Je retournai lentement la question dans ma tête.
À vrai dire, il n'y avait rien d'étrange à ce que moi, une survivante de l'île de Quin réapparue au bout de quatre ans, je sois sous la surveillance de l'État.
Après tout, n'y avait-il pas eu des gens pour me suivre après mon refus d'aller au refuge ?
Mais ils n'avaient pris aucun contact pendant un mois, se contentant de m'observer de loin avant de disparaître soudain.
Pour être précise, ils avaient cessé de se montrer après mon arrivée à Midwintry et mon entretien au bureau de placement.
Ils n'avaient sans doute rien trouvé de suspect chez moi, devenue mendiante, gagnant mon pain et quelques pièces en tendant la main, puis arrivée tranquillement à Midwintry en quête d'une place de servante.
Jusque-là, ce n'était pas bien grave.
'Mais quelle coïncidence, qu'un homme embauché dans le même manoir vienne en plus s'installer dans la maison voisine.'
Le moment n'était-il pas trop parfaitement choisi pour n'être qu'un hasard ?
Plus j'y pensais, plus la seconde hypothèse me paraissait probable.
Si Lu m'avait suivie jusqu'ici, le problème serait-il plus grave que s'il visait la baronne Weatherwax ?
'Non. Je pourrais peut-être régler ça par une conversation en tête à tête.'
Ce qui comptait pour moi à présent, c'était de garder ma place au manoir Weatherwax.
Tant qu'il ne s'agissait pas d'une exigence insensée du genre « meurs encore une fois » ou « laisse-nous faire des expériences sur toi, nous sommes curieux de la source de ta résurrection », j'étais tout à fait disposée à discuter avec des individus suspects.
'Lançons d'abord un appât de mon côté.'
Je décidai d'écrire ce que j'avais à dire sur un mot, au cas où la conversation s'éterniserait.
Puisque je pouvais m'éclipser en prenant la gouvernante pour prétexte, comme la veille, mieux valait prendre les devants.
Sitôt ma journée de travail terminée, je fis venir Lu en secret dans l'arrière-cour, à l'insu de la gouvernante.
« Je suis désolé, mademoiselle la servante. »
Mais arrivé cinq minutes après moi, voici ce qu'il me dit :
« Je dois décliner votre déclaration. Je ne suis ni un homme en quête d'un amour prédestiné, ni un goujat capable de fréquenter une femme qu'il connaît depuis deux jours. »
Je n'avais pas besoin d'en entendre davantage.
Avant que l'imagination fort audacieuse de Lu ne s'envole plus haut encore, je lui fourrai sous le nez le mot que je tenais.
Lu le lut attentivement, et son expression devint étrange.
« Vous m'avez fait venir pour me donner ceci ? »
« Oui. »
Lu rit, avec le regard de quelqu'un qui entend la plaisanterie la plus futile qui soit.
« Vous surveiller... Voilà une bien haute estime de soi. »
Je me demande qui parle de qui. A-t-il déjà oublié qu'il parlait de déclaration simplement parce que je l'avais fait venir dans l'arrière-cour ?
« Hier, vous m'avez posé des questions sur moi. Aujourd'hui, vous me demandez pourquoi je me suis fait embaucher ici. C'est bien le sens de ce mot, n'est-ce pas ? »
« Exactement. »
« Il me semble l'avoir déjà dit, mais je vais répondre de nouveau pour notre étourdie de servante. C'est un passe-temps. »
« Je ne te crois pas. »
« Ah, je vois. C'est bien dommage. Mais ce n'est pas un passe-temps que j'ai inventé pour que vous y croyiez. »
Il semblait prêt à tourner les talons sans le moindre regret, alors je m'empressai de parler.
« Et si tu arrêtais de fuir pour tout révéler honnêtement ? Ça ne me plaît pas qu'un individu aussi suspect que toi séjourne dans ce manoir. Je suis d'humeur à aider à t'en chasser si je le peux, alors parle franchement. C'est moi, ta cible ? Ou la baronne Weatherwax ? »
J'avais parlé si longtemps que j'avais failli me mordre la langue.
Le mot que je m'étais donné la peine d'écrire n'avait servi à rien. C'était assez désagréable, cette façon qu'avaient nos conversations de toujours s'éterniser.
