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Chapitre 2

Chapitre 2 — L'appel resté sans réponse

29 septembre 2026 ~16 min · 3 015 mots

« Bonsoir ! lança une voix. C'était une femme. Vous cherchez Carousel ? »

Je baissai les yeux vers la route. Trois personnes s'y tenaient, dans l'expectative. Je dus cligner plusieurs fois des yeux : les lumières des automates m'avaient laissé des taches éblouissantes sur la rétine.

Celle qui parlait était une femme mince aux cheveux noirs, sans doute proche de la trentaine. Deux hommes l'accompagnaient. L'un, à peu près du même âge, était une grande brindille affublée d'un sourire de bouffon.

L'autre était plus âgé, quarante-cinq ans environ, et n'avait pas l'air de s'amuser le moins du monde. Il portait une barbe hirsute et domptait ses cheveux un peu trop longs sous une casquette. Il ne disait rien, se contentant de tirer lentement sur le cigare qu'il avait à la bouche.

Antoine parla le premier. Il s'éclaircit la gorge.

« On vient rendre visite à mon frère. Carousel, c'est au bout de cette route, c'est ça ? »

« Tout à fait », répondit le grand maigre.

La femme reprit :

« Je m'appelle Valerie. Voici Todd et Arthur. »

Elle désigna le grand, puis le bourru.

« Nous sommes là pour guider les nouveaux venus en ville et vous aider à vous installer. Les choses sont un peu diff… »

Le plus grand, Todd, lui coupa la parole.

« Votre frère, ce serait pas Christian Stone ? » demanda-t-il avec un sourire amusé.

Ses deux compagnons parurent décontenancés par la question. Ils fixèrent Antoine avec attention.

« … Si, répondit Antoine. Vous le connaissez ? »

Valerie, Arthur et Todd échangèrent un regard.

« Oui, on le connaît, dit Valerie sans se démonter. Depuis des années, maintenant. Vous devez donc être Antoine ? »

« C'est moi, dit Antoine. On est censés aller au lac Dyer. Il a une maison au bord du lac, là-bas. C'est par ici ? »

Todd éclata de rire.

« Il vous a invités à la maison du lac ? Eh bien, vous allez passer un bon moment. »

« Nous allons vous conduire jusqu'à lui, dit gaiement Valerie. Vous venez tous voir Chris ? Il y a un événement pour le Centenaire, on attend des invités d'un moment à l'autre. »

« Nous deux, on vient pour la convention d'horreur en ville, dit Bobby en passant le bras autour des épaules de sa femme. C'est par là aussi ? »

« Oui, répondit doucement Valerie. Vous devez être Bobby Gill ? »

« C'est moi », dit Bobby.

Elle se tourna vers mes amis et moi.

« Nous devons faire une petite visite aux invités en chemin avant de vous emmener voir Chris. Ça vous dérange de nous suivre ? »

Antoine prit le temps de réfléchir à la demande, puis répondit :

« Pas de souci. On était censés prendre ça ? »

Il brandit les trois tickets que lui avait donnés Silas, le Bonimenteur Mécanique.

« C'est pour participer aux animations, dit Todd, si vous avez envie de jouer. On a des trucs vraiment sympas cette année. Je suis sûr que Chris vous en a parlé. »

« Il y a un quiz dans un bar, c'est ça ? demanda Antoine. Un quiz sur les films d'horreur ? »

« Exact, dit Todd. Mais vous ne gagnerez pas, si j'ai mon mot à dire. »

À vrai dire, ce quiz sur les films, c'était la raison de ma présence. Il leur fallait un joker.

« Parfait, dit Valerie. Si les invités de la convention veulent bien passer devant. »

Bobby Gill et sa femme Janet s'avancèrent en traînant leurs bagages.

La femme au blouson de cuir marron resta en arrière avec nous, sans dire un mot, portant ses maigres affaires.

« Drôle de moment pour visiter le coin, non ? » me chuchota Camden alors que nous ramassions nos bagages pour suivre les trois guides.

Je hochai la tête.

« C'est quel genre d'endroit, Carousel ? » demanda Anna à Antoine tandis que nous nous mettions en route.

« Mec, j'en sais rien du tout », répondit-il.

Il devait être aussi perdu que nous. Visiblement, son frère ne lui avait pas parlé du comité d'accueil.

Anna se rapprocha de Camden et moi et me demanda :

« Tu fais quoi, après le diplôme ? »

« Le tour du monde, dis-je sans cesser de marcher. Je vais aller de ville en ville en gardant toujours une longueur d'avance sur l'organisme de mon prêt étudiant. »

Anna rit.

