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Chapitre 3

Chapitre 3 — La dague d'Ophosis

2 octobre 2026 ~15 min · 2 846 mots

Les trois hommes, tous sauf le chef, chargèrent droit sur moi.

« Allez, allez, bande d'enfoirés. »

Je reculai lentement en les provoquant.

Tout naturellement, l'ordre de leurs attaques se mit en place.

« Espèce de… ! »

Le premier client s'avança. Je levai mon épée pour parer…

« … Hein ? »

Quelque chose clochait.

Je voyais la trajectoire de sa lame. Non, bien plus que la voir. Je la sentais.

À l'instant où mon regard se posa sur son corps, toutes les informations dont j'avais besoin affluèrent dans ma tête : la direction de son regard, le mouvement de ses orteils, ses épaules, son centre de gravité, l'angle de ses coudes.

Tous ces détails s'entremêlèrent et, en un éclair, convergèrent en un seul point.

Épaule droite.

J'effaçai mon épaule droite. Sa lame me manqua d'un cheveu.

« Crève ! »

Pendant que le premier se remettait de son estoc, le second arriva.

Tiens.

Là encore, la même chose se produisit : la ligne que suivrait son épée était parfaitement nette.

Taille horizontale, en haut.

Je pliai les genoux et abaissai ma garde.

Whoush…

La lame passa juste au-dessus de ma tête.

« Haah ! »

Le troisième se rua sur moi.

En bas à gauche.

Encore une fois, son épée ne trancha que du vent.

Dès que je voyais leur posture, je me représentais leur coup suivant, comme si j'entrevoyais un avenir certain.

Se demander comment n'avait aucun sens : je le savais, c'est tout. Je le sentais.

« Enfoiré ! »

Tête, gauche, centre.

J'évitais chaque attaque presque distraitement, en observant la course de leurs épées. Et puis… d'autres détails apparurent.

Comme l'instant précis où la force de leurs coups était la plus faible.

Comme ça.

À cet instant exact, je touchai leur épée du bout de la mienne.

Clang !

La lame fut déviée presque trop facilement.

Clang ! Clang ! Clang !

« C'est quoi ce bordel ?! »

« Qu'est-ce que tu viens de… ?! »

Tout en déviant joyeusement leurs attaques, je remarquai autre chose : une ouverture.

Une brèche qui suppliait presque mon épée de s'y glisser.

J'estoquai.

Chlac !

« Ghhhk ! »

« … Hein ? »

Ça avait vraiment marché ?

C'était entré si facilement que ça en paraissait irréel.

Tchac !

« Gaaah ! »

Schlak !

« Aaargh ! »

« … ? »

En un clin d'œil, les trois étaient à terre.

J'avais beau l'avoir fait moi-même, j'avais du mal à y croire.

C'était quoi, ce délire… ?

Tandis que je contemplais les corps, abasourdi, le chef, qui observait les bras croisés, prit enfin la parole.

« Hmph. Tu as un peu de talent, finalement. »

Il avait l'air amusé.

« Tu mords aussi fort que tu aboies… »

Il dégaina son épée avec un sourire narquois.

« … mais tu t'es trompé d'adversaire. »

Un léger chatoiement parcourut sa lame.

L'Aura.

Voilà pourquoi il se montrait si suffisant. Il savait manier l'Aura.

Qu'un homme incapable d'utiliser l'Aura puisse vaincre quelqu'un qui en était capable, c'était contraire à une évidence aussi ancienne qu'inébranlable.

L'Aura, ça ne se bloquait pas : ça vous tranchait. Plus elle était puissante, plus elle devenait acérée et mortelle.

Les vrais maîtres ne perdaient pas leur temps à croiser le fer pour chercher une ouverture : ils vous découpaient, purement et simplement.

C'était comme si l'un maniait une épée de maître, tranchante comme un rasoir, et l'autre un vieux bout de ferraille cassé et rouillé.

Bref, l'Aura, c'était de la triche.

Mon propre capitaine pouvait, s'il en avait envie, fendre une montagne en deux.

Bien sûr, ce type n'était pas à ce niveau. Mais même une Aura faible suffisait à rendre l'écart flagrant.

Moi, je ne savais pas l'utiliser, je ne l'avais jamais su et je ne le saurais jamais. Lui, si.

Son Aura n'était pas assez forte pour trancher net ma lame, mais elle frapperait quand même assez fort pour l'abîmer.

« Bon, amusons-nous. »

Il fit décrire à son épée un arc fluide.

Je ramenai vivement la mienne pour parer.

Clang !

