Ce jour-là, juste après midi.
Naturellement, le baron porta plainte contre nous pour coups et intimidation.
Bon sang. Je n'avais même pas fini de rentrer tout le linge !
« Mademoiselle Daisy, servante de la famille Weatherwax. Et la personne derrière vous est la gouvernante de la maison. C'est bien cela ? »
« C'est ça. »
« Je suis l'agent Thomas. Veuillez me suivre un instant. »
La gouvernante et moi fûmes toutes deux convoquées en salle d'interrogatoire. Non, pour être exacte, la gouvernante se contenta de répondre à quelques questions de l'agent, et je fus la seule à devoir aller en salle d'interrogatoire.
Dans la salle où j'arrivai, ce n'était pas l'agent qui était assis, mais un autre homme.
L'homme, qui avait instauré une atmosphère assez pesante, feuilleta des documents avant de prononcer enfin ses premiers mots.
« Enchanté, mademoiselle Daisy Pager. J'irai droit au but. Nous avons découvert quelque chose d'inhabituel concernant votre identité. C'est peut-être désagréable, mais nous devons régler cette question. »
Je sentais l'homme sonder ma réaction de son regard perçant. Je haussai les épaules pour signifier que ça ne me dérangeait pas.
« D'abord, quand avez-vous été engagée dans ce manoir ? »
« Il y a dix jours. »
« Quel genre de travail faisiez-vous avant de venir dans cette ville ? »
Mais je dus bientôt refermer la bouche.
Cette question était embêtante. Et la raison en était simple. Pour y répondre correctement, l'histoire allait être très longue.
Je suis Daisy, servante. Mais avant de travailler comme servante, je portais un autre nom.
Andert, l'Épée de l'Empereur.
L'un des héros de ces temps troublés qui s'étaient tenus en première ligne de la guerre des Mages, dix ans durant, pour protéger le destin de l'humanité.
C'était moi.
***
Dix jours plus tôt, au bureau de placement de la ville.
« Candidate suivante. »
Quand je levai discrètement la main, une femme à l'air sévère, portant des lunettes à monture métallique, me regarda.
« Entrez. »
Je la suivis dans le bureau. Au moment où je m'asseyais sur la simple chaise en métal placée devant le bureau, la porte se referma comme si elle n'attendait que ça.
En face de moi était assise une femme à l'expression encore plus sévère que la secrétaire qui m'avait guidée, et qui feuilletait rapidement des documents.
Tandis qu'elle sirotait son café, je voyais sur son visage la fatigue d'entretiens sans fin.
Je baissai les yeux vers le numéro épinglé sur ma poitrine.
'Entretien numéro 38.'
Un numéro qui suffisait à expliquer la fatigue.
« Enchantée. Vous êtes une vraie beauté. »
L'examinatrice, qui m'avait détaillée de la tête aux pieds, prit la parole la première.
« Votre nom ? »
Une bonne question.
« Daisy Pager. »
Je m'appelle Andert Pager.
Pour cacher ce nom, j'avais choisi un pseudonyme qui sonnait « servante » aux oreilles de n'importe qui.
Je vous garantis qu'il y a plus de mille servantes prénommées Daisy dans ce monde.
Daisy était un excellent masque pour me guider dans le monde du dur labeur. Même une examinatrice rompue aux entretiens d'embauche était sans défense face à ce qui lui était familier.
« Vous portez le même nom de famille que le héros de la guerre des Mages. Même si c'est un nom courant qu'on trouve partout. Et votre famille ? »
Une bonne question.
« Un frère cadet. »
Mon frère cadet était mort au combat, il y a longtemps, en défendant notre île natale.
Cet enfant s'appelait Andert Pager.
J'avais vécu des années sous le nom de mon frère, après avoir changé mon corps, féminin à l'origine, en corps masculin grâce à une magie ancienne.
J'avais abandonné depuis longtemps le nom reçu de mes parents. Depuis si longtemps. Assez longtemps pour qu'il ne me manque plus.
