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Chapitre 3

Chapitre 3 - La Paille de trop II

3 octobre 2026 ~13 min · 2 537 mots

J'essayais encore d'encaisser la révélation qu'Arthur venait de nous assener quand j'entendis des pas derrière moi. Je me retournai : Janet repartait en courant vers le parking, son mari sur les talons. Il tentait de la retenir, mais elle ne voulait rien entendre.

« Eh bien, dit Todd. D'habitude, il faut un peu plus de temps pour convaincre les gens qu'on dit la vérité. Je compte ça comme une victoire. »

« Je croyais que tu devais les garder calmes », lança sèchement Arthur à Valerie.

« J'ai essayé. C'est ce que je fais, répondit Valerie. Elle a dû faire un bon jet. »

Un bon jet ?

Comme dans un jeu de rôle ? Si ça voulait dire ce que je pensais, Valerie nous empêchait d'une manière ou d'une autre de paniquer et de nous enfuir comme Janet.

Une pensée me traversa l'esprit : est-ce qu'on ne devrait pas nous aussi fil...

« Pas d'inquiétude, vous tous, dit Valerie. Tout va bien se passer. »

Et revoilà sa voix de gardienne de zoo.

Et ça marcha. L'étincelle de panique qui s'était allumée en moi s'éteignit.

J'avais l'impression que tout irait bien. Il fallait juste qu'on aille au fond des choses.

« Va chercher les égarés », dit Arthur à Todd.

Todd hocha la tête et partit derrière eux, sans jamais perdre son sourire de bouffon.

Pendant que nous attendions, Arthur et Valerie parlèrent à voix basse. Il me sembla les entendre qualifier Janet d'« Hystérique ». Un peu excessif. Bon sang, j'avais presque envie de les suivre et de me faire ramener loin d'ici.

Je ne m'attendais pas à les voir revenir. Janet paraissait résolue à laisser tout ce cirque derrière elle. En entendant des pneus crisser au loin, je me dis qu'ils avaient mis les voiles, mais dix minutes plus tard ils réapparurent sur la route. Janet avait l'air terrifiée. Bobby, perplexe. Todd, lui, riait à gorge déployée.

« La sortie a disparu, dit Bobby à voix basse. La route par laquelle on est arrivés... elle n'existe plus. Cette convention, c'est... quelque chose. »

Il se raccrochait encore à l'idée que tout ça faisait partie d'une convention d'horreur interactive très élaborée. Et moi aussi, un peu.

Tandis que le couple rejoignait lentement le groupe, Arthur poursuivit ses explications sur l'entité malveillante qu'on appelait Carousel.

« Il faut faire attention en ville, dit-il. Il y a mille façons différentes de se faire tuer ici, et certaines sont vraiment difficiles à voir venir. »

Valerie prit le relais. « Carousel est un endroit terrifiant, mais elle obéit à des règles prévisibles. L'une d'elles, c'est qu'en arrivant ici, on doit terminer une intrigue. »

Elle désigna la grille en fer forgé où nous avions vu la femme terrifiée. « Cette femme s'appelle Samantha. C'est un personnage non joueur d'une intrigue appelée Chambres toujours complètes. C'est une intrigue de niveau moyen, alors on ne voulait pas que vous interagissiez avec elle, sinon vous auriez pu rester coincés dans l'histoire. Il n'empêche que vous devez terminer une intrigue bientôt. Carousel va continuer à essayer de vous pousser dans l'une d'elles. Alors on vous en a choisi une, une qu'on pense pouvoir vous aider à terminer sans trop de mal. »

Les trois guides nous firent signe de continuer plus loin sur la route.

Et nous suivîmes, sonnés, engourdis.

En chemin, nous longeâmes une mosaïque de cultures.

« Ce n'est pas la saison pour tout ça », nous chuchota Camden, à Anna et à moi. Antoine et Kimberly marchaient plus loin derrière.

Je regardai autour de moi. Il avait raison. Du maïs, du blé, des citrouilles et des tournesols. Ce n'est pas ce qu'on voit au début de l'été. C'étaient des cultures d'automne.