« Kh… ! »

Comme je m'y attendais, la force était phénoménale. Le choc me remonta le long du bras.

Avec un sourire, il poursuivit son offensive.

Clang ! Clang !

« Pourquoi tu ne refais pas tes petits tours de tout à l'heure ? » railla-t-il.

Mais je n'avais plus le loisir de lire sa posture. Toute mon attention était accaparée par cette lame chatoyante.

Clang ! Clang ! Clang ! Clang !

« … ! »

La pression était trop forte : mon épée finit par se briser.

Il ricana. « C'est fini. »

« Kh ! »

Je n'avais rien à répondre à ça.

Serrant ma lame brisée, je plongeai sur le côté et roulai pour esquiver ses coups.

[Tss, tss, tss…]

Le Démon Céleste claqua la langue.

[Avoir autant de mal face à un adversaire aussi pitoyable.]

Le mépris dans sa voix me fit bouillir le sang.

Ce n'est pas comme si je choisissais de ne pas utiliser l'Aura.

« Alors qu'est-ce que je suis censé faire, bordel ?! » hurlai-je en pleine roulade.

« Je manie l'épée depuis mes cinq ans, ça fait plus de vingt ans ! Et je n'ai jamais senti le moindre mana, alors l'Aura, n'en parlons pas ! Vous vous attendez à quoi, bande de génies à la con ?! »

Le bandit s'arrêta en plein élan et me dévisagea. « … Qu'est-ce qui cloche chez toi ? »

Je le fusillai du regard, les yeux injectés de sang. « J'en sais rien ! J'ai juste envie de péter les plombs, d'accord ? Tu comprends ça, enfoiré ? Tu comprends ? »

« … Complètement cinglé », marmonna-t-il avant de glousser. « Je vais en finir vite. »

Whoush !

« Merde ! »

Je me remis à rouler pour m'écarter.

Le Démon Céleste poussa un lourd soupir.

[Pathétique. Pourquoi paniques-tu devant une aura d'épée aussi grossière ?]

« Alors je fais quoi ?! »

[Tu ne te fais pas toucher, évidemment. Arrête de rouler comme un cloporte et relève-toi.]

Je roulai assez loin pour prendre un peu de distance, puis me relevai d'un bond, les yeux rivés sur mon ennemi.

[Ton champ de vision est trop étroit. Ne te concentre pas sur la pointe de la lame : embrasse toute sa posture.]

Soudain, je vis son coup suivant aussi nettement que tout à l'heure.

[Cette aura d'épée est si faible qu'elle ne vaut pas mieux qu'une lame ordinaire. Arrête de te crisper et traite-la comme tout à l'heure.]

« Hop ! »

Et, d'un coup, esquiver redevint facile.

« Sale petite anguille… »

Frustré, il se mit à frapper à tort et à travers.

Je restai calme, lisant et évitant chaque coup.

Mais… et maintenant ?

Mon épée était brisée. Même avec une lame entière, j'aurais eu du mal ; que pouvais-je bien faire avec une moitié ?

Le ton du Démon Céleste était presque las.

[Ce n'est rien. Une simple question de distance. Quand il frappe large, rapproche-toi.]

« Quoi ? T'es malade ? »

Il voulait que j'entre dans l'arc d'une lame au lieu de m'en écarter ?

L'homme ramena son épée loin derrière son épaule. « Sale têtu. Crève ! »

Le Démon Céleste ignora mon hésitation et aboya un ordre.

[Maintenant. Diagonale gauche.]

« Merde ! »

Je jetai toute prudence aux orties et obéis : je me ruai droit contre la poitrine d'un homme qui s'apprêtait à abattre son épée de toutes ses forces.

Chhhk !

Sa lame siffla à mon oreille.

Et soudain, son visage fut juste devant le mien.

Nos regards se croisèrent.

« … Hein ? » murmurai-je, surpris.

« … Ah ? » répondit-il bêtement.

Je levai la moitié brisée de mon épée.

« Hm ? »

La compréhension passa dans ses yeux, aussitôt suivie de la panique. « A-attends… ! »

Tchok !

J'enfonçai la lame brisée dans son cou.

« Gouhhhk ! »

Il s'effondra.

« … Quoi ? »

Je fixai d'un regard vide l'homme étendu à mes pieds.

Frrr.

Je contemplais encore le cadavre quand un mouvement dans les fourrés attira mon attention.

Hans en sortit, jetant des coups d'œil prudents. « … C'est fini ? »

Il s'avança d'un air penaud, un marteau couvert de sang à la main.

