[… Tu veux que je t'apprenne l'épée ?]
« Oui. »
La sensation de tout à l'heure, quand j'avais esquivé son coup et comblé la distance d'un seul pas fluide, restait vive.
L'air de cet instant collait encore à mon souffle, électrique, vivant. Comme l'avait dit le Démon Céleste, je n'avais fait que me jeter au-devant d'une lame lancée sur moi… et pourtant, en un éclair, la victoire et la défaite s'étaient décidées.
La vie et la mort s'étaient toujours jouées à quelques instants près, mais ça… ça, c'était nouveau.
J'avais l'impression de manier la mort comme si elle m'appartenait. D'avoir tout dans le creux de la main.
J'en étais certain : cet homme qui s'était écrasé dans ma tête, cet inconnu qui se faisait appeler le Démon Céleste, ce prétendu plus fort sous le ciel d'un autre monde… c'était du vrai. Je m'étais douté qu'il n'avait rien d'ordinaire dès l'instant où je l'avais senti lové dans mon esprit, mais à ce point ?
Il avait réellement régné sur un monde entier.
Si je pouvais apprendre l'épée d'un homme pareil…
[Et pourquoi je ferais ça ?]
Le Démon Céleste ricana.
« Comment ça, pourquoi ? »
Je pris un ton posé, poli et convaincant. « Vénérable Démon Céleste, ne sommes-nous pas liés ? Deux cœurs pour un seul corps. »
[Liés, mon cul. Pourquoi je perdrais mon temps à former un demi-crétin comme toi ? Il n'y a pas plus grand gâchis.]
« Tu as dit que ça t'agaçait de me regarder faire. »
[Je m'en accommoderai. On finit par s'habituer à regarder un idiot se débattre.]
« … »
Alors c'était comme ça qu'il voulait jouer ?
Je passai de la persuasion respectueuse à la déclaration solennelle.
« Démon Céleste. »
[Quoi, encore ?]
« Demain, je vais prendre d'assaut le repaire de Gustav. »
Il eut un reniflement méprisant. [Vas-y. Tu crèveras comme un chien.]
« Quoi que dise mon maître, j'y vais. C'est décidé. »
[Qui a dit que j'étais ton maître ?]
« Quiconque m'apprend quelque chose est mon maître. Même un chien errant nommé Banguri a été mon maître, un jour. Pas d'exception. »
[Je n'ai jamais pris un abruti comme toi pour disciple.]
« Maître un jour, maître toujours. »
[…]
Je m'accrochai à lui sans la moindre honte. Si je pouvais me faire former par l'homme le plus fort que j'aie jamais rencontré, je ramperais autant qu'il le faudrait.
« Maître, tu ne t'inquiètes pas pour la vie de ton disciple ? »
[Tu es d'une impudence écœurante.]
« Ton indigne disciple a une question, Maître. »
[Tch. Quoi encore ?]
« Si je meurs… qu'est-ce qui t'arrive, à toi ? »
[…]
Ça lui cloua le bec.
J'enfonçai le clou. « Je ne sais pas exactement comment ça marche, mais si je meurs, tu te retrouverais dans de beaux draps, toi aussi, non ? Hein ? Qu'en penses-tu, Maître ? »
[… Sale gosse de malheur.]
'Je le tiens.'
J'affichai un sourire triomphant. « Prends-moi pour disciple, Maître. »
[… Disciple insolent.]
« Au fait, dans ton monde, il y a une cérémonie officielle entre maître et disciple ? Je n'en sais rien, moi, je suis un homme sans instruction. »
[Je ne m'y attendais pas et je m'en fiche. Laisse tomber.]
Et c'est ainsi qu'au terme d'âpres marchandages, je devins le disciple du Démon Céleste.
Mais il n'y avait pas de temps à perdre.
Avant même que je puisse savourer ma victoire, la leçon commença, et mon fou de maître m'ordonna de m'asseoir en tailleur pour méditer.
« … Euh, Maître ? »
[Quoi ?]
« Tu as dit que tu m'apprendrais l'épée. Pourquoi est-ce qu'on médite… ? »
[Ferme-la et exécute avant que je te fasse éclater le crâne.]
« Oui, Maître. »
Le Démon Céleste soupira. [Tu as dit que tu avais une journée, c'est ça ?]
« C'est ça, Maître. »
[Ça ne laisse pas beaucoup de temps. Et aucune base dans ce corps de rebut.]
« … Tu viens de traiter ton disciple de rebut ? »
[D'après ce que je vois, ton entraînement externe n'est pas mauvais. Tu n'as pas négligé ton corps, c'est bien.]
« Entraînement externe ? »
Je penchai la tête, devinant qu'il parlait de condition physique.
[Mais ta culture interne… rien. Pas une trace. Même les sans-talent naissent avec une étincelle. Tu es un cas unique : le néant absolu.]
« … »
Ce n'est rien. Je ne suis pas vexé. Non. Pas du tout.
