les Steelwall tenaient Zich à l'écart, ils ne cautionneraient jamais le meurtre du fils aîné du comte. Ce qui surprenait le public, c'était la première condition.
« Le duel continue jusqu'à ce que l'un d'eux perde connaissance ou s'avoue vaincu ? Ça veut dire qu'ils n'interviendront pas même si le combat tourne au bain de sang ? »
« Ça veut dire que le combat continuera même si l'un d'eux est mortellement blessé. C'est vraiment raisonnable ? »
En dehors d'un combat à mort, c'étaient parmi les règles de duel les plus dangereuses et les plus rudes qui soient.
Byner pensait de même.
« Ces conditions te conviennent ? »
« Pourquoi, elles te font peur ? »
« Ton imprudence va te coûter cher. »
« Peu importe, si je te fends l'arrière du crâne comme la dernière fois. »
Contrairement aux inquiétudes et aux pensées des gens, Zich semblait plus calme que jamais ; Byner, à qui l'on venait de rappeler sa défaite humiliante, sentit au contraire ses émotions remonter.
« … Très bien. »
Byner s'endurcit. Il ne devait pas tuer Zich, se dit-il. À la place, il infligerait au jeune noble une correction plus sévère que prévu.
« Bien qu'ils aient levé l'épée à cause d'un différend, je prie pour que leurs intentions soient pures ! Qu'ils prouvent la pureté de leurs intentions par l'épée ! »
« Oui, c'est très pur, en effet. Assez pur pour essayer de couvrir ses torts et accepter un duel fondé sur des mensonges. »
Le sarcasme de Zich transperça le cœur de Byner, qui serra les dents.
« Dégainez ! »
Shling ! Shling !
Zich et Byner tirèrent tous deux leur épée. Le public qui murmurait se tut, et une tension pesante s'abattit sur l'arène.
« Commencez ! »
Les deux épées bougèrent à l'unisson.
Clang !
Le son perçant des lames qui s'entrechoquaient résonna dans toute l'arène. Les épées rebondirent sous l'impact, et Zich et Byner les immobilisèrent en douceur.
Une distance se creusa entre eux.
Bam !
Byner s'élança le premier. Il n'avait aucune intention de faire traîner ce duel ; il voulait en finir au plus vite et remporter une victoire écrasante pour effacer son humiliante défaite passée.
'Peu importe s'il est grièvement blessé ! Ce n'est pas le moment de penser à retenir mes coups !'
Byner avait aussi prévu une potion et des bandages, au cas où. Ses muscles tressaillirent tandis que le mana le parcourait, et une puissance surhumaine enveloppa son corps.
Wouuuuuuu !
Le mana qui renforçait ses muscles s'infiltra dans son épée, qui se mit à vibrer. Ses cris ressemblaient aux hurlements d'un fou meurtrier assoiffé de sang.
'C'est fini', pensa Tiner en observant le duel de loin. Le Zich qu'il connaissait n'avait pas le niveau pour arrêter la série de coups qui allait suivre.
'Même s'il a commencé à apprendre le mana, ce n'est pas quelque chose qu'un débutant peut bloquer.'
Et Tiner banda ses muscles pour pouvoir intervenir sur-le-champ. Même si Zich était quasiment renié par sa famille, il restait l'aîné, et Tiner ne pouvait pas simplement le laisser mourir.
'Byner est trop excité. Il faudrait vraiment lui faire suivre davantage d'entraînement mental…'
Claaaaang !
Le bruit de barres de fer qui s'entrechoquaient arracha Tiner à ses pensées. Le son était extrêmement aigu et tranchant, comme si deux épées de force comparable s'affrontaient, et Tiner se remit aussitôt à réfléchir.
'Ça, c'est…'
C'était incroyable : Zich et Byner se livraient un combat serré, et les yeux de Tiner s'écarquillèrent devant l'éclat d'un tel affrontement.
***
Les épées dansaient en un tourbillon vertigineux. Les duellistes tantôt frappaient à larges moulinets, tantôt ramenaient vivement leur lame pour viser de nouveau, d'une estocade précise, les points faibles de l'adversaire.
Le public ressentait un étrange mélange de tension, d'excitation et de perplexité. Excité d'assister à un combat qui pouvait tourner à la mort à la moindre erreur, il était aussi gêné de voir que le niveau de Zich dépassait de loin ses attentes.
Clang ! Clang !
Ils échangèrent d'innombrables passes.
Byner frappa de nouveau, animé d'une intention meurtrière. Comme on pouvait l'attendre d'un chevalier en titre, il faisait preuve d'une technique raffinée et maniait son épée avec une grande force.
Claaaang !
Une fois de plus, l'épée noire de Zich arrêta la sienne.
'Bon sang ! Bon sang ! Bon sang ! Bon sang ! Nom de Dieu !'
Byner grimaça ; en son for intérieur, il avait déjà proféré plus de mille jurons. Son plan, vaincre Zich au plus vite pour recouvrer son honneur, était déjà réduit en poussière.
Au milieu de l'arène, Byner sentait l'atmosphère qui gagnait le public.
'Il n'a même pas appris l'escrime correctement !'
Si cela continuait ainsi, sa réputation serait encore plus ternie. Byner avait l'avantage pour l'instant, mais cela ne suffisait pas.
Slam !
Byner recula d'un pas et pensa : 'Je joue ma victoire sur ce coup-là !'
Puis il inclina son épée à l'horizontale et l'amena à hauteur de son visage. La pointe de sa lame visait le cou de Zich.
'Un gros coup arrive.'
Zich prépara sa garde, écarta largement les jambes et leva son épée bien droit.
L'épée de Byner se mit à hurler comme une folle, et le mana afflua sauvagement dans son corps. Le mana fit une fois le tour de son corps comme une vague tumultueuse, passa dans son épée, puis revint dans son corps. Un immense courant circulait entre son corps et son épée, et à cet instant, les sens de Byner s'étendirent de son corps jusqu'à sa lame.
'C'est… !'
Les yeux de Tiner s'écarquillèrent. Tous ceux qui comprirent l'état de Byner furent surpris, et même le comte se pencha en avant. Byner employait une technique fort avancée. Même si la plupart des chevaliers des Steelwall la maîtrisaient, elle dépassait ce dont étaient capables les gens de l'âge de Byner.
Fiou !
Tel un trait de lumière, le corps de Byner sembla s'étirer, mais ce n'était qu'une illusion. Puis, en un clin d'œil, la pointe de son épée fondit sur le cou de Zich.
'Je te tiens !'
Les yeux de Byner étincelèrent.
Clang !
En sentant le choc, Byner se redressa précipitamment et raffermit sa prise sur son épée.
Scriiitch !
L'épée de Byner glissa vers le bas en raclant la lame de Zich.
Slam !
L'épée de Byner s'arrêta, coincée contre la garde de Zich, et Zich sourit en voyant la lame de Byner suspendue à côté de son visage.
« Qu'est-ce que je t'avais dit ? »
Figé par le choc de voir sa botte mortelle parée, Byner entendit la voix de Zich résonner à son oreille.
« Je t'avais dit que tu étais facile. »
