Trois heures de l'après-midi, un jour de semaine. À l'heure où tout le monde faisait quelque chose de productif, une chose qu'on appelle le travail, Lee Kanghyun finit par émerger.
Un studio d'une trentaine de mètres carrés. Une pièce toute simple avec un lit, un bureau, une armoire et une télé. C'était là qu'il vivait.
Pour le logement d'un Chasseur qui avait un jour fait polémique en payant soi-disant dix milliards de wons d'amendes par an, c'était remarquablement miteux.
Ce n'était pas qu'il manquait d'argent. Il ne voyait tout simplement pas l'intérêt de déménager, de choisir des meubles, de remplir je ne sais quels papiers de changement d'adresse, de décorer, de faire le ménage, et de se taper toutes ces autres conneries qui avaient l'air assez épuisantes pour le tuer.
Aaaah.
Un bâillement lui échappa. Lee Kanghyun cligna des yeux plusieurs fois, puis se renfonça sous la couette. Il n'avait pas encore totalement évacué sa fatigue. Il comptait bien se rendormir aussitôt.
Ce qui brisa sa tranquillité, ce fut un coup frappé à la porte.
Toc, toc, toc.
Il l'ignora. Sûrement encore quelqu'un venu faire du prosélytisme. Ce genre de personnes finissait en général par partir d'elle-même si on les ignorait.
BAM BAM BAM. BAM BAM BAM ! BAM ! BAM BAM BAM !
Bon sang. C'est quel abruti, ça ?
On aurait dit que quelqu'un essayait d'enfoncer la porte. Lee Kanghyun repoussa la couette d'un coup de pied et se redressa d'un bond.
Au lieu d'ouvrir, il regarda l'interphone.
Malheureusement, l'écran de cette antiquité était mort depuis des lustres.
Ah, c'est vrai. Je voulais demander au proprio de le faire réparer, mais ça avait l'air trop pénible, alors ça fait six mois que je repousse.
La sonnette aussi était en panne depuis deux ans.
Rien ne fonctionnait correctement dans ce fichu appartement.
Il fixait l'écran noir de l'interphone en soupirant doucement quand la voix venue de dehors le figea sans qu'il s'en rende compte.
BAM ! BAM ! BAM !
« Hé ! Lee Kanghyun ! Je sais que tu es là ! Ouvre la porte. »
Cette voix lui était familière.
Bien trop familière.
Si familière qu'elle lui donna des frissons dans le dos.
Kang Yujun.
Un Chasseur de rang S adoré de tous les citoyens de Corée du Sud.
Numéro un des portails nettoyés cinq années de suite. Avec en plus son physique saisissant, sa conduite irréprochable et un flot régulier de bonnes actions, c'était un héros national qui jouissait d'une confiance publique pratiquement sans limites.
Pour être honnête, si Lee Kanghyun pouvait se vautrer tranquillement chez lui sans le moindre souci, c'était à quatre-vingts pour cent grâce au dévouement de Kang Yujun. Si Kang Yujun avait été aussi paresseux que lui, même quelqu'un d'aussi effronté que Lee Kanghyun aurait dû raider plusieurs fois plus de portails qu'à présent.
Cela n'avait cependant rien à voir avec le fait que Lee Kanghyun détestait Kang Yujun.
Non.
Il le trouvait terrifiant.
Ce type essayait sans arrêt de convaincre Lee Kanghyun de rejoindre sa guilde.
Au début, il s'y était pris avec toute la courtoisie voulue et avait envoyé des propositions en bonne et due forme. Mais à mesure que Lee Kanghyun le rejetait, sa vraie nature avait peu à peu refait surface.
Le bombardement de messages n'avait été qu'un début.
Quand Lee Kanghyun l'avait bloqué, Kang Yujun était passé à la vitesse supérieure en entassant du courrier devant son appartement comme une barricade.
Dégager tous ces bouts de papier qui bloquaient sa porte d'entrée avait été si épuisant que Lee Kanghyun en avait sincèrement eu envie de mourir.
Et ce n'était pas tout.
Ce salaud le traquait aussi.