« Et votre ville natale ? »
C'était aussi une bonne question.
Notre terre natale, à mon frère et à moi, c'est Quin, une île malheureuse où plus personne ne peut vivre.
L'île de Quin, à la pointe méridionale de l'archipel sud de l'Empire, était devenue, littéralement, une mer de feu en une seule nuit. L'Empire y avait envoyé des troupes à plusieurs reprises, en vain.
Le coupable était Méphistophélès, le grand mage qui avait massacré des dizaines de milliers d'humains pour obtenir un pouvoir immortel.
Ainsi, le grand mage Méphistophélès était devenu en un instant le premier ennemi de l'humanité.
Pour anéantir ce meurtrier abominable, treize nations menées par l'Empire s'étaient unies pour former l'organisation appelée 【Alliance magique】.
L'Alliance magique avait remporté la guerre de dix ans, mais les dégâts étaient énormes.
Quatre ans après la fin de la guerre. Le monde se tendait de nouveau vers un avenir où la vie pouvait germer, surmontant les douleurs passées.
Même ainsi, ma terre natale brûlée ne reviendrait jamais.
« Votre taille ? »
« 1,70 m. »
« C'est plutôt grand pour une femme. Ce sera certainement un atout pour le poste auquel vous postulez. »
Un joli compliment.
« Nous avons presque fini. Il ne reste pas beaucoup de questions. Vous n'avez aucune expérience de servante ; quel genre de travail faisiez-vous avant ? »
C'était une question encore meilleure.
« Sans emploi. »
J'étais l'un des commandants de l'Alliance magique.
Et j'avais parcouru les champs de bataille aux côtés de Raphaël, le héros appelé par ces temps troublés.
« Je ne peux confier mes arrières à personne d'autre que toi, Andert. Tu es le seul en qui j'aie confiance. Ça peut paraître ridicule, mais je me dis souvent que si j'avais un frère perdu, ce serait toi. »
Raphaël, commandant suprême des forces alliées, était l'espoir de l'Alliance magique et le salut de l'humanité.
Nous avions vaincu toutes sortes d'ennemis et rassemblé de précieux alliés, avançant pas à pas.
Et enfin, nous étions revenus sur notre terre natale, devenue la Forteresse de Méphistophélès, mais…
Au bout du chemin, le destin final qui m'attendait, c'était la mort.
« Bon sang, tu ne peux pas lâcher cette main ? Attends ! Arrête tout de suite, Andert ! Tu ne peux pas mourir ! Je ne te laisserai pas mourir comme ça ! Reviens tout de suite, Andert Pager ! »
Oui, j'étais bel et bien mort.
J'avais pénétré seul en territoire ennemi, persuadé que c'était, à ma façon, un noble sacrifice pour l'humanité.
'Mais pourquoi suis-je revenue à la vie ?'
Après quatre années entières.
Qui plus est, le corps masculin que j'avais entraîné grâce à la magie ancienne avait disparu sans laisser de trace. Il ne restait qu'un faible corps de femme.
« Qu'est-ce qui vous a motivée à postuler à cet emploi ? »
Ah.
Une bonne question.
« L'argent. »
La réponse, c'est l'argent.
Qu'on soit héros, noble ou simple citoyen, il faut de l'argent pour vivre.
C'était une vérité qui s'appliquait même à moi, revenue à la vie par chance après la bataille finale contre le grand mage Méphistophélès.
J'avais besoin d'argent.
Ni plus ni moins que ce qu'il faut pour vivre exactement trois ans.
« Dernière question. Dans quel genre de maison aimeriez-vous travailler ? »
Une question importante.
« Une maison si dure et si pénible que si l'un des deux employés mourait, personne ne s'en apercevrait. »
« Quel genre d'employeur souhaitez-vous ? »
« Un employeur odieux qui presse ses employés comme des citrons. »
L'examinatrice me regarda comme on observe une folle. Mais ce ne fut qu'un très bref instant.