« J'arrivais pour vous aider, mais… on dirait que vous n'en aviez pas besoin. »

Quel sens du timing : attendre la fin du combat pour se montrer.

Je lui lançai un regard blasé. « … Pourquoi ne pas être resté caché jusqu'à ce que je meure ? »

« Hum. Vous vous méprenez. J'attendais le bon moment. »

Il toussota, gêné, puis changea de sujet. « En tout cas, je ne m'attendais pas à ce que vous soyez un bretteur aussi doué. Battre quelqu'un qui sait manier l'Aura… »

Je jetai un coup d'œil à l'homme qui s'étouffait dans son propre sang et répondis : « … Ce n'est pas ça. »

Le souvenir de cette fraction de seconde me brûlait encore l'esprit.

Hans suivit mon regard jusqu'au chef à terre. « Et Joy ? »

« Oh ! »

Je me souvins soudain de la petite fille à qui j'avais dit de rester cachée.

Je retournai en courant au buisson où je l'avais laissée.

Elle était là, accroupie, les mains plaquées sur les oreilles, toute tremblante.

Des traces de larmes constellaient le sol sous elle.

« … »

Je l'observai un instant, puis m'avançai et écartai doucement ses mains de ses oreilles.

Elle tressaillit à mon contact, puis ouvrit lentement les yeux.

« Ah… Monsieur ! »

Ses yeux s'emplirent de larmes. Je me forçai à sourire. « Tout va bien. C'est fini. »

Son visage se décomposa et elle se jeta dans mes bras. « Ouiiiin ! »

« Ça va. Tu as été très courageuse. Tout va bien, maintenant. »

« Ouiiiiin ! »

Je lui tapotai longuement le dos tandis qu'elle sanglotait contre moi.

Julia porta à l'intérieur Joy, épuisée et endormie, et Hans et moi nous occupâmes des cadavres.

Tandis que nous transportions les corps sur une charrette au fin fond de la forêt, Hans scruta les environs et dit : « Arrêtez-vous ici. »

Il désigna un endroit. « Creusez là. »

Nous travaillâmes en silence, sans autre bruit que les coups sourds des pelles.

Tout en creusant, je m'enfonçai dans mes pensées.

… C'était quoi, ça ?

Il ne s'agissait pas seulement de me sentir léger sur mes pieds.

J'avais vu la trajectoire de leurs attaques comme si on l'avait peinte devant moi.

[Ce n'était donc pas seulement une vue aiguisée.]

'Comment ça ?'

[On dirait que… mon talent s'est déversé en toi.]

'… Quoi ?'

Ma pelle se figea en plein mouvement. « Qu'est-ce que ça veut dire ? »

[Exactement ce que ça veut dire. Tu possèdes désormais mon talent.]

'Tu veux dire… que j'ai le talent du Démon Céleste, le plus grand sous le ciel ?'

Je m'étais fait mordre la tête par une bête, j'étais tombé d'une falaise, j'étais revenu à la vie, toutes mes blessures guéries…

Et maintenant, j'avais son talent ?

Comment est-ce que ça pouvait avoir le moindre sens ?

[Peu importe que ça ait un sens. Ce qui compte, c'est que c'est vrai.]

Avant que je puisse répondre, Hans m'interpella : « Ashuban, quelque chose ne va pas ? »

Il m'observait avec curiosité, ayant remarqué que je fixais le vide.

« Ce n'est rien. »

Je me remis à creuser.

Le talent du Démon Céleste…

À cette pensée…

Clang !

Ma pelle heurta quelque chose de dur.

« Arrêtez », dit Hans.

Il m'écarta et dégagea l'objet avec précaution.

« Hngh… tenez ça. »

C'était un lourd coffret métallique.

Je le posai de côté et demandai : « Qu'est-ce que c'est ? »

« Je vous expliquerai plus tard. Enterrons d'abord les corps. »

Il jeta les cadavres de la charrette dans la fosse.

« Un instant », dis-je en récupérant quelques-unes de leurs armes et en dépouillant l'un d'eux de ses vêtements, les plus propres.

« … Pourquoi les vêtements ? » demanda Hans.

« Ils pourraient servir. »

Nous enterrâmes les corps, en laissant de côté l'étrange coffret.

Haletants, nous nous adossâmes à des souches. Hans me passa une gourde. « Merci de nous avoir sauvés. »

Je bus et haussai les épaules. « Ce n'est rien. »

Hans soupira. « Comme vous l'avez sans doute deviné… ce n'étaient pas des bandits ordinaires. »

Je gardai le silence et le laissai poursuivre.

« Ils venaient pour ça. »

Il jeta un coup d'œil au coffret que nous avions déterré.