Il se cachait sans bruit dans la ruelle devant l'immeuble, puis tombait sur Lee Kanghyun dès qu'il sortait récupérer une livraison de repas ou traînait dehors, un sac poubelle au bout du bras.
Une fois pris, il avait droit à trente minutes de sermon au minimum.
Autrement dit, l'image publique de Kang Yujun, discret, sérieux, bien élevé et poli, était entièrement fausse.
De la gestion d'image, ni plus ni moins.
Lee Kanghyun avait même essayé de le menacer une fois.
« Je vais tout balancer aux médias, tu sais ? “La vérité sur Kang Yujun.” »
« Vas-y. De toute façon, c'est pas moi qui vais me faire insulter. Les gens vont juste se dire : “Mais qu'est-ce que Lee Kanghyun a bien pu faire pour que même ce doux Kang Yujun en arrive là ?” »
Lee Kanghyun n'avait rien pu répondre, parce que c'était vrai.
Il n'avait donc eu d'autre choix que de subir le harcèlement de Kang Yujun sans pouvoir y faire quoi que ce soit.
Malgré tout, Kang Yujun n'était jamais entré de force dans son appartement.
Lee Kanghyun s'était au moins consolé avec ça…
Il retint son souffle.
Fais comme si t'étais pas là. Il finira par partir.
Malheureusement, le visiteur indésirable était tenace.
« Si tu n'ouvres pas, j'enfonce la porte. Un, deux… »
« Ah, putain. »
Le juron lui échappa tout seul.
Lee Kanghyun fila vers l'entrée.
Bien sûr, il pouvait toujours payer la porte après coup, mais rien que d'imaginer la galère de se disputer avec son proprio lui donnait la chair de poule. Ça avait l'air d'être une quantité de travail obscène.
Clic.
Lee Kanghyun déverrouilla la porte et ne l'entrouvrit que d'un rien, juste de quoi passer un doigt.
« Qu'est-ce que tu me veux, à tambouriner chez les gens comme— »
Boum.
Une main jaillit par l'entrebâillement.
Une poigne absurde força la porte à s'ouvrir.
Lee Kanghyun envisagea de résister, mais utiliser sa force voulait dire faire bouger ses muscles.
Ça lui parut soudain pénible.
Il lâcha donc simplement la poignée et recula.
Kang Yujun se tenait derrière l'embrasure désormais grande ouverte.
« … »
« … »
Un étrange face-à-face s'installa entre eux.
Kang Yujun dévisageait Lee Kanghyun avec des yeux pétillants.
Lee Kanghyun lui renvoyait un regard noir, avec les yeux morts d'un poisson surgelé.
Kang Yujun regarda une fois le visage de Lee Kanghyun, puis balaya la pièce du regard.
« Tu… vis vraiment ici ? »
Les sourcils de Lee Kanghyun se froncèrent brusquement.
« Je t'ai dit de pas me parler comme ça. »
Les médias, on ne pouvait vraiment pas leur faire confiance.
Kang Yujun, le poli, le discret.
Chaque fois que Lee Kanghyun entendait cette description, il avait du mal à ne pas ricaner.
Foutaises.
Foutaises de merde, oui.
« Oh, allez. Pourquoi tu fais le coincé alors qu'on est tous les deux de rang S ? On a le même âge. Ça fait de nous des amis. Et puis toi aussi, tu me tutoies. »
« Je le fais que parce que t'as commencé. »
« Waouh. Puéril. Kanghyun, t'es quoi, un gamin de primaire ? »
Les mots de Lee Kanghyun moururent dans sa gorge.
Il n'avait jamais été particulièrement doué pour se disputer.
Mais essayer de parler avec un taré le laissait sans la moindre idée de ce qu'il était censé répondre. Il avait la tête complètement vide.
« Dégage. Avant que j'appelle la police. »
Au bout du compte, tout ce qu'il put faire, ce fut de lui dire de partir.
Kang Yujun n'y prêta aucune attention.
Au contraire, aussi effrontément que s'il rendait visite à un vieil ami, il commença à retirer ses chaussures pour entrer.
« C'est un peu un taudis, mais je me permets, une minute. »
Il est vraiment cinglé, ce salaud ?