Les cultures n'étaient pas la seule chose qui clochait. Il faisait trop frais. Même le soleil et le ciel n'avaient pas l'air d'un ciel d'été.

Je travaillais à plein temps à trouver une explication rationnelle à tout ce que je voyais. Ça n'aidait pas.

Est-ce que tout ça pouvait être réel ?

Je repensai à ce qu'on nous avait dit sur les intrigues. Je sortis mes tickets. Mon « Armure Scénaristique » était de onze, mais elle serait réduite de moitié dès que j'entrerais dans une intrigue.

Au cinéma, l'« Armure Scénaristique », c'est le terme qu'on emploie pour justifier les rebondissements improbables. Le tueur masqué élimine l'ancien marine comme s'il était en carton, mais la pom-pom girl du lycée parvient à le repousser : c'est l'Armure Scénaristique.

Un personnage meurt d'une petite tape sur la tête ; un autre survit à trois explosions et quatre coups de couteau. Armure Scénaristique.

Le méchant est invincible face à un personnage secondaire, mais le protagoniste en vient à bout sans effort ? Deux mots. Armure. Scénaristique.

Je ne savais pas comment ça fonctionnait à Carousel, mais si ça voulait dire ce que ça avait l'air de dire, et si tout ça était réellement vrai, ça ne pouvait signifier qu'une chose : j'étais fichu.

Nous marchâmes si longtemps que des bâtiments commencèrent à apparaître. Nous arrivâmes enfin devant un grand portail où on lisait « La Ferme familiale de Patcher ». Je fus presque choqué de voir que, contrairement au reste de Carousel que nous avions vu jusque-là, cet endroit avait du monde. Il y avait même des enfants qui couraient partout en criant et en s'amusant.

La Ferme familiale de Patcher était un site d'agritourisme. Vous savez, un de ces endroits avec des balades en charrette de foin, des lancers de citrouilles et des jeux de fête foraine sur le thème de la ferme.

Aucun des gens de la ferme ne nous prêta attention. Ils me donnaient une impression très étrange. C'est là que mes visions du papier peint rouge se mirent vraiment à s'embraser. Je voyais des mots que je n'arrivais pas tout à fait à lire, mais je savais qu'ils avaient quelque chose d'inhabituel. Je soupçonnais que, comme Samantha, la femme ensanglantée, ces gens étaient des PNJ.

Ils portaient aussi une quantité agressive de jean.

Je ne sais pas laquelle de ces deux choses me mettait le plus mal à l'aise.

On nous conduisit au fond de la ferme, là où il n'y avait aucun PNJ. Un énorme étalage de citrouilles était dressé sur des bottes de foin. À côté, un guichet indiquait « Labyrinthe de maïs 5 $ ». Un écriteau sur le guichet disait « Ouvert ».

Pendant que je lisais, les mots « La Paille de trop II » jaillirent dans mon esprit.

« Où est le préposé ? » demanda Janet. Elle était sortie de son hibernation apeurée.

Elle avait raison ; il était évident qu'il aurait dû y avoir quelqu'un ici. Derrière le guichet, une chaise avait été renversée, et la caisse restait ouverte, intacte, à la portée de n'importe qui. Je regardai autour de moi, mais nous étions seuls.

« Tu as l'œil. Les Hystériques sont très douées pour cette partie-là, dit Valerie. C'est plutôt étrange que le préposé ait disparu et que la chaise soit renversée, alors que la caisse est juste là, ouverte. Essayez de regarder ce guichet et de vraiment vous concentrer dessus. Qu'est-ce que vous voyez ? »

Je fis ce qu'elle disait. À vrai dire, je ne voyais rien d'autre que le papier peint rouge, mais c'était vrai, quelque chose me hurlait dessus depuis le fond de mon esprit. Il y avait quelque chose à voir, mais je n'arrivais pas à le distinguer. Qu'est-ce que mon cerveau essayait de me dire ? Soudain, j'eus un éclair : une image qui ressemblait à l'un de ces vieux indicateurs d'ascenseur qu'on voit dans les hôtels chics, avec une aiguille qui pointe l'étage où se trouve la cabine pendant qu'on attend.