« Ils reviendront tant qu'ils ne l'auront pas. »

Je lui rendis la gourde. « Qu'est-ce que c'est ? »

Il but, puis dit lentement : « J'ai été autrefois le disciple d'Ophosis, le forgeron légendaire qui a forgé les Neuf Grandes Épées. »

Je me rappelai que les bandits l'avaient appelé le dernier disciple d'Ophosis.

« … Ophosis. »

J'avais déjà entendu ce nom quelque part.

Hans se leva et ouvrit le coffret. À l'intérieur s'en trouvait un autre, bien plus ouvragé.

Il me le tendit. « Ouvrez-le. »

À l'intérieur reposait une dague, dont la lame noire était gravée de fines constellations.

« … L'une des Neuf Grandes Épées ? »

« Non. Quelque chose de plus grand. »

Il secoua la tête. « C'est une clé. »

« … Une clé ? »

« Vers l'héritage d'Ophosis. »

J'eus l'impression d'être emporté par un immense courant du destin, aussi puissant qu'inattendu.

« Tant que cette dague existera, ils continueront de venir. Je croyais cet endroit sûr, mais visiblement, il ne l'est pas. »

Il ne mentionna pas que c'était à cause de moi qu'ils avaient trouvé l'endroit.

« Elle a été forgée dans du fer météorique : elle ne rouille pas, ne se brise pas. Avant de mourir, mon maître m'a demandé de la cacher là où personne ne pourrait jamais la trouver. Il craignait le chaos qu'elle pourrait provoquer. »

Le regard de Hans était lourd de regrets. « Mais je n'ai pas pu m'en débarrasser. Elle a trop de valeur. »

Et aujourd'hui, des décennies plus tard, ce choix avait amené les ennuis jusqu'à sa porte.

« Je suis fatigué. Je ne peux pas faire passer les dernières volontés de mon maître ou le chaos du monde avant ma famille. »

Il leva le bras, comme pour jeter la dague au loin.

Je la saisis. « Et ensuite ? »

« Fuir. Continuer à fuir. »

« Et s'ils reviennent ? »

« Si elle n'est plus là, ils ne nous poursuivront pas. »

« Vous croyez qu'ils vont vous croire ? Ils ne l'ont pas fait la dernière fois. »

« … »

Son expression s'assombrit. « Alors… qu'est-ce que vous proposez ? »

Je faillis parler, puis me ravisai.

Je ne lui devais plus rien : nous nous étions sauvés mutuellement une fois, nous étions quittes.

Pourquoi risquer ma vie pour ça ?

Mais alors… dans l'ombre de mon esprit, je vis un petit garçon en haillons, recroquevillé dans une ruelle crasseuse, les genoux contre la poitrine, les yeux rougis d'une fureur tournée contre le monde entier.

Et de l'autre côté, je vis un homme fait, couturé des cicatrices d'innombrables batailles, debout, seul, au-dessus des corps d'inconnus dans un champ désolé.

Tous deux me fixaient, exigeant en silence que je choisisse.

Au bout du compte, le choix était évident.

« Je la prends. »

« Quoi ? » Les yeux de Hans s'écarquillèrent.

« Je vais emporter la dague, cette “clé”, et partir. Une fois qu'ils sauront que je l'ai, ils cesseront de vous poursuivre. »

« Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? »

« Oui. »

« Ne dites pas ça à la légère. Toutes sortes de gens vont vous traquer. Gustav n'est qu'un début : un jour, ce sont peut-être les démons eux-mêmes qui vous chasseront. »

« Je sais. »

Nos regards restèrent longtemps accrochés.

« Vous allez mourir. »

« Non. »

Je regardai vers la falaise noyée de brume. « N'oubliez pas : je suis l'homme qui a survécu à une chute de la Falaise des Brumes. »

Hans me dévisagea, puis gloussa. « C'est vrai… c'est bien vrai. »

Son regard se fit grave. « Ne mourez pas. »

« Je vous l'ai dit : je ne mourrai pas. »

Il éclata d'un grand rire, puis se leva. « Ils vont revenir. Il faut se dépêcher. »

« Et vous ? »

« Je partirai aussi, demain matin au plus tard. »

« Je vois. »

Autrement dit, j'avais une journée.

« Rentrez. J'ai besoin de réfléchir. »

« … D'accord. »

Il me tapota l'épaule et reprit le chemin de la maison.

Je fis tourner la dague entre mes mains pour en éprouver le poids.

« Démon Céleste. »

[Quoi ?]

« Apprends-moi l'épée. »

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