« Qu'est-ce que vous attendez pour vous relever ? »
À ces mots, la servante bondit sur ses pieds.
« Euh, vous êtes la nouvelle nourrice, c'est bien ça ? »
Elle joignit les mains, rougissante, en me lançant des coups d'œil répétés.
« Pourquoi le demander, puisque vous le savez déjà ? »
« M-merci de m'avoir aidée ! »
« Je ne vous ai jamais aidée. »
« Quoi ? Mais... »
« J'ai seulement averti ces femmes de ne pas raconter n'importe quoi sur mon compte. »
À la base, je déteste les commérages, et leurs paroles m'écorchaient particulièrement les oreilles : voilà pourquoi je les avais remises à leur place.
Ce n'était absolument pas pour passer ma frustration à cause de la gouvernante.
« Sur ce, je m'en vais. »
« Mais je suis en vie grâce à vous ! »
« Pensez ce que vous voulez. »
« Attendez ! »
Alors que j'allais partir, la servante m'interpella encore une fois.
« Vous avez autre chose à dire ? »
Malgré mon ton invariablement froid, qui aurait dû la blesser, les yeux de la servante s'illuminèrent au contraire.
« Je m'appelle Catherine Bale. Je travaille à l'Annexe. »
Pourquoi se présentait-elle alors que je ne lui avais rien demandé ?
Au lieu de répondre, je la fixai avec attention.
Elle poursuivit, le visage toujours empourpré.
« Merci de m'avoir aidée. Si je peux vous être utile en quoi que ce soit, dites-le-moi. Je vous aiderai n'importe quand. »
Elle s'obstinait donc à dire que je l'avais aidée alors que j'avais affirmé le contraire.
J'allais repartir, l'air indifférent, quand je tournai de nouveau la tête.
« Vous. »
« Oui ? »
« Vous savez cuisiner ? »
À ma question, la servante cligna des yeux, comme décontenancée.
« C-cuisiner ? »
***
« C'est délicieux ! »
Edwin et Emilia.
Le frère et la sœur royaux regardaient de notre côté, les yeux écarquillés.
« Qu'est-ce que c'est ? C'est la première fois que je mange quelque chose d'aussi bon, à part les plats de banquet ! »
« Oui ! C'est trop, trop bon ! »
Tous deux semblaient d'autant plus affamés que leur repas avait été retardé.
« C-ce n'est qu'un ragoût de poisson tout ce qu'il y a de plus ordinaire, Votre Altesse. Vous êtes trop aimable. »
Dire qu'Edwin, si difficile à table, mangeait avec un tel appétit.
À la place d'Edwin, ce fut moi qui félicitai la femme qui se tenait à côté de lui.
« Rendre délicieux un plat ordinaire, c'est aussi un talent. »
« Mais ce n'est vraiment rien de spécial. Merci pour le compliment, madame la nourrice. »
La grande femme qui se tenait là, le visage timide et rougissant, c'était la servante Catherine Bale.
C'était la femme que j'avais sauvée, sans le vouloir, du harcèlement des autres servantes.
Elle m'avait dit de faire appel à elle chaque fois que j'aurais besoin d'aide.
Comme j'avais justement besoin d'aide, je n'avais pas refusé son offre.
« Vous êtes vraiment sûre que ça ne pose pas de problème ? »
« Pardon ? »
Catherine pencha la tête à ma question.
« La gouvernante a formellement interdit qu'on m'aide dans mon travail. »
Quand j'ajoutai cette explication, elle me fit un clin d'œil avec un léger sourire.
« Mais je ne vous aide pas, voyons ? »
« Quoi ? »
« J'ai simplement apporté à manger parce que je m'inquiétais que Son Altesse le prince et Son Altesse la princesse, les maîtres de ce palais, aient faim. »
C'était une réponse effrontée assez plaisante.
Elle haussa les épaules et ajouta :
« Et puis, les servantes du bâtiment principal mangent à part et ne s'intéressent pas du tout à ce côté-ci. »
« Les servantes ne mangent pas ensemble ? »
« Non. La plupart des servantes du bâtiment principal viennent de familles de pure noblesse. »
Catherine poursuivit avec un sourire amer.
