« Tu comprends vite, mais tu manques de tact. »
L'Homme eut un rire amer aux paroles d'Oliver.
« Je t'ai dit de ne jamais oser prononcer ce nom à voix haute. »
Il souriait, mais l'aura qui émanait de son corps était menaçante au-delà de toute mesure.
Si bien que le scribe du Palais impérial qui se tenait devant eux suait à grosses gouttes.
Cela faisait un moment qu'ils se tenaient devant la grande porte du Palais impérial à bavarder au lieu d'entrer, et il ne savait plus quoi faire.
Pourtant, il ne pouvait émettre la moindre objection face à l'homme qui se dressait sous ses yeux.
Il n'était qu'un scribe, alors que l'homme devant lui était le roi d'une nation.
Le Conquérant de l'Ouest, le Roi Loup, le Seigneur rebelle, l'Empereur de l'Épée, et ainsi de suite.
Des dizaines d'épithètes étaient attachées au nom de l'Homme.
Et chacune de ces dizaines d'épithètes était connue de tout le continent.
« … Je vous prie de m'excuser. »
L'Homme, quant à lui, ne retira son intention meurtrière qu'après avoir reçu les excuses de son aide de camp.
Puis il adressa un sourire radieux au scribe du Palais impérial, qui transpirait nerveusement.
« Je vous ai fait attendre longtemps. Vous pouvez nous annoncer. »
Ce n'est qu'en entendant la voix de l'Homme l'interpeller que le scribe reprit ses esprits.
« P-pardonnez-moi. Je vous annonce immédiatement. »
Le scribe du Palais impérial, à moitié chauve, finit par s'écrier d'une voix forte :
« Sa Majesté Kaiden Ram, roi du royaume d'Adamant, fait son entrée… ! »
Le jeune roi qui avait anéanti la grande nation de l'Ouest, le royaume de Lionel, et englouti des dizaines de pays voisins.
L'Homme, premier roi du royaume d'Adamant nouvellement fondé, « Kaiden Ram », entra au Palais impérial d'un pas plus assuré que quiconque.
Derrière lui suivaient son aide de camp Oliver et des dizaines de chevaliers lourdement armés, aux gantelets noirs.
On aurait dit une meute de loups noirs faisant son entrée.
***
« Je présente mes respects à Sa Majesté l'empereur de l'Empire de Bentrum. »
La voix était respectueuse, mais n'avait rien de flatteur.
L'empereur Cabellius III baissa les yeux sur l'Homme agenouillé sur un genou devant lui.
'Le premier roi du royaume d'Adamant, Kaiden Ram.'
L'homme qu'il avait sous les yeux était actuellement le personnage le plus célèbre du continent.
L'intérêt que suscitait le jeune roi qui avait renversé la puissance, en apparence éternelle, du royaume de Lionel et s'était proclamé souverain de l'Ouest était brûlant.
« Le voyage depuis si loin a dû être éprouvant. L'Empire accueille sincèrement la visite du roi d'Adamant. »
Sur un léger geste de l'empereur, Kaiden se releva lentement.
Il répondit aux paroles de l'empereur par un léger sourire.
« C'est à moi d'être reconnaissant pour cette invitation. Tout mon ordre de chevalerie était épuisé d'avoir exterminé une horde de monstres dans les environs, mais grâce à l'invitation de Votre Majesté au Palais impérial, nous avons pu nous reposer confortablement. »
L'ordre de chevalerie du royaume d'Adamant nouvellement fondé, que commandait Kaiden, était réputé pour sa spécialité : l'extermination des monstres.
Cet ordre, composé de stratèges de la survie à l'escrime remarquable et connaissant à fond l'écologie des monstres, se déplaçait parfois à la demande d'autres pays.
Comme aujourd'hui.
« Quelle gratitude ! Ce n'est que l'hospitalité naturelle que l'on doit à ceux qui n'épargnent pas leurs efforts pour répondre aux demandes de l'Empire. »
L'empereur sourit à Kaiden, qui levait les yeux vers lui depuis le bas de l'estrade.