Mais l'indicateur dans ma tête n'avait pas de numéros d'étage. À la place, il y avait des mots. Et si je ne pouvais pas tous les lire, j'en lisais un : « Présage ».

« Il faut un moment avant de voir les choses clairement, dit Valerie. Mais ceci est un Présage. C'est un signe inquiétant qui annonce que quelque chose va se produire. Cette intrigue s'appelle La Paille de trop II, et vous savez que c'est une intrigue parce qu'il y a un Présage juste ici : le signe que de mauvaises choses vont arriver.

« Parfois les Présages sont subtils, comme un préposé mystérieusement disparu. D'autres fois ils sont évidents, comme une femme en sang qui accourt vers vous pour demander de l'aide. Mais chaque fois que vous voyez un Présage, la chose suivante à guetter, c'est le "Choix". »

Todd prit le relais. « Dans ce cas précis, le Choix est plutôt simple. Soit vous entrez dans le labyrinthe, soit vous partez. Vous avez aussi la possibilité d'aller fouiller la ferme là-bas, dit-il en montrant le côté du labyrinthe de maïs. Mais on préfère que vous laissiez ça de côté pour l'instant. »

Ce fut au tour d'Arthur de prendre la parole. « Le labyrinthe de maïs, c'est simple. Vous allez jusqu'au bout. C'est tout. Pour vous, c'est l'intrigue entière. Nous trois, on s'occupe de l'histoire à proprement parler. Vous n'avez qu'à marcher de l'entrée du labyrinthe jusqu'à la sortie. C'est tout. Il est pratiquement impossible de se faire tuer définitivement dans une intrigue comme celle-là. »

Je trouvai étrange qu'il dise « se faire tuer définitivement ». Est-ce que ça voulait dire qu'on pouvait être tué temporairement ?

Anna aussi trouva ça étrange. « Comment ça, tué définitivement ? » demanda-t-elle.

Arthur prit une profonde inspiration. « Tant qu'une seule personne survit jusqu'à la fin de l'histoire, vous en ressortirez tous sans une égratignure. C'est simple. »

« Je veux que vous regardiez ce panneau, dit-il en désignant l'écriteau au-dessus du guichet. Il y a une règle simple dessus. Vous la voyez ? »

Peint en rouge, l'écriteau du guichet disait : « Entrez un par un, ne coupez pas à travers le maïs. »

« Carousel fonctionne avec des règles. Vous voyez une règle, vous la suivez. Alors restez sur les chemins. On le dit toujours aux gens, et on nous ignore toujours. Ne soyez pas celui qui nous ignore cette fois-ci. »

Ils commencèrent à nous faire passer un par un. Je me plaçai de façon à entrer en dernier. Une fois que tous les autres eurent marché ou couru dans le labyrinthe de maïs, j'entrai à mon tour.

Le mot « Choix » apparut dans ma tête. Je l'ignorai.

Après être entré et avoir pris quelques virages, j'étais bel et bien perdu. À tel point que, même en me retournant pour chercher l'entrée que je venais de franchir, je fus incapable de la retrouver.

J'essayai de me remémorer le plan du labyrinthe que j'avais vu au guichet, d'en retrouver les virages et les détours. Il n'avait pas l'air aussi compliqué, mais c'était peine perdue.

Je ne vais pas mentir : j'avais une frousse terrible. L'effet apaisant que Valerie avait réussi à jeter sur nous s'était évanoui à l'instant où j'avais pénétré dans le labyrinthe.

Je restais autant que possible au milieu des allées et ne prenais un virage que lorsque j'étais certain qu'il s'agissait d'un vrai chemin, et pas simplement d'un endroit où le maïs avait été planté moins dru. Si la règle dit de ne pas couper à travers le maïs, alors je ne coupe pas à travers le maïs.