[Enfin, avec mon talent qui s'infiltre en toi, les choses devraient changer.]
« Alors, on fait quoi, Maître ? Par où on commence ? »
[Ça s'appelle respirer et faire circuler l'énergie.]
Il expliqua. [Ferme les yeux et concentre-toi sur ta respiration. Inspire par le nez, expire par la bouche. Rejette l'air impur, aspire l'énergie pure de la nature. L'énergie de cet endroit n'est pas mauvaise.]
Je suivis ses paroles et me concentrai sur mon souffle. Une sensation vive et fraîche me chatouilla les narines.
'C'est ça… le qi ?'
Je me demandai si c'était différent du mana, mais n'ayant jamais senti de mana de ma vie, je n'avais aucun moyen de le savoir.
[Emmagasine le qi que tu aspires dans ton dantian.]
« Le dantian ? Tu veux dire le cœur ? »
[Pas le dantian du milieu : ton dantian inférieur, juste sous le nombril.]
En effet, en me concentrant, je sentis un espace vide à cet endroit.
Dès que j'en eus conscience, je le vis distinctement : un espace absurdement vaste, comme un océan.
Je commençai à y stocker le qi recueilli, peu à peu.
[Tch. Rien que le remplir va prendre la journée. Pas étonnant que tu sois si faible.]
« Tu pourrais te taire, que je me concentre ? »
Le Démon Céleste claqua la langue. [Concentre-toi uniquement sur ta respiration. Oublie tout le reste jusqu'à ce que je te dise d'arrêter.]
« Hou… »
Je vidai mon esprit, ne pensant qu'à inspirer et expirer.
Les Mercenaires de Sherwood… les bandits que j'avais tués… la prétendue dague-clé… tout s'effaça de mes pensées.
Il n'y avait plus que le souffle.
J'ignore combien de temps passa avant que…
[Assez.]
La voix du Démon Céleste trancha le silence.
[Apaise ta respiration, puis ouvre les yeux.]
« Pfiou… »
J'achevai de faire circuler mon souffle et ouvris les yeux.
« Waouh, vous m'avez fait peur. »
Trois personnes se tenaient là, les bras chargés de bagages, et me dévisageaient, les yeux ronds.
« Qu'est-ce que vous faites ? » demandai-je.
Hans répondit : « La vraie question, c'est : et vous ? Vous avez dit que vous aviez besoin de réfléchir, et vous n'êtes pas revenu de la nuit. On s'inquiétait. »
Un instant, je crus avoir mal entendu. « … Attendez, quoi ? De la nuit ? »
« Vous ne vous en êtes pas rendu compte ? C'est déjà le matin. »
En effet, j'entendais le gai pépiement des oiseaux, et le soleil doré pointait au-dessus de l'horizon.
'Je croyais n'avoir fermé les yeux qu'un instant… et c'est le matin ?'
Le Démon Céleste prit la parole. [Ta concentration, au moins, est correcte.]
« … »
Incroyable.
Hans reprit : « Vous aviez l'air plongé dans quelque chose d'important, je n'ai pas voulu vous interrompre. »
Julia ajouta : « Vous allez bien ? Je crois que vous n'avez rien mangé depuis hier. »
Hans hocha la tête. « On s'apprêtait à partir, mais puisque vous êtes encore là, on voulait vous dire au revoir. »
Je me grattai la nuque, gêné, et me levai. « J'ai dû perdre la notion du temps en méditant. »
Je serrai la main de Hans, puis celle de Julia. « Soyez prudents. Prenez soin de vous. »
« Vous aussi. »
« Ashuban, faites attention à vous, vous aussi. Tenez, prenez de quoi manger. »
« Merci. »
Je pris le panier que me tendait Julia et jetai un œil à la petite silhouette qui se tortillait derrière elle.
« Joy, dis au revoir », l'encouragea Julia.
La fillette s'avança. « Euh… »
Elle s'approcha timidement et me tendit quelque chose. « Merci d'avoir sauvé ma maman et mon papa. »
C'était un bracelet tressé de fleurs des champs. Voilà donc ce qu'elle cachait dans son dos.
Je souris et le passai à mon poignet. « Merci. Il est magnifique. »
Mais elle n'avait pas fini : elle me fit signe d'approcher, comme si elle avait quelque chose d'important à dire. « Et… je vais te dire un secret. Tu le dis à personne, d'accord ? »
Elle avait l'air terriblement sérieuse.
« Bien sûr. Qu'est-ce que c'est ? »
Elle jeta un regard à ses parents, qui nous observaient avec un sourire tendre, puis se pencha pour me chuchoter à l'oreille : « Mon nom… il veut dire “la vie”. »
Je la fixai un moment, avec l'impression qu'on venait de me frapper derrière la tête.
Un tour cruel du destin, non ?
Un homme tout juste revenu d'entre les morts… qui rencontrait une fillette dont le nom signifiait la vie.
