« Pardon ? »
Comment ça, quoi ? J'avais posé les aiguilles le plus normalement du monde...
Ma façon de parler était-elle bizarre ? Ma posture pour piquer ? Ou bien avait-il perçu le mouvement du qi et du sang ?
« Parce que tu n'utilises pas de tube-guide. »
« Ah. »
Moi qui croyais que c'était autre chose.
Ce n'est qu'une fois que le professeur Lee Minseok l'eut fait remarquer que je m'aperçus que tous mes camarades piquaient à l'aide d'un tube-guide.
Le tube-guide est, comme son nom l'indique, un petit tube cylindrique servant à l'insertion de l'aiguille. Il est un peu plus court que l'aiguille, si bien qu'une légère pichenette suffit à la faire pénétrer d'un coup.
Comme il traverse la peau bien plus vite que lorsqu'on tient l'aiguille à la main pour l'enfoncer, il fait moins souffrir le patient ; à notre époque, où l'on tient à des soins indolores, la plupart des praticiens s'en servent.
'Je n'y ai pas pensé une seconde.'
Contrairement au monde des arts martiaux, où je devais stériliser moi-même mes aiguilles avant usage, j'avais encore du mal à me faire à l'idée qu'il suffise de déchirer un emballage en plastique pour obtenir dix aiguilles stériles.
En regardant mieux, chaque aiguille était bel et bien livrée avec son tube-guide.
'Hum, j'aurais pu avoir des tubes-guides là-bas aussi, si j'en avais fait fabriquer.'
Au début, c'eût été impossible, mais une fois réfugiée chez les Tang, il m'aurait suffi de le demander à un artisan. Seulement, à ce moment-là, j'avais déjà pris l'habitude de piquer sans tube, et l'idée même qu'une telle chose puisse exister ne m'avait jamais effleurée.
« Oui, j'ai l'habitude de faire comme ça. »
« On dirait une vétérane qui pratique depuis dix ans. Tes parents sont médecins de médecine coréenne ? Tu t'entraînes à la maison ? »
Le professeur me regardait d'un œil soupçonneux.
« Non. Je me suis juste entraînée toute seule en piquant des mouchoirs en papier. »
Je répondis en me rappelant que le professeur Kim Sungchul, parti en congé parental, nous avait conseillé de nous exercer en transperçant du papier toilette.
« Tu te débrouilles drôlement bien. »
Il me fixa un long moment, puis posa la main sur l'épaule de Cho Haneul.
« Haneul, prends exemple sur elle. Et lève le pied sur l'alcool. »
« Ugh, oui... »
Il avait beau l'appeler « hyung », je n'arrivais pas à savoir s'ils étaient réellement proches ou s'il se faisait simplement sermonner.
Après avoir vérifié la pratique de tous les étudiants, le professeur Lee Minseok regagna l'estrade et fit une démonstration de sa propre méthode. Je suppose que c'était la réponse modèle.
Et c'est ainsi que le cours du jour se termina, lui aussi, sans encombre.
Hier, c'était Cho Haneul ; aujourd'hui, l'aîné de la promo avait servi d'agneau sacrificiel. Avec encore dix séances du professeur Lee Minseok devant nous... chacun allait-il se faire réprimander à son tour ?
Alors que je pensais à autre chose, j'entendis la voix du professeur Lee Minseok.
« Le prochain cours, c'est mercredi, c'est bien ça ? Prenez le devoir en photo et rendez-le la veille au plus tard. Même consigne que la dernière fois : diagnostic, méthode de traitement et autres points de conseil au patient. »
Contrairement au patient d'exemple de la veille, dont seuls les symptômes principaux avaient été brièvement évoqués, cette fois les informations étaient détaillées avec minutie : l'histoire de la maladie actuelle, les antécédents, le mode de vie et les problèmes physiques des différents systèmes.
« Le symptôme principal est un acouphène, apparu il y a plus de dix ans. Servez-vous des autres informations si vous en avez besoin pour l'identification des syndromes. Les patients atteints d'acouphènes sont difficiles à traiter, mais on en voit beaucoup en cabinet de quartier. »
C'est ce que dit le professeur Lee Minseok.