Lu, qui avait écouté sans rien dire, baissa les yeux et agita doucement le mot qu'il tenait à la main.
« Hmm. Vous trouvez donc cela si gênant... Enfin, ça, ce n'est pas mon affaire. Vous tenez vraiment à savoir pourquoi je me suis retrouvé dans ce manoir ? »
J'acquiesçai de tout mon cœur, en faisant briller mes yeux.
« Oui, j'y tiens. »
« Vraiment ? »
« Vraiment. »
« Sincèrement ? »
« Sincèrement. »
« ... Moi aussi. »
C'est à ce moment-là que cela se produisit.
Ding, ding. L'horloge de parquet sonna dix-neuf heures. Qu'elle sonne ou non, je gardai la nuque raide et fixai Lu.
Lu me regarda en souriant de toutes ses dents, puis bougea comme si de rien n'était et passa à côté de moi.
« Où vas-tu ? »
« Je termine ma journée. »
Pardon ?
« La ponctualité au départ est une qualité élémentaire chez un employé. Ce fut encore une journée bien remplie. Je souhaite une bonne nuit à mademoiselle la servante également. »
Lu agita la main d'un air désinvolte et disparut de l'arrière-cour. Et je me retrouvai seule sous le soleil couchant.
Au début, j'étais si interloquée que je laissai échapper un rire creux. Mais grâce à cela, mon jugement un peu engourdi reprit de l'élan.
'Je me demande si cet assassin est toujours chez Lu.'
S'il continue d'esquiver les réponses de la sorte, je n'aurai pas d'autre choix que d'agir directement.
Je devais me glisser dans la maison voisine et en fouiller l'intérieur de fond en comble.
Ce jour-là, après le coucher du soleil, passé minuit, aux premières heures du matin.
Comme deux jours plus tôt, je franchis la clôture pour gagner le manoir voisin.
Mais contrairement à la dernière fois, les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage étaient solidement verrouillées, et il semblait difficile de trouver un moyen de s'y introduire.
'Et si je descendais par la cheminée ?'
C'est alors que je perçus du mouvement à l'intérieur. La présence se dirigeait tout droit vers la porte de derrière qui donnait sur la cuisine. Comme si elle attendait un invité.
M'avait-on remarquée malgré toutes mes précautions ? Alors que je tentais d'effacer ma présence, cachée derrière la porte, une voix familière s'éleva de l'intérieur.
« Comme prévu, c'est vous. »
C'était la voix de l'assassin qui m'avait menacée.
La porte s'ouvrit, et l'assassin apparut devant moi, le visage entièrement découvert. À l'instant où je vis son allure, je restai sans voix.
« Inutile d'être surprise, servante. »
Pourquoi portes-tu une tenue de majordome ?
« Le maître a dit que vous vous introduiriez à peu près à cette heure-ci. Alors je vous attendais. »
Cet assassin effronté ne semblait apparemment pas imaginer que sa tenue puisse me surprendre.
« Le maître m'a demandé de vous transmettre un message quand je vous verrais. »
Depuis combien de temps connais-tu Lu pour l'appeler déjà « maître » ?
« Quel message ? »
« "Pourquoi ne pas vous exercer à éplucher les pommes de terre au lieu de perdre votre temps en allées et venues inutiles ?" »
« ... »
« Voilà ce qu'il a dit. »
Je grinçai un peu des dents, mais je me retins. Depuis que j'avais rencontré Lu, mes dents grinçaient chaque fois que je pensais à lui, si bien que j'avais désormais l'habitude de me contenir.
« Vous êtes de mèche, tous les deux ? »
Étaient-ils associés depuis le début ?
À ma question, l'assassin laissa échapper un rire creux, comme si c'était absurde.
« De mèche ? Vous semblez avoir déjà oublié que c'est vous qui m'avez piégé ici. Vous avez vraiment des problèmes de mémoire, comme le dit le maître ? »
Ne raconte pas ce genre de plaisanteries idiotes à l'assassin, toi non plus.
« Je reste ici de mon plein gré. »
Je désignai la tenue impeccable de majordome de l'assassin et répondis :
« Vu ta tenue, j'ai du mal à le croire. »
« C'est compréhensible. Mais je me suis simplement soumis. Il est naturel que le faible se soumette au fort. Vous ne pouvez pas le savoir, mais le maître est quelqu'un de très remarquable, et de terrifiant... »
Comme s'il se remémorait de mauvais souvenirs, l'assassin laissa sa phrase en suspens et frissonna, le visage crispé.