« Mais les servantes de l'Annexe comme moi viennent de familles nobles qui ont acheté leur titre ou de foyers roturiers. Les relations entre nous sont délicates. »
Voilà donc pourquoi cette femme qui se disait issue d'une famille comtale avait fait tant d'histoires tout à l'heure.
« Alors personne ne se souciera de savoir où passent les restes. La gouvernante n'en saura rien non plus. »
« Je vois. »
Edwin posa alors sa cuillère et se leva de sa place.
Le repas devait être vraiment délicieux, car il avait vite vidé son bol.
Edwin saisit la poignée de la porte et me lança :
« Je veux aller me promener avec Emilia. »
« Allez-y. »
J'avais répondu sans réfléchir, mais je sentis un regard perçant.
« Qu'y a-t-il ? »
Les yeux d'Edwin brillaient déjà d'un éclat irrésistible.
« Je veux sortir dehors. »
Le garçon semblait avoir interprété à sa guise ce que j'avais dit à la gouvernante.
Comme si cela voulait dire qu'il pouvait sortir quand il voulait, du moment que j'étais là.
« Lia aussi elle veut sortir ! »
Pour ne rien arranger, Emilia attrapa elle aussi la main de son frère et fit un caprice.
Fallait-il vraiment sortir ?
Tandis que j'hésitais, agacée, Catherine me poussa dans le dos.
« Alors dépêchez-vous d'y aller. Je débarrasserai la vaisselle. »
« Non. Je la débarrasserai moi-même. »
« De toute façon, c'est de la vaisselle que j'ai apportée de l'Annexe. Sortons ensemble. »
Catherine rassembla prestement les plats vides sur le plateau.
Elle sortit avec nous et nous regarda partir.
« Alors faites attention et revenez sains et saufs. »
« On y va ! »
Le prince tenait fermement la main de sa sœur et marchait devant nous.
Pour finir, je n'eus d'autre choix que de soupirer et de les suivre.
***
« Lia, là-bas, c'est la Bibliothèque du palais impérial. »
Edwin, qui avait quitté son palais, tenait la main de sa sœur et lui montrait divers endroits.
« Celui qui est collé juste à côté, c'est le palais où vit grand frère le Premier Prince. Tu te souviens de ce que je t'ai dit l'autre fois ? »
« Oui ! Lia elle sait tout ! »
« Vraiment ? Alors tu pourrais trouver ton chemin toute seule ? »
« Oui ! Lia elle est intelligente, alors elle se perdra pas ! »
« Vraiment ? De qui notre princesse tient-elle pour être aussi intelligente ? »
« De grand frère ! »
Edwin sourit de toutes ses dents en regardant sa sœur, qui savait si bien donner des réponses attendrissantes.
'Ils jouent vraiment bien ensemble.'
Je l'avais déjà pensé, mais avec sa petite sœur, Edwin n'était rien de moins qu'un ange.
'Quel amour fraternel. Ou devrais-je dire, quel amour de frère à sœur ?'
Je suivais comme une ombre ce duo de frère et sœur, pareils à deux poussins.
Bien qu'il s'agisse du palais impérial de l'Empire, en dehors du Palais du Troisième Prince, c'étaient tous des endroits que je connaissais bien. Un lieu que j'avais autrefois fréquenté comme ma propre maison.
À cet instant, Edwin s'arrêta net.
« Oh, c'est Papa ? »
Aux mots d'Emilia, je compris pourquoi il s'était soudain arrêté.
Le Jardin central s'étendait largement sous nos yeux.
Quelqu'un, suivi d'une file de serviteurs, se promenait lentement entre les parterres de fleurs.
C'était l'empereur, Cabellius III.
Et à côté de l'empereur se tenait un homme.
Même pour moi, qui connaissais par cœur le profil de tous les dignitaires de l'Empire, c'était quelqu'un que je n'avais jamais vu.
'Qui est-ce ?'
Des cheveux noir de jais et une armure noir de jais.
Des yeux dorés qui brillaient d'un éclat intense, comme s'ils avaient absorbé toute la lumière du monde, et qu'on remarquait même de loin.