« J'y ai pensé, dit-elle. Je crois qu'ils me retrouveraient. »

« En vrai, un master, dis-je. Je ne sais pas trop en quoi, mais au moins, ça repousserait le monde réel de quelques années. »

« Ils devraient mettre ça sur leurs brochures », dit Camden.

« Et vous deux ? » demandai-je.

Je regardai Camden.

« Tu vises toujours la fac de médecine ? »

« Non, dit Camden. Je reste en ingénierie. L'attrait du savoir s'est émoussé. Je veux juste avoir mon diplôme, gagner assez pour faire vivre ma famille, et prendre ma retraite tôt. »

« Plus de médecin surfeur ? » demandai-je.

C'était une blague de quand on était gamins. Camden disait qu'il voulait ouvrir un cabinet près d'une plage.

« Ingénieur surfeur, dit-il. Les horaires sont meilleurs. »

Camden et moi avions réussi à reprendre là où nous en étions restés. Les blagues nulles étaient comme une poignée de main secrète entre nous, quand on était petits. J'étais content de voir qu'on marchait encore au même pas.

« Et toi, tu as décidé quoi ? » demandai-je à Anna.

« Antoine dit qu'il fera de moi sa secrétaire à l'Intérieur quand il sera élu président, alors j'ai déjà un poste qui m'attend, dit-elle. Je pense faire du bénévolat en attendant. »

Je ris.

« Il a fait le bon choix. »

Tout en marchant, ma curiosité revint à ces étranges tickets que nous avait si généreusement distribués ce sinistre automate. Je sortis les miens de ma poche pour les examiner. Mes amis ne s'intéressaient peut-être pas beaucoup au jeu de rôle que la ville de Carousel organisait, mais moi, ça m'intriguait. Carousel était-elle une sorte de colonie de grandeur nature de luxe, ou quelque chose du genre ?

« Tu as eu quoi, toi ? » demandai-je à Camden en lui montrant mes tickets.

Il me montra les siens.

Il avait un ticket argenté :

L'Érudit

Archétype majeur

Tu es l'Érudit. Tu as toujours été le plus intelligent, le plus malin, le plus savant. Mettons tout cela à l'épreuve. Quand le danger rôdera à ta porte, sauras-tu déjouer le mal par la réflexion, planifier ta réussite ou résoudre le mystère ?

Révise bien ! Ce sera l'examen le plus difficile que tu aies jamais passé.

Statistiques de base

Trempe – pour les exploits de force et la capacité offensive

1

Culot – pour rendre ta performance convaincante

2

Vivacité – pour être rapide, agile, insaisissable, et toujours atteindre ta cible

2

Flair – pour la perception, la planification et la déduction

5

Ténacité – pour la volonté, la résistance et l'endurance

1

Armure Scénaristique – Conquérir les cinq aspects de l'Armure Scénaristique fera de toi un Maître de l'Horreur.

11 (total de toutes les statistiques)

Ses statistiques étaient presque identiques aux miennes.

Il avait aussi reçu un ticket vert :

Le bon outil pour le bon boulot

Type : Bonus

Archétype : Érudit

Aspect : ---

Statistique utilisée : Flair

Chaque monstre a sa faiblesse. L'Érudit doit s'efforcer de la trouver. Lorsque tu élabores un plan qui exploite la faiblesse mortelle de l'ennemi, tu reçois un bonus de Flair. Lorsque tu combats un ennemi en l'attaquant avec sa faiblesse mortelle, tu reçois un bonus de Trempe.

Loup-garou, je te présente la balle en argent.

Son troisième et dernier ticket était bleu :

Eurêka !

Type : Intuition

Archétype : Érudit

Aspect : Chercheur

Statistique utilisée : Flair

Dans les films, un personnage parvient souvent à trouver dans un livre l'unique ligne de texte qui l'aidera à résoudre le mystère ou à vaincre le monstre. Il ne lui faut jamais plus de quelques instants de recherche. Quand ce ticket est équipé, le joueur reçoit des indications sur le papier peint rouge pour l'aider à fouiller des volumes entiers de texte à la recherche de l'information nécessaire. Tu seras rapidement attiré vers elle.

Ce cliché t'aidera peut-être à trouver l'information dont tu as besoin, mais c'est à toi de trouver comment t'en servir.

« C'est quoi, ces trucs ? » demandai-je à mi-voix en lui rendant ses tickets.

Qu'est-ce que le ticket voulait dire par « le joueur reçoit des indications sur le papier peint rouge » ?

On l'expliquerait sans doute aux gens qui jouaient vraiment, me dis-je. Je finis par laisser tomber la question.

« Archétype qui te va bien », dit Camden en désignant mon ticket du Cinéphile.

« Le tien aussi, l'Érudit », répondis-je.