« ... Ouf. Ce manoir est protégé par une magie de haut niveau. Il est absolument impossible d'en voir l'intérieur depuis l'extérieur. Tant que je reste ici, je suis à l'abri de la surveillance de la Guilde, alors je compte rester quelque temps au service du maître et trouver un moyen de survivre. »
Le manoir était protégé par une telle magie ?
'Il est donc assez doué pour lancer une magie de haut niveau et inspirer la peur à un assassin aguerri.'
J'avais eu raison de ne pas engager inconsidérément une conversation physique.
Je n'avais plus tenu d'épée depuis mon retour dans ce corps de femme.
Puisque même mon corps d'origine ne m'était pas familier, affronter quelqu'un du niveau de Lu avec un corps auquel je n'étais pas habituée serait extrêmement dangereux.
« Ton maître. »
« Parlez. »
« Quelle est la probabilité que ce soit lui, le commanditaire qui t'a envoyé vers moi ? »
L'assassin laissa échapper un léger soupir.
« J'ai pensé la même chose au début. Mais à vrai dire, c'est ambigu. Le maître s'intéresse sans aucun doute à la famille Weatherwax. Pourtant, il ne semble pas du genre à engager la Guilde des assassins pour surveiller la baronne Weatherwax. »
« ... »
« Je pense que vous comprendrez ce que je veux dire. Le maître est... un peu particulier. »
« Il n'est pas particulier. »
« Alors ? »
« Il est bizarre. »
Pour la première fois, quelque chose qui ressemblait à un sourire passa sur les lèvres de l'assassin.
« Oui, comme vous dites, le maître est plus que suspect : il est bizarre. Il ne m'a rien demandé d'autre que mon nom. Il serait plus juste de dire qu'il ne s'intéresse à rien. J'en suis moi-même encore à explorer qui est le maître. C'est si mystérieux que je ne peux encore rien affirmer avec certitude. »
Explorer, avait-il dit.
À ce que je pouvais voir, l'assassin ne cherchait pas à me tromper. J'avais remarqué son vif attachement à la survie dès l'instant où il avait retiré la pilule de suicide appelée 【Morsure miséricordieuse】.
Il s'était même accroché à moi en implorant qu'on lui laisse la vie.
Si bien que sa raison de rester dans ce manoir, comme celle d'explorer le mystérieux personnage qu'était Lu, tenaient parfaitement debout.
« Alors fais un marché avec moi. »
« Un marché ? »
« Partageons les résultats de nos explorations respectives. »
L'assassin parut assez surpris et examina attentivement mon visage, puis répondit avec un temps de retard.
« Comme je vous l'ai déjà dit, le maître avait déjà prévu que vous vous introduiriez ici ce soir. Cette conversation ne fera sans doute pas exception. »
« Alors, tu acceptes ou pas ? »
« ... Comment ? »
« Une fois par semaine. À cette heure-ci, à cet endroit. »
« Entendu. »
C'était un gain fort utile.
'Je pourrai savoir à quelles activités suspectes Lu se livre après ses heures de travail.'
Peu importait qu'il soit au courant de ce qui s'était passé ce soir.
S'il savait que je le surveillais, il n'agirait pas inconsidérément non plus.
J'allais regagner le manoir Weatherwax avec ces résultats plutôt satisfaisants quand...
« Attendez. »
L'assassin m'arrêta soudain.
« Il y a quelque chose que je voudrais vous demander. »
Quand je me retournai, l'assassin me posa la question avec l'expression la plus sérieuse qu'il ait arborée jusque-là.
« Vous auriez des astuces pour laver les couvertures ? »
« ... »
« C'est trop difficile tout seul. N'y a-t-il pas de meilleure méthode que d'appuyer avec les mains ? »
Majordome de nom, mais tu te charges aussi de tout le travail de servante.
Prise de compassion, je laissai à l'assassin une astuce qui n'en était pas vraiment une, « n'appuie pas sur les couvertures avec les mains, piétine-les », avant de regagner ma chambre.
Cette nuit-là, je dormis bien.