'Acouphène apparu il y a onze ans ? Hypertension, hyperlipidémie, et même une hernie discale cervicale ?'
Je lus attentivement le dossier affiché à l'écran.
[H.M.A. (Histoire de la maladie actuelle)]
* Apparition des symptômes il y a 11 ans, après le décès de l'épouse
* Alternance d'améliorations et d'aggravations, longtemps laissé sans traitement, puis aggravation des symptômes il y a un an sans cause apparente
* Incapable de dormir sans alcool, première tentative d'examen et de traitement en novembre de l'année dernière.
* Examen ORL : aucune anomalie de la structure de l'oreille interne, légère perte auditive. Signes d'otite moyenne à ce moment-là, mais l'acouphène a persisté après la résorption de l'inflammation
* En janvier de cette année, IRM cérébrale en neurochirurgie sans anomalie notable
* Par la suite, essais de traitement dans 2 cabinets de médecine coréenne, sans amélioration, d'où la consultation.
En dessous figuraient le mode de vie, divers résultats d'examens et l'interrogatoire systématique. Le mode de vie, surtout, sautait aux yeux.
« Il boit une bouteille de soju par jour ? Et il travaille dans le bâtiment ? Les chantiers, ça doit être d'un bruit infernal. »
C'est ce que dit Hwang Seoyeong. Il y avait vraiment beaucoup d'informations, comparé au cas présenté sommairement la dernière fois.
Les habitudes de vie susceptibles de provoquer un acouphène ne se comptaient pas sur les doigts d'une main.
« Comment on est censés faire l'identification des syndromes ? Vide de qi ? Double vide du foie et des reins ? »
Elle essayait d'identifier le syndrome comme on résout une question d'examen.
L'identification des syndromes est une méthode de diagnostic qui examine non seulement le symptôme principal du patient, mais aussi tous les signes qui se manifestent dans le corps (appétit, digestion, selles et urines, transpiration, etc.) afin de déterminer le vide et la plénitude des cinq organes et six entrailles, de l'essence, du qi, de l'esprit et du sang.
Elle est aussi importante que l'établissement du nom de la maladie dans le système de diagnostic de la médecine coréenne, mais, contrairement aux questions d'examen, les vrais patients entrent rarement dans des cases bien nettes.
« Ne recopiez pas trop les manuels. Rendez-moi la façon dont chacun de vous traiterait vraiment ce patient. »
Le professeur laissa l'écran allumé, reçut nos salutations et quitta la salle.
Contrairement à la veille, où elle était partie la première en disant qu'elle avait à faire, Hwang Seoyeong me retint.
« Tu en penses quoi ? Le problème, c'est l'alcool, finalement ? »
« Je ne crois pas que ce soit une question à résoudre par l'identification des syndromes. Si c'était le cas, tout aurait clairement pointé dans une seule direction, comme une question du concours national. Au départ, la cause n'était sans doute pas l'alcool, mais s'il ne s'arrête pas de boire comme ça, ça ne guérira quasiment jamais... Je pense que le but, c'est de traiter par l'acupuncture autour des oreilles, des cervicales et de l'articulation temporo-mandibulaire, et d'écrire comment l'amener à arrêter de boire et à prendre son traitement. »
« Ah ! »
« Ce n'est que mon avis. Je peux me tromper. »
Hwang Seoyeong hocha la tête.
« Je pense que tu as raison. Tout est problématique chez lui. Hernie discale, légère perte auditive, et en un an d'essais en tout genre, rien n'a marché. Ils ont sûrement même tenté les corticoïdes, alors comment on pourrait guérir un truc qui n'a réagi à rien ? »
« Ce n'est pas complètement incurable. Avec un traitement au long cours et la prise de médicaments, ça s'améliore. »
Dans le monde des arts martiaux aussi, les patients souffrant d'acouphènes étaient nombreux. Non, ils étaient même étrangement nombreux.
La physiopathologie de l'acouphène n'a pas été clairement établie, mais on en attribue la cause aux maladies de l'oreille interne, au bruit, aux traumatismes, à l'inflammation, au stress et aux déséquilibres des cervicales et de l'articulation temporo-mandibulaire.