J'aurais voulu jeter un œil aux tickets des autres, mais avant même que je puisse demander, les trois guides s'étaient arrêtés sur la route et s'étaient tournés vers nous.

« Nous devons attendre ici quelques minutes. Il y a quelque chose que les nouveaux venus doivent voir », dit Valerie, d'un ton lent et posé. Comme un gardien de zoo qui parle à un lion.

Il se passait quelque chose d'étrange. Je n'arrivais pas à mettre le doigt dessus. Plus étrange encore, je me sentis envahi d'une sensation douce et cotonneuse. Je n'étais pas inquiet le moins du monde.

Sur le côté gauche de la route, là où nous nous étions arrêtés, se dressait une grille en fer forgé. Le portail, un peu plus loin, portait un panneau dont la partie supérieure avait été arrachée. Il ne restait que le slogan : « Le Joyau de Carousel ». Le portail était cadenassé, et toute la grille était hérissée de ces pointes décoratives qu'on voit souvent autour des maisons de luxe. C'était toujours mieux que du barbelé.

« J'ai hâte, dit Bobby. Je savais que ce serait une convention chic, mais j'ai l'impression que ça va être génial. »

Il regarda sa femme et la serra fort contre lui.

« Je le sens bien, chérie. »

C'était comme s'il essayait de la forcer à s'amuser par sa seule volonté.

Sa femme n'avait pas l'air très enthousiaste. Elle avait l'air inquiète.

Les guides ne cessaient de consulter leur montre. Je regardai mon téléphone, mais l'heure était complètement fausse. Il affichait cinq heures de l'après-midi, alors que l'obscurité qui gagnait m'indiquait qu'il était bien plus tard. Presque le coucher du soleil.

L'heure qu'ils attendaient dut arriver, car ils cessèrent soudain de regarder leur montre.

« Il faut que vous nous écoutiez, pour ce qui va se passer. C'est d'une importance vitale de faire ce que nous disons », dit Valerie.

Encore ce ton calme de gardien de zoo.

Ses yeux scrutaient l'autre côté de la grille. Je ne voyais pas grand-chose derrière, entre les herbes folles et les fourrés. Todd, le grand guide, ne regardait pas la grille. Il nous observait, nous et nos réactions. Le troisième, Arthur, n'avait toujours rien dit. Il gardait les yeux sur le bout de son cigare, comme si rien dans cette situation ne l'intéressait le moins du monde.

J'entendis quelque chose approcher au loin.

Des pas.

Une respiration haletante.

Des gémissements.

Une femme jaillit d'un fourré juste à côté de nous et percuta la grille de plein fouet, en pleine course. Elle était jeune, à peu près mon âge, la peau foncée, de longs cheveux bouclés qui flottaient derrière elle, et une terreur absolue dans les yeux.

Kimberly et Janet hurlèrent.

La femme avait heurté la grille avec une telle violence qu'une plaie s'ouvrit sur son front. Le sang se mit à ruisseler sur son visage.

« Au secours ! hurla-t-elle en nous voyant. Je vous en prie ! Je vous en prie ! »

Elle secoua la grille, mais celle-ci ne céda pas.

Valerie s'adressa à nous d'une voix forte et calme.

« Ne faites rien. Ne lui parlez même pas. »

Nous étions en train de paniquer. Antoine jurait sans arrêt ; Kimberly le tirait par le bras, cherchant à être rassurée.

Et pourtant, personne ne fit rien. Nous avions peur, mais nous étions aussi… apaisés. Comme si nous regardions un film et non la réalité. Nous ne réagissions pas normalement.

« Aidez-moi ! » hurla de nouveau la femme.

Elle me regarda droit dans les yeux, me suppliant.

« Je vous en prie. Ils arrivent. »

Je commençai à montrer du doigt le portail plus loin sur la route, mais Valerie dut voir l'idée se former dans mon esprit, car elle tendit la main et m'attrapa le bras.

« Ne lui parlez pas, dit-elle. Regardez-la. Concentrez-vous sur elle. Vous voyez quelque chose d'étrange ? »

Évidemment que je vois quelque chose d'étrange, pensai-je. Il y a une femme terrifiée qui saigne de partout. J'obéis tout de même à Valerie. Et effectivement, j'entrevis une chose que je n'avais jamais vue. C'était la première fois que je voyais le papier peint rouge. Je n'arrivais pas à distinguer ce qu'il y avait dessus, mais c'était l'ébauche d'une affiche de film. Je vis aussi le mot PNJ, mais je refusai d'y croire. J'avais la nausée.

Des cris retentissaient derrière la femme. Des hommes la pourchassaient. J'entendis l'aboiement d'un chien de chasse.