C'est déjà assez grave qu'il entre sans permission, et voilà qu'il traite ouvertement le chez-soi des autres de taudis ?
« Si t'as aucune raison d'être là, casse-toi. Et retire pas tes chaussures. »
Lee Kanghyun répondit d'un regard vide, puis retourna se glisser dans son lit.
Ça faisait bien trop longtemps qu'il n'avait pas eu de conversation avec un être humain.
Et devoir discuter avec un taré impossible à raisonner l'avait complètement vidé.
Bien qu'on lui ait ordonné de sortir, Kang Yujun aligna soigneusement ses chaussures et entra quand même.
« Kanghyun, tu… n'as plus d'argent ? »
« Quoi ? »
« Tu as payé ces amendes comme un malade et tu as fini par faire faillite ? C'est pour ça que tu vis dans une boîte à chaussures pareille… ? Merde… »
Le regard de Kang Yujun s'adoucit.
Ses yeux s'emplirent de cette profonde pitié qu'on pourrait réserver à un chiot abandonné dans un carton un jour de pluie.
Lee Kanghyun éprouva l'envie sincère et puissante de lui enfoncer les doigts dans les yeux.
Une boîte à chaussures, mon cul.
Avec sa trentaine de mètres carrés, c'était même un grand studio.
Mais Lee Kanghyun n'avait pas l'énergie de discuter, alors il répondit mollement.
« J'habite ici parce que c'est confortable, c'est tout. »
« Menteur. Quel rang S vit dans un studio parce que c'est confortable ? Tu manges correctement, au moins ? Et elle date de quand, cette boîte à pizza ? »
Kang Yujun fit tout un foin et tendit la main pour ouvrir la boîte à pizza posée sur le bureau à côté du lit.
Sans se lever, Lee Kanghyun tendit simplement le bras, lui attrapa la main et la repoussa d'une tape agacée.
« Arrête de fouiller dans mes affaires et dégage. »
« Tes affaires ? C'est littéralement une ordure. »
Lee Kanghyun tira la couette jusqu'au-dessus de sa tête.
C'était une déclaration sans équivoque : il ne ferait plus la conversation à ce salaud bruyant.
Kang Yujun s'en moquait éperdument et continua de lui parler.
« Hé. Kanghyun. »
« Quoi. »
« Arrête de vivre comme ça et rejoins ma guilde. »
Encore ça.
Ça ne le surprenait même plus.
Lee Kanghyun se demandait sincèrement ce que Kang Yujun lui trouvait pour vouloir le recruter si désespérément.
J'ai pas une réputation de psychopathe ?
Il tient tant que ça à avoir un psychopathe dans sa guilde ?
« Non. »
« Je m'y attendais, mais bon sang, t'es catégorique. »
Kang Yujun fit semblant de sangloter, comme s'il était blessé.
Taré.
« Je te verserai un salaire annuel… non, laisse tomber. Rien que la prime à la signature sera égale aux amendes que tu as payées. On te fournira le logement aussi. Tu auras une femme de ménage, et un chef te préparera tes repas. »
C'était légèrement tentant.
Le ménage ? Les repas ?
À vrai dire, ça avait l'air plutôt sympa.
Même jeter les barquettes de plats à emporter, c'était du travail.
Bon sang, rien qu'ouvrir une appli pour se faire livrer, c'était pénible.
Mais la pensée qui suivit aussitôt écrasa la tentation.
Rejoindre une guilde, ça voulait dire aller au travail.
Se lever le matin.
Se doucher.
S'habiller.
Monter dans une voiture.
Se déplacer quelque part.
Rencontrer des gens et les saluer…
« Non. Aller au boulot, ça a l'air trop pénible. »
« T'as pas besoin d'aller au boulot. Prête-nous juste ton nom. Tu n'auras qu'à passer quelques fois de temps en temps. »
« Même sortir ces quelques fois, c'est épuisant. »
« Haaa… »
Kang Yujun inspira profondément, visiblement pour se calmer.
Puis il sortit une enveloppe de documents de sous ses vêtements et la lança sur le ventre de Lee Kanghyun.