« Alors, vous comptez rester quelques jours ? »
« Une semaine tout au plus, je crois. »
« Allons, j'aimerais vous garder plus longtemps, mais je ne peux pas retenir à ma guise Sa Majesté le roi d'une nation. »
« Je vous prie de m'en excuser. »
Kaiden eut un large sourire qui découvrit ses dents.
« Lors de la prochaine fête de la Fondation, je tâcherai de rester longtemps, très longtemps, même si Votre Majesté me dit de déguerpir au plus vite. »
Les hauts fonctionnaires présents dans la salle d'audience parurent choqués par son franc-parler.
Les rumeurs selon lesquelles un parvenu d'origine inconnue avait obtenu le trône à coups d'épée semblaient fondées.
« Hahahaha ! »
L'empereur, lui, sembla apprécier ces paroles sans façon et éclata d'un grand rire.
« Fort bien. Vous devez être fatigué aujourd'hui, allez donc vous reposer. »
« Je suis reconnaissant de la bienveillance de Sa Majesté l'empereur. »
Kaiden posa une main sur sa poitrine et inclina légèrement la tête.
Un salut de cour d'une perfection sans faille, incroyable de la part de quelqu'un qui venait d'employer le mot « déguerpir ».
***
« Ah, j'ai déjà envie de rentrer à Adamant. »
Dire qu'ils devaient séjourner une semaine entière dans un palais impérial étranger.
Oliver, chevalier d'Adamant et aide de camp de Kaiden, s'étira de tout son long.
« Au fait, j'ai été surpris que l'empereur se montre aussi bien disposé envers nous. Je pensais qu'il nous mettrait au moins une fois dans l'embarras, avec des choses comme "aucune légitimité" ou "aucune ascendance digne de ce nom". »
« N'importe qui d'autre le ferait peut-être, mais l'empereur ne peut pas me chercher sur la légitimité. »
« Ah, c'est vrai. »
Oliver se gratta la tempe, comme s'il l'avait oublié.
« L'empereur était lui aussi le benjamin de l'empereur précédent, n'est-ce pas ? J'avais oublié qu'il était monté sur le trône après avoir vaincu tous ses frères et sœurs. »
« Il n'en est pas moins du sang de l'empereur précédent. Légitimité mise à part, l'empereur doit penser que je manque d'ascendance, moi aussi. »
Repenser à ce visage lisse qui ne laissait paraître aucune trace de mépris lui donnait la nausée.
Kaiden posa la main sur la garde de son épée et avança sans hésiter.
L'homme était grand et avait de longues enjambées ; il était difficile de garder son rythme en marchant à ses côtés.
« Mais, Monseigneur, vous croyez vraiment que cette femme est vivante ? »
Kaiden disait ne l'avoir rencontrée qu'une seule fois, il y avait plus de dix ans.
De plus, la femme que cherchait Kaiden n'était plus de ce monde.
« À mon avis… »
Oliver baissa la voix, l'air embarrassé.
« … ce Mage noir fou vous a escroqué, Monseigneur. »
Une magie noire qui ressuscitait les morts.
Il avait beau y réfléchir, cela n'avait aucun sens.
« Et même si elle avait été ressuscitée, comment la retrouveriez-vous ? Elle pourrait vivre sous une tout autre apparence. »
« Il a dit que les ressuscités portent une marque. Il me suffit de la trouver. »
« Vous parlez de cette fichue marque d'Ouroboros ? Vous ne pouvez pas fouiller toutes les femmes du monde à la recherche de cette fichue marque en forme de serpent. »
Oliver soupira, exaspéré, et se gratta vigoureusement l'arrière du crâne.
« Et vous n'avez pas oublié ce qui s'est passé au royaume dès que la rumeur a couru que Votre Majesté cherchait une femme portant une telle marque sur le corps, n'est-ce pas ? »
Le jeune roi d'Adamant, beau et fort, n'était pas marié.
Parmi les nobles prêts à tout pour s'assurer une place auprès du roi, beaucoup n'avaient pas hésité à faire tatouer des motifs d'Ouroboros sur le corps de leurs filles.
« Peu importe. »
Kaiden, lui, répondit comme si cela lui était parfaitement égal.
« De toute façon, je reconnaîtrai la vraie au premier coup d'œil. »
***
Allongé dans son lit, Edwin n'arrivait pas à trouver le sommeil.