« Je vous en prie, dit-elle. Ils ont un autre type dans la cave. Aidez-nous, je vous en prie. »

Personne ne dit ni ne fit rien. Tout le monde avait l'air terrifié. Tout le monde, sauf les trois guides, dont l'expression tenait plutôt de la honte ou, peut-être, de la résignation.

Alors, la femme tenta de se faufiler entre les barreaux. Elle était trop grande. Les barreaux étaient trop serrés et leurs pointes trop acérées. Elles s'enfonçaient dans sa chair comme des hameçons, mais elle poussait encore, désespérément, vers la liberté.

« Bon, on y va, dit Arthur, qui parlait pour la première fois. Vous n'avez pas envie de voir la suite. »

Je le crus.

Il se détourna pour partir. Tout le monde lui emboîta le pas d'un pas rapide, laissant la femme derrière nous.

Samantha. Elle s'appelait Samantha. Je ne savais pas trop comment je le savais, mais je le savais.

Nous dépassâmes le portail et fûmes bientôt loin de la propriété. La dernière chose que nous entendîmes d'elle fut un cri qui résonna loin derrière nous. Je refusai même d'y penser.

« C'est quoi, cet endroit ? » exigea de savoir Janet.

Elle était entre les larmes et la fureur.

« Chérie, dit son mari, ça fait partie du spectacle. C'est pour la convention. »

Mon Dieu, j'espérais qu'il avait raison, mais les trois guides ignorèrent la question.

Une fois qu'ils nous eurent éloignés de la femme ensanglantée, nous arrivâmes sur un tronçon de route bordé de terres agricoles. Du maïs à perte de vue.

Valerie toussa pour attirer l'attention de tous.

« Nous sommes désolés que vous ayez dû voir ça, dit-elle. Mais nous espérions qu'en vous le montrant, la suite serait plus facile. »

Elle se retourna vers Arthur. Il lui fit un signe de tête pour l'encourager à continuer.

« Carousel n'est pas ce que vous croyez. Il n'y a pas de convention d'horreur. Votre frère Chris ne vous a pas invités. Tout ça n'était qu'un piège. »

« Qu'est-ce que vous racontez, bordel ? dit Antoine. J'ai parlé à Chris. Vous avez dit que vous le connaissiez. »

Valerie eut l'air sincèrement triste en l'entendant.

Arthur prit le relais.

« Ça fait combien de temps que vous n'avez pas vu votre frère en chair et en os ? »

Antoine hésita à répondre.

« Des années, pas vrai ? poursuivit Arthur. C'était quoi, huit ou neuf ans ? »

Il se retourna vers Todd.

« Huit ans », dit Todd.

Valerie hocha la tête.

Antoine resta un moment sans répondre.

« Je l'ai eu en FaceTime », dit-il.

« Je ne sais pas ce que c'est, mais je peux vous dire que ce n'était pas votre frère à qui vous parliez », dit Arthur.

« Qu'est-ce que vous racontez ? » répliqua Antoine d'un ton de défi.

« Laissez-moi deviner. Un jour, votre frère a disparu. Il a sûrement laissé un mot ou un message sur le répondeur, alors personne n'a appelé la police. Vous ne l'avez plus revu depuis, jusqu'à ce qu'il vous appelle à l'improviste, des années plus tard ? »

Antoine ne répondit pas. Arthur avait vu juste.

« Il vous a posé des questions sur votre vie et sur vos amis. Des deux, c'était toujours vos amis qui semblaient l'intéresser le plus. Il voulait plein de détails précis. Il a appris leurs noms, leurs personnalités, leurs passe-temps ? »

Antoine écarquilla les yeux.

« Et quand il vous a enfin invité à venir dans sa maison du lac… »

Todd gloussa.

« … il vous a dit lesquels de vos amis il voulait que vous ameniez. Pas vos potes de l'équipe de basket. Il voulait que vous ameniez votre ami le plus intelligent… »

Il désigna Camden.

« … et votre amie la plus jolie. »

Il montra Kimberly.

« Il a même dû vous demander si vous connaissiez quelqu'un d'obsédé par les films d'horreur, pas vrai ? »

Il me montra du doigt.

Comment le savait-il ?

« Il vous a dit : "Amène ces amis-là et viens chez moi", c'est bien ça ? »

Antoine ne répondit pas. Kimberly l'implora :

« Antoine, il a raison ? »

Antoine hocha la tête.

« Mais ce n'était pas comme ça. Chris était juste… »

« Ce n'était pas à Chris que vous parliez, dit Arthur. Chris est coincé ici avec nous depuis le début. Si je ne me trompe pas, il est arrivé en même temps que Val et Todd, c'est ça ? »

Todd acquiesça.

« Ce n'était pas à Chris que vous parliez. C'était à Carousel. Et maintenant qu'elle vous tient, elle ne vous laissera jamais repartir. »

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