Je posai doucement la main sur sa petite tête et souris. « Merci. J'emporterai ce secret dans la tombe. C'est le plus beau cadeau qu'on m'ait jamais fait. »
« … Hihi. »
Les adieux faits, il ne restait plus qu'à se séparer.
Avant de partir, je demandai à Hans : « Où il est, ce Gustav ? »
« … Vous comptez donner l'assaut ? »
« Non. Je vais juste exhiber la dague et repartir. »
Hans eut l'air partagé, mais répondit : « Allez droit vers l'est d'ici, vous trouverez un grand fort dans la forêt. Il n'y a qu'un bâtiment de cette taille dans le coin, vous ne pouvez pas le manquer. »
« Merci. »
« Non, c'est nous qui vous remercions. Je vous en prie, soyez prudent. »
« Promis. »
Nous nous fîmes signe. Je les regardai s'éloigner jusqu'à ce que les arbres les engloutissent.
« La vie… hein. »
Je tripotai le bracelet de fleurs à mon poignet, puis serrai le poing. « À partir de maintenant, Joy et moi ne faisons qu'un. Quiconque essaiera de lui faire du mal, je l'écraserai. »
***
Mais Gustav maîtrisait l'aura. À en juger par ce que j'avais vu, il avait été le chef de celui que j'avais tué la veille. Gustav lui-même devait donc savoir manier l'aura.
Même si je m'en étais tiré cette fois, rien ne garantissait que j'y arriverais encore. Partir avec un désavantage, c'était courir à la mort.
Seule l'aura pouvait répondre à l'aura. Et désormais… j'avais un moyen de l'apprendre.
« Maître. »
[Quoi ?]
« Comment on fait de l'aura ? »
[Tu veux dire l'énergie d'épée ?]
« Oui, voilà. J'ai entendu dire qu'il fallait envelopper son cœur de mana pour s'en servir. Cœur de mana, cercle de mana, un truc comme ça. »
[Je me fiche de ces sornettes. Fais ce que je te dis.]
« Oui, Maître. »
[Tu as du qi emmagasiné dans ton dantian, non ?]
« Oui. »
J'en avais amassé un peu pendant la nuit. Comparé à la taille de mon dantian, c'était une goutte dans un lac, mais il était là.
[Fais-le passer dans ton épée.]
C'était… remarquablement simple. « … C'est tout ? »
[Tu as mon talent. Ça devrait suffire. Le reste, débrouille-toi.]
Je choisis la plus belle épée parmi le butin abandonné par les bandits.
Les yeux fermés, je fis remonter le qi depuis mon dantian.
'Oh.'
Il se déplaçait avec une facilité surprenante, presque naturellement : encore un don du talent du Démon Céleste, sans aucun doute.
Je le guidai de mon ventre jusqu'à l'épaule, le long du bras, puis dans la lame.
« … Ça a marché ? »
[Si tu t'y es bien pris, l'épée va chanter.]
La lame sembla boire le qi comme une terre sèche boit la pluie, puis…
Vrrrouuum…
Elle se mit à vibrer, en libérant un bourdonnement qui donnait des frissons.
« Ah… »
La puissance que je n'aurais jamais pu atteindre en des dizaines d'années… se trouvait là, sous mes yeux.
Lentement, une lueur écarlate s'éveilla le long de la lame.
« Ahh… »
Elle dansait comme le feu, comme l'eau, vacillante et vivante.
Un frisson me parcourut le bras jusqu'à l'échine. « Alors, c'est ça… l'énergie d'épée. »
C'était si bouleversant que j'en avais les yeux qui piquaient.
Le Démon Céleste prit un ton mécontent. [Pourquoi ton énergie d'épée a cette tête-là ? Elle est sinistre, on dirait celle d'une secte démoniaque.]
Je m'essuyai les yeux et souris. « Quoi ? Moi, elle me plaît. »
Sinistre ou pas, j'adorais ma petite beauté écarlate.
Le Démon Céleste claqua la langue. [Je n'ai pas le temps de t'apprendre des techniques martiales maintenant. Règle cette affaire, survis, et je t'en apprendrai davantage plus tard.]
« Des techniques martiales ? Genre des formes d'épée ? »
[C'est l'idée.]
« Parfait. »
Maintenant que j'avais l'aura, il était temps d'écraser quiconque oserait menacer Joy.
J'attrapai les vêtements de bandit que j'avais retirés la veille et marchai vers le fort.
Un sourire étira mes lèvres sans que je m'en rende compte.
« Héhéhéhé… »
***
Un homme déboula dans la cour, affolé. « Alerte ! Alerte ! On nous attaque ! »
« Quoi ?! »
Les hommes qui se reposaient saisirent leurs armes et se précipitèrent dehors en scrutant les alentours.
« Où est l'ennemi ?! »
« C'est qui ?! »
L'homme qui avait donné l'alerte sourit. « Ici même. »
Shhhkkk !
Une vague d'énergie d'épée écarlate déferla sur leurs dos.