« Laisse tomber. Pourquoi je me fatigue à discuter avec toi ? C'est pour ça que je suis venu aujourd'hui. »
« C'est quoi ? »
Lee Kanghyun ne toucha même pas l'enveloppe posée sur son ventre.
Il se contenta de sortir la tête de sous la couette pour la fixer.
« Ta convocation au service militaire. »
« Quoi ? »
« Le ministère de la Défense nationale te l'envoie en coordination avec l'Association. Tu dois faire ton service. »
Qu'est-ce qu'il raconte, putain ?
L'armée ? Pourquoi j'irais dans ce cauchemar, moi ?
Il faudrait se lever à six heures du matin.
Il faudrait se tenir à l'appel.
Il faudrait aller courir.
Il faudrait même manger à heures fixes.
Pas quand il aurait faim.
À heure fixe.
Une routine réglée ? La vie en collectivité ?
Pour Lee Kanghyun, c'était pratiquement une condamnation à mort.
Il tenta désespérément de nier la réalité, la voix tremblante.
« Je suis de rang S. Je suis exempté du service militaire. »
Kang Yujun haussa les épaules.
« Ça ne vaut que si tu exerces réellement comme Chasseur. Tu es à deux doigts de perdre ton statut de service alternatif parce que tu ne remplis pas tes objectifs de résultats. Si tu ignores ça, tu vas vraiment finir en prison, ou tu devras émigrer. »
Et tu es trop flemmard pour émigrer, de toute façon.
Kang Yujun se garda délibérément de le dire.
« Ça n'a aucun sens. J'ai payé chaque amende dans les délais. »
« L'argent ne règle pas tout. L'opinion publique est catastrophique. Ton nom est même ressorti pendant l'audit de l'Assemblée nationale. Ils ont appelé ça “l'état de la gestion des éveillés à haut risque qui jouissent de privilèges sans remplir leurs obligations”. »
Ces putains de députés.
Pourquoi ils se dévouent pas au pays au lieu de dire de la merde sur moi pendant un audit ? Ils ont vraiment rien de mieux à faire ?
Lee Kanghyun se mordit violemment la lèvre.
« Alors choisis. Tu sors avec moi tout de suite pour nettoyer un portail, ou tu te rases la tête et tu pars au camp de Nonsan ? »
Les mains tremblantes, Lee Kanghyun prit l'enveloppe.
Un sceau rouge vif était apposé sur le papier à l'intérieur.
Sceau du ministre de la Défense nationale
Il ferma les yeux de toutes ses forces.
« … C'est où ? »
« Hm ? »
« Je t'ai demandé où il est, ce putain de portail. »
Malgré ces mots violents qui laissaient croire qu'il allait jaillir dehors à la seconde, Lee Kanghyun se leva lentement.
Transpirant l'agacement par tous les pores, il retira son t-shirt et son pantalon en même temps pour enfiler des vêtements de sortie.
C'était une nouvelle technique qu'il avait maîtrisée en cinq ans de vie de reclus.
« … »
Kang Yujun en resta sans voix.
Il s'attendait à ce que Lee Kanghyun retire son t-shirt.
Il ne s'attendait pas à ce que le pantalon parte en même temps.
Les sourcils froncés, Kang Yujun leva une main devant ses yeux pour se cacher la vue du corps de Lee Kanghyun.
« T'as aucune pudeur ? Tu te mets complètement à poil devant quelqu'un. »
« On est deux mecs. Qu'est-ce que ça peut faire ? »
Tss, tss. Quelle diva.
Lee Kanghyun claqua la langue.
Que Kang Yujun se tienne la nuque d'exaspération ou non, Lee Kanghyun enfila lentement un sweat à capuche, puis ramassa un pantalon noir.
[Fiche d'enregistrement de Chasseur]
Nom : Kang Yujun
Sexe : masculin
Date de naissance : 27 janvier
Taille : 188 cm
Guilde : Waterglint (maître de guilde)
Rang de Chasseur : S
Capacité : manipule librement l'humidité de l'atmosphère et l'eau environnante, et peut en modifier les propriétés physiques.
Bilan des raids
Total de portails nettoyés sur 5 ans : 1 528 (n° 1 des résultats de Chasseurs en Corée du Sud)
