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Chapitre 6

Chapitre 6

14 octobre 2026 ~12 min · 2 272 mots

Après cela, il se mit à arranger le petit jardin de lui-même, sans que personne le lui ait demandé.

La gouvernante lui posa toutes sortes de questions insidieuses sur son passé, puis retourna à la cuisine. Elle avait l'air à moitié résignée.

« Hmm. »

Debout dans la cuisine, la gouvernante observait Lu par la fenêtre, le regard troublé.

Pendant ce temps, Lu tenait une conversation intime avec un entrepreneur sorti d'on ne sait où. À en juger par les mots « arbres d'ornement », « fontaine » et « carpes » qui nous parvenaient, il semblait projeter de grands travaux.

Un jardinier engagé pour entretenir le jardin qui fait venir des entrepreneurs professionnels pour le refaire de fond en comble ?

'Je suis jalouse.'

Louche mais beau, riche et propriétaire, en plus. Pendant ce temps, moi, j'ai consacré ma vie à la paix du monde et je joins à peine les deux bouts comme servante.

'Donc ce type n'a pas chassé l'assassin de chez lui.'

Lu pouvait-il être le commanditaire qui faisait surveiller la baronne Weatherwax ? Il fallait que je m'en assure.

À la place de la gouvernante indécise, je pointai Lu du doigt et parlai, ou plutôt, décrétai :

« Renvoyez-le. »

La gouvernante se tourna vers moi.

« Qui ? Monsieur Lu ? »

« Personne louche. »

« Tu parles de toi ? »

De moi ? … Même comme ça, je ne suis pas comparable à ce type.

« Bien sûr, monsieur Lu n'est certainement pas quelqu'un d'ordinaire. Depuis toutes ces années que je fais ce métier, je ne crois pas avoir vu quelqu'un d'aussi singulier. À part toi. »

« Donc, renvoyez-le. »

« Inutile de le pousser dehors si vite, mademoiselle Daisy. S'il représentait un danger pour le manoir, la baronne Weatherwax le ferait expulser. Ne t'en fais pas autant. »

Comment une baronne qui n'existe même pas pourrait-elle expulser cet homme ?

La gouvernante se reposait beaucoup trop sur ses lauriers.

J'allais lui expliquer : 'Un assassin s'est faufilé ici à l'aube, alors je l'ai tabassé et enfermé dans la maison d'en face. Mais aujourd'hui, j'ai vu Lu avec cet assassin à ses côtés. Ce doivent être des espions venus surveiller la baronne Weatherwax', mais je refermai la bouche.

Si je disais ça, je passerais pour louche, moi aussi.

En réalité, je me fiche de la façon dont les autres me voient. Mais quand il s'agit de la gouvernante du manoir Weatherwax, ma position change.

'Il n'y a qu'une famille aussi bizarre que les Weatherwax pour accepter quelqu'un comme moi.'

Si je me faisais renvoyer même de cette maison, je n'aurais nulle part où aller.

L'argent est dangereux à ce point. Il m'empêche de dénoncer clairement jusqu'à l'existence d'espions qui menacent le quotidien de la maîtresse !

« En plus, ce serait dommage de renvoyer un jardinier qui va faire les travaux du jardin lui-même pour la moitié d'un salaire, non ? La famille Weatherwax est serrée même pour ce genre de somme. Attendons de voir, pour l'instant. »

La gouvernante était une véritable esclave du capital de notre époque.

L'argent est dangereux à ce point. Il vous fait garder de bon cœur au manoir quelqu'un qui est peut-être un espion !

« Bien. On se met au travail ? »

Au programme du jour : le nettoyage des fenêtres du premier étage. Pour information, c'est le ménage que je déteste le plus. Le deuxième plus pénible, après le plafond.

En bonne servante de notre époque, loyale envers sa maîtresse, je n'oubliai pas de surveiller l'espion tout en nettoyant les vitres. Que ne ferais-je pas pour protéger mon unique et précieux emploi ?

L'espion arrachait sans conviction les mauvaises herbes mortes du jardin.

Même sa posture pendant qu'il désherbait ne pouvait pas être plus louche. Je l'observai donc d'autant plus attentivement.

'Normalement, dans cette situation, je devrais lui chercher querelle pour un détail, avoir une conversation physique, puis l'amener à révéler ses véritables intentions.'

Comme je l'avais fait avec l'assassin à l'aube.

Mais avec Lu, une telle occasion ne se présentait guère. Étonnamment, Lu ne laissait pas paraître la moindre ouverture.

C'était absurde. Beau, riche, propriétaire, et sans la moindre ouverture, en plus ?

'Quel est son but, au juste ?'

C'est alors que cela se produisit.

Lu, qui jusque-là rangeait les herbes qu'il avait arrachées, s'arrêta soudain et leva les yeux.