Un artiste martial parvenu à un certain niveau n'aurait dû être affecté par aucun de ces facteurs externes, hormis le stress ; pourtant, des maîtres renommés qu'on aurait crus à l'abri venaient souvent me trouver, rongés par un stress post-traumatique.
'Si l'on me demande si je peux tout guérir, la réponse est non, mais renoncer à soigner... Même avec une amélioration de soixante-dix pour cent, la qualité de vie s'en trouverait nettement meilleure.'
J'avais tout essayé pour soigner mes patients.
Dans un environnement médical moderne, un patient comme celui de l'exemple serait parti dans un autre hôpital dès qu'on lui aurait dit qu'il était incurable ; mais dans le monde des arts martiaux, innombrables étaient les patients qui ne comptaient que sur moi, des mois, des années durant.
« Tu en parles comme si tu en avais vraiment soigné. »
Cho Haneul ricana en s'adressant à moi.
« Oui. Je parle juste d'après les livres. Tes parents ont dû soigner des patients, eux, va donc leur demander. »
Le cours fini, ils auraient dû filer au plus vite, mais Cho Haneul me cherchait des noises et Hwang Sanghun jetait même des coups d'œil furtifs sur mon ordinateur portable. De toute façon, je ne pouvais pas leur raconter mes cas cliniques à n'en plus finir. Je les chassai d'un geste de la main.
« Tu vas encore faire tes devoirs avant de partir ? »
« Ouais. »
Hwang Seoyeong rentra elle aussi la première. Au début, ça l'avait choquée, mais elle avait fini par accepter que je ne travaillais vraiment qu'une fois les cours terminés.
« Hum hum~. »
Aujourd'hui, Hwang Sanghun était lui aussi rentré sagement chez lui, et il ne restait plus personne dans la salle.
'Alors pas besoin d'aller à la bibliothèque ?'
Je tapai le devoir presque à la vitesse où je pensais.
Même sans ouvrir un livre, je pouvais composer autant de prescriptions que je voulais. Comme je l'avais dit à Hwang Seoyeong, je pouvais placer des aiguilles sur les points autour des oreilles, ou bien diagnostiquer délibérément les organes affaiblis parmi les cinq organes et six entrailles pour les tonifier. Comme l'avait dit le professeur Lee Minseok, l'acouphène est une affection très courante : n'importe quelle méthode d'acupuncture devait avoir son protocole pour les acouphènes.
Il n'y a pas qu'une seule bonne réponse, et le nombre d'aiguilles n'est pas fixé non plus, alors quelle importance ?
« Terminé ! »
Comme la veille, je lançai gaiement un « terminé », mais seul le silence emplit la salle.
J'hésitai un instant entre travailler dans la salle jusqu'au passage du gardien et aller à la bibliothèque, puis choisis la seconde option. Je ne voulais pas que ma concentration soit coupée en plein élan.
« Hein. »
J'allais partir comme ça, quand je remarquai soudain que la présentation était toujours affichée à l'écran.
« Il a oublié sa clé USB ? »
Non. Il avait dû apporter le fichier et l'enregistrer sur cet ordinateur, non ?
Intriguée, je montai sur l'estrade pour vérifier l'ordinateur de la salle. Mais ce que le professeur Lee Minseok avait oublié, ce n'était pas une clé USB.
Il avait apporté son propre ordinateur portable et changé les câbles pour l'afficher à l'écran.
« Franchement... ce type, il a beau être tête en l'air. »
Visiblement, ni l'aîné de la promo ni le responsable informatique ne l'avaient remarqué, trop occupés à papoter à propos du devoir.
Personne ne m'aurait rien dit si je l'avais simplement laissé là, mais...
'Et s'il disparaît et qu'on m'accuse ?'
Habituée à un monde où l'on ne vivait jamais en sécurité et où la calomnie allait bon train, je ne pouvais me résoudre à laisser un ordinateur portable dans une salle ouverte à tous.
« Je vais le lui apporter. »
J'envoyai un message à l'aîné de la promo pour savoir où se trouvait le laboratoire du professeur Lee Minseok.