'Se tenir aux côtés de l'empereur en armure complète.'
Je me mis à observer l'homme, par habitude.
Sa démarche disciplinée et son attitude polie, mais sans servilité.
'Un chevalier ? Non, ce serait trop simple de dire ça...'
L'homme marchait aux côtés de l'empereur en gardant un visage impassible tout du long.
Un simple chevalier ne pourrait jamais marcher côte à côte avec l'empereur de l'Empire.
'Il doit avoir un rang considérable. Un seigneur fraîchement nommé, peut-être ?'
C'est alors que cela se produisit.
L'homme tourna soudain la tête de notre côté.
Avant même que j'aie le temps d'être surprise, nos regards se croisèrent.
D'ordinaire, j'aurais détourné les yeux sans m'en soucier.
Mais cette fois, je n'en fus pas capable.
'Est-ce qu'il vient de... sourire ?'
Cela n'avait duré qu'un bref instant, mais c'était net.
À l'instant où nos regards s'étaient croisés, l'ombre d'un sourire avait joué sur les lèvres de l'homme.
Je me demandai si ce n'était que mon imagination, mais quand l'homme se retourna vers l'empereur, son visage était impassible.
'Mais pourquoi donc ?'
J'étais déconcertée.
Un homme que je n'avais jamais vu de ma vie m'avait souri.
'Pourquoi a-t-il souri en me regardant ?'
Il ne pouvait sûrement pas me connaître, et ce n'était certainement pas une avance de sa part.
'Oh, se pourrait-il qu'il connaisse la vraie Rachel ?'
Même si la différence de rang entre cet homme et Rachel semblait bien trop grande pour cela.
'Bah, avec les gens, on ne sait jamais.'
Tandis que je me perdais toute seule en conjectures, ma jupe glissa soudain doucement vers le bas.
Le coupable, c'était Edwin. Il agrippait ma jupe tout en regardant le cortège de l'empereur.
Même s'il n'en montrait rien, son visage semblait, je ne sais comment, effrayé.
« Petite fourmi, tu vas où ? »
À l'inverse, la pétillante Emilia semblait n'en avoir que faire, bien qu'elle ait elle-même appelé son père.
La petite princesse s'était accroupie à côté de son frère et regardait des fourmis ramper par terre.
À ce rythme, nous resterions plantés là jusqu'à ce que l'empereur disparaisse au loin.
« Votre Altesse, voulez-vous que nous rentrions ? »
Edwin leva vers moi un visage surpris à ces mots.
« ... Je ne dois pas aller saluer Père ? »
« Pourquoi me le demandez-vous ? Si Votre Altesse veut le faire, faites-le. Si vous ne voulez pas, ne le faites pas. »
Edwin me regarda, bouche bée, puis baissa bientôt la tête.
« Que voulez-vous faire ? »
Il réfléchit un long moment avant d'ouvrir la bouche avec hésitation.
« ... Je veux rentrer. »
« Faisons cela, alors. »
J'allais faire demi-tour sans regret quand Edwin m'attrapa soudain.
« Je, je vous préviens ! »
Il cria fort, comme pour se justifier.
« Ce n'est absolument pas parce que je ne veux pas saluer Père, c'est parce qu'il a l'air occupé ! Compris ? »
Personne ne lui avait rien demandé.
Les enfants, vraiment, c'est difficile à comprendre.
« Oui. J'ai compris. »
Quand je répondis brièvement, le visage indifférent, Edwin me fixa avec intensité.
« Pourquoi vous êtes comme ça ? »
Il me fusilla un moment du regard, les lèvres pincées, puis détourna vivement la tête.
« Vous êtes vraiment bizarre. »
« Pardon ? »
« Si ça avait été Emma, elle m'aurait dit d'aller le saluer quoi qu'il arrive. »
« Alors voulez-vous que nous allions le saluer maintenant... »
« Non ! Laissez tomber ! »
Edwin secoua vivement la tête de gauche à droite.
« Alors allons-y. »
« ... Oui. »
Je soulevai Emilia, assise par terre, et fis demi-tour sans hésiter.
Si bien que je ne remarquai pas qu'il agrippait toujours fermement mes vêtements en me suivant.