« Vous avez quelque chose à me dire ? »

C'était une voix ordinaire, mais les mots de Lu me parvinrent aux tympans avec une netteté perçante.

Le voir se consacrer au jardinage en chemise blanche et en gilet jaune pâle lui allait vraiment… bien. Enfin, qu'est-ce qui n'irait pas bien à une beauté pareille ?

Même si je ne pouvais pas avoir de conversation physique, faire comme si de rien n'était, ça ne valait que devant la gouvernante.

J'appuyai le menton sur le rebord de la fenêtre et lui demandai :

« Qui es-tu ? »

« Si c'est mon nom qui vous intéresse, je me suis présenté tout à l'heure : Lu. Mademoiselle Servante la servante. »

Servante la servante. J'ai beau savoir qu'il se moque ouvertement de moi, ça m'agace.

« Pas ton nom. »

Les yeux de Lu se plissèrent en deux fentes. Il affichait une expression qui aurait dû paraître ravie, mais qui n'avait pas l'air particulièrement ravie.

« Vous voulez dire que vous souhaitez me connaître plus intimement ? Je ne crois pas que nous en soyons déjà là. »

« Arrête de faire le serpent et réponds. Qui es-tu ? Pourquoi es-tu venu ici ? »

Il y avait si longtemps que je n'avais pas autant parlé que j'en étais essoufflée.

« Parce que je suis votre admirateur. »

Quoi ?

Il pencha la tête pour lever les yeux vers mon visage, puis eut un petit rire.

« La nuit dernière, vous avez attrapé un pervers et vous l'avez ligoté chez moi. La façon dont vous avez séquestré sans vergogne un parfait inconnu m'a beaucoup impressionné. J'aimerais vous décerner le prix du citoyen courageux de Midwintry, si je le pouvais, mais… »

« Tu veux dire que tu es entré au manoir pour ça ? »

Encore. C'était si absurde que les mots se déversèrent de ma bouche sans que je m'en rende compte.

Tandis que je frissonnais devant l'étrangeté de ma propre voix, Lu haussa les épaules avec un sourire agaçant.

« Vous croyez ? »

Il n'a donc aucune intention de s'ouvrir de son plein gré. Alors je n'ai pas le choix : il faut l'interroger en face.

Je sautai dans le jardin par la fenêtre ouverte.

« Toi. »

Tandis que je m'avançais à grands pas vers Lu, lui, qui m'observait jusque-là tranquillement, bras croisés, se mit soudain à crier en direction de l'intérieur du manoir :

« Madame la gouvernante ! Servante la servante n'arrête pas de tirer au flanc et de m'importuner. Est-ce acceptable ? Les Weatherwax ne protègent-ils pas les droits de leurs employés ? »

Face à un comportement aussi bassement rusé, je n'eus qu'une seule réaction.

Rebrousser chemin tout droit et rentrer dans la cuisine par la porte de service du manoir.

Je grinçais des dents.

'Louche, et méprisable en plus.'

Me sortir la gouvernante, de toutes les choses possibles ?

Je me consacrai au nettoyage des vitres comme un voleur qui n'a pas la conscience tranquille. J'y mis tant de zèle que je cassai une vitre, mais la gouvernante ne me gronda pas sévèrement. On retint seulement une partie de mon salaire du mois.

Grâce à quoi, à l'heure du dîner, j'avais le moral plutôt bas. Mais comme toujours, seules la gouvernante et moi étions attablées.

« Où est le cuisinier-jardinier ? »

« Il dit qu'il dînera de son côté. Comme chez nous le dîner a lieu après la fin des heures de service. Il continuera sans doute à dîner à part. »

Pas besoin de le voir après le coucher du soleil. Ce point-là, au moins, me plaît.

J'avalai tranquillement le ragoût de légumes insipide.

***

Le lendemain matin.

Après avoir expédié mes tâches matinales, je croisai Lu dans le couloir qui menait à la cuisine. Comme la veille, il m'accueillit dans une tenue trop soignée pour un jardinier (assez soignée, précisément, pour qu'on ne s'étonne pas de le prendre pour le maître des lieux).

« Bonjour, mademoiselle Servante la servante. »

Je l'ignorai et entrai dans la cuisine. J'entendis un petit rire derrière moi.

Lu inspecta la cuisine en tous sens, puis ne prononça qu'une seule phrase.

« Les ingrédients du jour ne sont pas encore arrivés ? »

La gouvernante, descendue la première et qui sirotait son thé, répondit à ma place.

« Nous ne commandons pas les ingrédients, monsieur Lu, nous allons les acheter nous-mêmes au marché. Et les ingrédients du jour sont là-bas. »

Lu regarda les pommes de terre, les carottes et les oignons qui traînaient dans la caisse en bois sous la table, et laissa échapper une brève exclamation.