En avançant, j'entendais des pas tout autour de moi, mais j'avais beau faire, je ne voyais personne. J'aperçus un éclat orange et décidai d'aller voir. Quoi que ce soit, ça valait mieux que d'être perdu dans un océan de maïs.

Il me fallut cinq minutes de détours avant de retomber enfin sur la chose orange que j'avais vue. C'était un étalage de citrouilles, une version réduite de celui qui se trouvait à l'extérieur du labyrinthe. Rien de plus que six bottes de foin et une douzaine de citrouilles de tailles diverses. Certaines avaient même été creusées en visages, comme des lanternes d'Halloween.

Le papier peint rouge envahit mon champ de vision. C'était la première image nette qu'il me montrait. Je vis une affiche de film représentant exactement cette scène, mais différente. Sur l'illustration, les citrouilles étaient toutes écrasées. Le titre de l'affiche était simplement « Territorial ».

J'avais beau vouloir détourner les yeux, il fallait que je continue à lire. Sous l'affiche se trouvait une plaque de laiton, comme celles qu'on peut voir sous un tableau dans un musée. On y lisait :

Territorial

Ce tueur punira ceux qui s'en prennent à son domaine.

Aussi étrange que ce soit, je savais exactement de quoi ça parlait. Parfois, dans les films d'horreur, les personnages qui détruisent le domaine d'un monstre sont éliminés sur-le-champ. Ça arrive généralement dans les premières scènes. Abattez un arbre sacré, construisez sur un cimetière indien, ou même écrasez une citrouille, et vous êtes mort.

J'attrapai les tickets dans ma poche. Je passai à celui qui disait Maître des Clichés. C'était ma capacité ; je pouvais voir les règles auxquelles obéissaient les monstres. Voilà ce que c'était.

Si un petit voyou venait à passer devant cet étalage et à y toucher, le monstre de cette intrigue apparaîtrait pour le punir. J'envisageai de crier à mes amis de ne pas détruire les étalages de citrouilles. C'était mon boulot de Cinéphile, non ?

J'étais en train d'y réfléchir quand j'entendis une brindille craquer derrière moi. Je faillis sortir de ma peau en me retournant et découvris la femme au blouson de cuir marron.

Je vis une affiche de film dans ma tête. Une femme traverse une ruelle où un tueur à la hache l'attend derrière une benne à ordures. « Dina Cano est L'Étrangère. »

« Dina ? » demandai-je. Cette vision ajoutait une sacrée pièce au dossier : je n'étais pas la cible de la farce la plus élaborée de tous les temps.

Elle hocha lentement la tête, une pointe de méfiance dans le regard. « Tu as eu des ennuis ? » demanda-t-elle. C'était la première fois que je l'entendais parler.

« Non, dis-je. Mais je flippe. Est-ce que... est-ce que toi aussi tu vois des trucs dans ta tête ? »

« Un mur rouge », répondit-elle. Elle le prenait mieux que moi.

« Moi, je vois des mots, dis-je. Ils me disent que cet étalage est lié au monstre qui rôde ici, quel qu'il soit. Si quelqu'un l'abîme, il est puni. »

« Cinéphile », dit-elle. Elle devait elle aussi voir les affiches de film dans sa tête.

« Tu crois qu'ils nous ont drogués ? demandai-je. Pour nous faire croire qu'on voit des choses ? Pour nous faire peur ? »

J'avais vraiment envie qu'elle me dise qu'elle savait que c'était du faux. Peut-être qu'elle pourrait m'expliquer ce qui se passait. Je préfère mes histoires d'horreur sur grand écran.

Elle marqua une pause, puis un sourire diabolique se dessina sur son visage. Elle s'approcha de moi, près de l'étalage de citrouilles, me regarda droit dans les yeux et dit : « Il n'y a qu'un moyen de le savoir. »

Elle tendit la main et attrapa l'une des citrouilles. Après un instant de réflexion, elle la souleva au-dessus de sa tête et la fracassa par terre.

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