Le prince, qui se tournait et se retournait dans son lit, repensait aux événements de la journée.
« Bizarre. »
Aujourd'hui avait vraiment été une drôle de journée.
'Pourquoi est-ce qu'elle m'a aidé ?'
Il fronça les sourcils en pensant à sa nourrice.
La nourrice arrivée deux semaines plus tôt était, contrairement à son air doux, quelqu'un de très indifférent.
Jusqu'à hier, qu'il lui fasse des farces ou des caprices, elle se contentait de le regarder d'un œil désintéressé.
Comme si on regardait quelqu'un sans âme.
« … Vraiment bizarre. »
Dire que c'était cette nourrice-là, justement, qui avait récupéré le bracelet que la bande de Gail lui avait volé.
Edwin regarda le bracelet qui pendait mollement à son poignet.
Le bracelet en fausses perles et faux rubis était assez bon marché pour être vendu dans la rue.
Il l'avait brièvement perdu après s'être laissé prendre aux ruses de la bande de Gail, mais c'était ce qu'Edwin avait de plus précieux.
À cause d'Emma, la nourrice qui lui avait laissé ce bracelet.
« Votre Altesse, ne pleurez pas, je vous en prie. J'aime tellement votre sourire. »
Edwin se rappela les dernières paroles qu'Emma lui avait laissées.
« Même quand les choses deviendront difficiles et tristes, ne perdez jamais votre sourire. Ainsi, vous pourrez rire de tout votre cœur quand vous serez vraiment heureux. »
Comme si c'était vraiment la dernière fois, elle avait posé le bracelet dans la main du prince et la lui avait serrée fort.
« Je laisse mon dernier souhait à Votre Altesse avant de partir… »
Sa vue était brouillée de larmes et il ne voyait pas clairement, mais Emma souriait, il en était certain.
« Soyez heureux. Prince Edwin. »
Être heureux, sans faute.
Pourquoi les adultes laissent-ils toujours derrière eux des promesses si difficiles à tenir ?
Edwin pensa à sa mère défunte.
Sa mère, la Troisième Consort impériale Idis, était d'une santé extrêmement fragile.
Dans les souvenirs d'Edwin, sa mère Idis était toujours alitée.
Si bien qu'ils avaient eu très peu de temps pour tisser un lien entre mère et fils.
De plus, Idis se montrait terriblement indifférente envers son fils Edwin.
Quand il était tout petit, il avait beaucoup pleuré, blessé par cette indifférence.
Si Emma n'avait pas comblé la place vide laissée par sa mère, il aurait peut-être pleuré pour toujours.
C'est peut-être pour cela.
Edwin n'avait pas été si triste quand sa mère était morte, juste après avoir mis au monde sa petite sœur.
Il avait seulement eu de la peine pour sa sœur, qui grandirait sans connaître le visage de leur mère.
Mais quand la seule femme au monde qui avait été de son côté était partie en ne lui laissant qu'une promesse fugace et un bracelet, il avait pleuré trois jours durant.
Parce que cela lui avait semblé réel.
Le fait que celle qui était toujours restée à ses côtés était partie dans un endroit qu'Edwin ne pouvait plus atteindre.
'Emma est une idiote.'
Edwin se mordit la lèvre.
Il savait bien qu'il ne pourrait jamais être heureux, et qu'il ne devait pas l'être.
Un prince incapable, détenteur de droits à la succession, n'était le bienvenu nulle part.
Alors, il pensait que la nouvelle nourrice le détesterait, elle aussi.
Qui voudrait, de toute façon, occuper la place de nourrice d'un prince que tout le monde haïssait ?
De fait, jusqu'ici, elle ne lui avait témoigné aucun intérêt.
'Mais aujourd'hui, c'était différent.'
Elle avait maîtrisé en un instant la bande de Gail qui l'insultait, et les avait même menacés.
C'était une chose que même Emma, la seule à s'être occupée de lui, n'avait jamais pu faire.
« … Vraiment bizarre. »
Edwin tira la couverture par-dessus sa tête.
La sensation de chatouillement au fond de sa poitrine lui était tout à fait inconnue, mais il se dit que ce n'était pas si désagréable.