« Oh, mon Dieu, je croyais que c'étaient des épluchures. »

Pour la première fois depuis son embauche la veille, il avait l'air de goûter aux épreuves et à l'adversité. Pour la première fois, je ressentis une certaine fraternité avec Lu.

Eh oui, cette maison n'a qu'une réputation honorable, mais elle est modérément pauvre. Tu es entré ici pour souffrir.

« Tant pis. Faisons avec pour le déjeuner d'aujourd'hui. Au moins, il semble y avoir du beurre, du poivre, du sel, des herbes et du lait en quantité, c'est déjà ça. Mademoiselle Servante la servante ? »

Il sourit et désigna la caisse.

« Épluchez-les. »

J'épluchai les légumes sans me plaindre.

Avoir vécu comme une mendiante le mois dernier m'avait appris une chose : mieux vaut obéir sagement à celui qui vous nourrit. Au moins pendant qu'il vous nourrit.

J'épluchai les pommes de terre tout en observant Lu.

Après avoir inspecté le placard, il en sortit un plat carré que je n'avais jamais vu, puis une boîte à épices que je n'avais jamais vue non plus.

'Il y avait ce genre de chose, dans cette cuisine ?'

Après avoir soigneusement nettoyé le plat couvert de poussière, il coupa le beurre qu'il avait sorti de son papier et le fit fondre lentement sur le feu. Une fois le plat enduit de beurre, il prit adroitement un couteau de cuisine et trancha finement les pommes de terre.

Il les disposa proprement en couches dans le plat, les assaisonna de poivre et de sel, puis les recouvrit de lait.

Il cuisinait avec une telle maîtrise que je me surpris à le regarder, fascinée, sans m'en rendre compte.

« Mademoiselle la servante. »

Lu m'interpella tout en émiettant des herbes séchées.

« Vous voyez la souris sur la clôture, de l'autre côté de la fenêtre ? »

Comme ça, tout à coup ? Je détournai les yeux de lui pour regarder par la fenêtre. Comme l'avait dit Lu, une petite souris grise trottinait le long de la clôture.

« Cette souris éplucherait les pommes de terre mieux que vous. Vous épluchez à une lenteur ridicule. »

« … Mm. »

C'est un cuisinier. Au moins en cet instant, ce n'est pas un jardinier, c'est un cuisinier.

C'est le seul moyen d'échapper au deuxième round de l'enfer culinaire de la gouvernante. Ne nous le mettons pas à dos.

J'épluchai plus vite. Lu attendit en silence que je finisse les pommes de terre restantes, puis répéta deux fois le même procédé dans d'autres plats. Il ne restait plus qu'à les laisser cuire au four.

Et enfin :

« Je vous en prie, mangez. »

Au moment où je posai sur ma langue le gratin de pommes de terre au merveilleux arôme qui vous remuait l'âme…

Je ne pus m'empêcher de me figer devant la sensation intense, appelée « goût », qui me transperça l'esprit.

'Comment ça peut être aussi bon ?'

Eh oui. Aussi incroyable que cela paraisse, Lu était un cuisinier hors pair.

Il savait parfaitement tirer parti des bons comme des mauvais ingrédients. Entre ses mains, les pommes de terre miteuses et moribondes renaissaient en un gratin parfait.

Un goût excellent, sans commune mesure avec les talents culinaires de la gouvernante dans la même cuisine.

« Vous mangez de bon appétit. »

Lu, qui me fixait intensément, me laissa ces mots et sortit dans le jardin.

Il n'avait pas faim ? Je nettoyai consciencieusement la part de gratin de Lu, restée là.

Une vie confortable et des repas satisfaisants sont des compagnons inséparables. La gouvernante s'essuya les lèvres et laissa échapper, d'une voix à moitié envoûtée, un soupir d'admiration.

« Ça fait des années que je n'ai pas pris un petit déjeuner aussi satisfaisant. Monsieur Lu cuisine vraiment à merveille. J'ai presque des remords de l'avoir engagé à moitié prix. »

En voyant les yeux de la gouvernante, tombée amoureuse du gratin de pommes de terre, mon sentiment de danger, qui s'estompait, remonta en flèche.

'Non. À ce rythme, la gouvernante va complètement tomber sous le charme de cet escroc.'

Peut-être à cause de qui il était, même cette cuisine délicieuse me faisait l'effet d'une excellente manigance.

'Sale renard.'

Travailler sous le même toit qu'un individu aussi pénible ne me convient pas.

'Le plus agaçant, c'est qu'il respire la suspicion par tous les pores.'

Il est sûr de lui, hein ?

J'ai deux hypothèses sur l'identité de Lu.

Un : comme l'assassin, il s'est infiltré pour surveiller la baronne Weatherwax.

Deux : il connaît mon passé et m'a suivie jusqu'ici.

'… Quelles sont les chances que ce soit la seconde ?'

Fin du chapitre 6
Fiche de l'œuvre

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