« Merci de votre temps. L'entretien s'arrête ici. On vous contactera sous une semaine, alors tenez-vous prête. Et prenez ce livre. »
Étais-je reçue ? Avant de quitter le bureau, je pris le petit livre que me tendait l'examinatrice.
『L'Art de parler avec élégance』
Quand je relevai les yeux après avoir survolé le titre, l'examinatrice me regardait comme on regarde un cochon d'or qui roule vers soi.
'Pourquoi un cochon d'or, précisément ?'
Je n'eus la réponse à cette question qu'au bout d'une semaine.
Sur mon deuxième lieu de travail de ma vie, où j'avais été engagée comme servante.
***
Le bureau de placement me contacta dans la journée.
L'examinatrice qui m'avait appelée me tendit un bout de papier portant une adresse inconnue et ajouta une brève explication.
« Vous avez beaucoup de chance. C'est rare de trouver un emploi en une seule journée. Vous allez travailler dans un manoir situé dans le quartier animé de cette ville, et la propriétaire du domaine est la baronne Weatherwax. La famille Weatherwax est l'une des plus prestigieuses et des plus anciennes de l'Empire. Pouvoir travailler pour une telle famille est, d'une certaine manière, un véritable honneur. »
Quand je hochai la tête et tendis la main vers le papier, l'examinatrice le serra fermement du bout des doigts et me dit :
« J'ai une chose à vous demander. Tenez au moins une semaine avant de démissionner. Si vous partez trop tôt, ça nuit aussi à la réputation de notre bureau de placement. »
Je hochai de nouveau la tête, mais l'examinatrice ne lâcha pas le papier.
« Vous n'avez pas lu le livre que je vous ai donné hier ? Une servante doit être polie. Répondez avec des mots, pas avec des gestes. »
Je repensai au livre qui m'avait servi d'oreiller la nuit dernière, quand j'avais dormi sur un banc du parc.
Évidemment, je ne l'avais pas lu.
« Ouais. »
« Parlez correctement. »
« Oui. »
« Ce serait mieux si vous répondiez un peu plus aimablement. Ajouter "j'ai compris" ne serait pas mal non plus. Du moins pour une servante. Essayez de répondre encore une fois. »
Cette pinailleuse d'examinatrice à lunettes.
J'étais agacée, mais je savais que c'était un conseil sincère. Pourtant, par un esprit de contradiction irrépressible, je gardai les lèvres serrées cinq secondes avant de les ouvrir à contrecœur.
« Oui, j'ai compris. »
Je n'aime pas parler longtemps. Parce que cette voix ne m'est pas familière.
Et pas seulement la voix. La taille plus petite, les traits adoucis, la peau tendre m'étaient tout aussi étrangers.
Après avoir vécu dix ans en tant qu'Andert Pager, commandant de l'Alliance magique, et en tant qu'homme, ce corps de femme me semblait être celui de quelqu'un d'autre.
Au point qu'il était difficile de croire que j'avais été une femme quatorze ans plus tôt ; j'avais l'impression de faire entrer de force mon corps dans un moule inconfortable.
« Bien. C'est beaucoup mieux. »
Mais je ne pouvais pas rester éternellement étrangère à mon propre corps.
Maintenant que j'étais engagée comme servante, il me semblait bon de m'y habituer lentement. Très, très, très lentement.
« Allez-y. J'espère que Midwintry deviendra votre nouvelle terre natale. »
Après avoir quitté le bureau de placement, je demandai mon chemin aux marchands ambulants pour trouver mon nouveau lieu de travail.
« Ah, là-bas ? Ce domaine-là, il est facile à trouver. »
Peut-être parce que l'endroit où j'avais été engagée était assez célèbre, il fut très facile à trouver.
Vraiment facile.
En plein milieu d'un quartier grouillant de monde.
L'aspect lugubre du manoir, qu'on aurait pu sans exagérer qualifier de maison hantée, dégageait une présence si écrasante qu'il était impossible de l'ignorer.