[Oh là là, j'aurais dû m'en occuper ! Je viens le chercher tout de suite ?]
[Non. Je demandais parce que je comptais le lui apporter.]
[Il doit être à l'hôpital, pas à la fac~. Laboratoire de recherche clinique, 3e étage ! Merci ! Je lui envoie un message pour dire que tu passes~ !]
Je pensais qu'il suffirait de monter d'un étage jusqu'à son bureau de professeur, mais il fallait aller jusqu'à l'hôpital. Vu la réponse de l'aîné de la promo, je ne pouvais pas refuser en disant que c'était pénible.
« En marchant tranquillement, ça fait à peu près quinze minutes. »
L'hôpital universitaire n'était pas si loin, de toute façon. C'était sans doute pour ça que le professeur y était allé dès la fin du cours.
Je pris mon temps en profitant de la brise, me faufilai entre les étudiants et quittai le campus.
L'hôpital se trouvait juste de l'autre côté de la grande avenue.
Tuuuut !
Mais soudain, un coup de klaxon retentit au carrefour.
Moi qui pianotais sur mon téléphone, je relevai vivement la tête.
« Hein ? »
Je distinguai vaguement un homme d'âge mûr, la cinquantaine sans doute, accroupi à l'entrée du passage piéton.
Une Porsche bleue fonçait droit sur lui.
Tut ! Tuuuut !
L'homme ne se releva pas, comme s'il n'entendait pas le klaxon. Il avait quelque chose dans une oreille, qui ressemblait à un écouteur sans fil.
La voiture aurait au moins dû piler, mais la Porsche ne ralentit pas le moins du monde. Elle avait l'air de dire : « Le feu est vert, alors débrouille-toi pour t'écarter. »
Il ne restait même pas cinquante mètres entre la voiture et le passage piéton.
« Il est malade ou quoi ? »
Fiouuu !
Je m'élançai à l'instant même où je parlais. Je courus en usant de mes techniques de légèreté et saisis le vieil homme par une technique de saisie.
« Le feu est rouge ! Comment pouvez-vous rester sur le passage piéton avec des écouteurs dans les oreilles ? »
« Euuuuh ! »
J'avais crié fort.
Sur ce passage piéton du carrefour qui menait de la fac à l'hôpital, il n'y avait personne d'autre que lui et moi. Une seconde de plus, et l'homme se serait fait renverser.
« Hah, hahhh ! Vous... vous êtes humaine ? »
L'homme agitait les deux bras comme s'il avait vu la Faucheuse. Non seulement il venait d'échapper de justesse à la mort, mais la façon dont je l'avais tiré de là n'était pas non plus le geste d'une personne ordinaire.
« Évidemment que je suis humaine ! »
Je répondis calmement, mais lui, empoigné à l'improviste alors qu'il était accroupi, n'arrivait pas à se remettre du choc.
« Hé, regardez où vous marchez ! »
La Porsche ralentit enfin.
Le conducteur baissa la vitre côté passager pour lancer ce genre de chose. Il se fichait éperdument de la sécurité de l'homme.
Passe encore si quelqu'un avait surgi en traversant n'importe où, mais quel genre d'état d'esprit faut-il pour continuer à rouler en klaxonnant sur quelqu'un qu'on voit nettement de loin ?
« Waouh, il a complètement perdu la tête. »
Je marmonnai brièvement et aidai l'homme à se tenir debout. Au début, je m'en étais prise à lui aussi, mais l'arrogance du conducteur avait au contraire fait retomber ma colère.
« Faites attention. Si vous vous faites renverser par la voiture de ce taré, c'est vous seul qui en pâtirez. »
« Oh, mademoiselle. Merci. J'ai fait tomber mon appareil auditif... »
Et avec ces mots qui suivirent, le reste de colère qui m'habitait se changea en culpabilité.
Il toucha son oreille gauche et inclina la tête.
Ce que j'avais pris pour un écouteur était l'appareil auditif de son oreille droite. Il avait fait tomber celui de gauche sur la chaussée et s'était engagé sur le passage piéton pour le ramasser.
« Oh mon Dieu, je suis désolée. Vous avez dû avoir une sacrée frayeur, n'est-ce pas ? »
