Un frisson me parcourut l'échine.
Je baissai les yeux, peinant à dissimuler mon trouble. Je ne comprenais même pas pourquoi j'avais dit une chose pareille.
Mon cœur battait si violemment qu'il semblait sur le point d'exploser. La pensée qu'il puisse entendre ce martèlement assourdissant me fit frissonner de tout le corps.
Prise de panique, je me mis à débiter tous les mots qui me venaient à l'esprit.
« N'est-ce pas affreux rien que d'y penser ? C'est pour ça qu'il faut arrêter de me forcer à prendre ce maudit médicament. Je vous dis que je le déteste à ce point, à ce point… »
Les mots que j'avais lâchés pour détourner l'attention ne faisaient que trahir mes vrais sentiments, et la chaleur me monta jusqu'aux oreilles. J'humectai du bout de la langue mes lèvres desséchées.
Je sentis Barcas s'approcher du bord du lit, lui qui était resté immobile l'instant d'avant. Pourtant, je ne pouvais me résoudre à lever la tête.
Il devait afficher une expression d'exaspération totale. Quelques heures plus tôt, je délirais comme une possédée, et voilà que je débitais des absurdités : il devait en avoir plus qu'assez. Peut-être ses lèvres s'étiraient-elles même en un rictus froid.
Je continuai de divaguer, comme pour fuir quelque chose.
« Vous savez à quel point ce médicament est violent ? Après l'avoir pris, j'ai mal au ventre. Mais comme vous n'arrêtez pas de me l'imposer, j'essayais de dire que vous devriez arrêter… »
« Talia. »
Au son de sa voix qui résonnait juste au-dessus de mon front, je me tus.
Quand je relevai la tête avec raideur, des yeux semblables à un lac d'hiver à l'aube emplirent mon champ de vision.
L'homme, qui me regardait comme une énigme insoluble, parla d'une voix feutrée.
« Je vais te le donner, alors viens ici. »
Je clignai des yeux, hébétée.
Je ne parvenais pas à saisir pleinement ce que je venais d'entendre.
Les yeux troublés, je baissai le regard vers la fiole dans sa main, puis le reportai sur ses lèvres à l'air si lisse.
Une soif étrange naquit soudain en moi.
Je détournai les yeux en mordillant mes lèvres gercées.
« Je disais juste… »
C'était juste une façon de parler, pourquoi le prendre tellement au sérieux ? J'étais sur le point de débiter des excuses quand il déboucha la fiole.
Je relevai la tête en sursaut.
Ses yeux transparents, parfaitement indéchiffrables, se posèrent sur moi comme pour s'assurer de mon intention. Ils semblaient voir à travers moi, et pourtant ne regarder rien du tout.
Ces yeux de pierre précieuse rivés sur moi, il porta la fiole à ses lèvres.
Mon cœur se serra d'un spasme aigu.
Si je lui disais d'arrêter maintenant, je pourrais au moins préserver un reste de dignité.
N'avais-je pas toujours lutté désespérément pour ne pas perdre au moins cela ?
Sans elle, je ne serais vraiment plus rien.
'Mais…'
Je levai vers lui des yeux tremblants.
Le souvenir de la nuit où ses lèvres avaient touché les miennes me revint à l'esprit. Si je sacrifiais une poignée d'orgueil, peut-être pourrais-je revivre cette nuit-là…
Je fermai les yeux très fort.
Alors une grande main aux jointures saillantes me soutint la nuque.
Une odeur d'eau et de menthe, mêlée à ce parfum de vent qui m'avait toujours troublée, m'effleura les narines. Bientôt, une muqueuse imprégnée d'une profonde odeur d'herbes sauvages recouvrit mes lèvres.
Autrefois, ces lèvres n'avaient prononcé que des paroles assez acérées pour me transpercer le cœur. Plus jeune, j'avais même pensé qu'y toucher reviendrait à se couper sur une lame. Ces lèvres cruelles ébranlaient à présent chacun de mes sens.
Sans réfléchir, j'agrippai fermement sa chemise.
Il me renversa la tête en arrière et appuya plus fort ses lèvres. Comme je gardais le corps raide, je ne pus résister à la pression sur ma joue et entrouvris les lèvres. L'essence concentrée des herbes coula sur ma langue.
Tandis que je fronçais encore les sourcils sous ce goût amer qui semblait me brûler la bouche, une langue douce s'insinua plus loin.
Surprise par cette pénétration profonde qui semblait vouloir me percer la gorge, je repoussai son torse, et la masse glissante recula légèrement. Mais je n'eus pas le temps d'éprouver du soulagement avant que la muqueuse sensible de l'intérieur de ma joue ne soit écrasée.
Peu habituée à une telle sensation, je rentrai le cou. La masse humide changea de direction, frotta contre mon palais, puis ma langue se trouva prise dans une étreinte poisseuse. La salive s'accumulait lourdement dans ma bouche.
Le liquide amer, mêlé à nos deux salives, déborda au coin de mes lèvres. Avant même que la honte ne puisse m'atteindre, la pointe effilée de sa langue s'enfonça de nouveau plus profond.
Ma gorge se contracta malgré moi, l'attirant plus avant. Le réflexe instinctif de déglutir se mua en cet instant en quelque chose d'obscène.
Je laissai échapper un gémissement étrange que je n'aurais jamais cru pouvoir sortir de mes propres lèvres, tremblante. Les bruits mouillés semblaient s'imprégner jusque dans mes tympans.
Comme les mouvements devenaient de plus en plus intenses, je ne pus le supporter davantage et frappai de mes poings ses épaules dures comme le fer.
Ses lèvres se séparèrent enfin des miennes. Un filet de salive transparente s'étira entre nous.
Je le contemplai, les yeux tremblants, avant de lever timidement le regard. Je vis alors son visage posé, comme s'il observait ma réaction.
Soudain, une épaisse confusion me submergea.
Se pouvait-il que tout ce qui venait de se passer n'ait été qu'un fantasme ? Tandis que je restais figée devant une expression si sereine qu'elle invitait au doute, Barcas prit la fiole et la secoua légèrement.
« Il reste encore du médicament. »
Sa voix grave, teintée d'un léger timbre métallique, fit vibrer mes tympans.
J'écarquillai les yeux avant de baisser précipitamment le regard. Un pouls puissant battait à mes tempes. Il se pencha tout près de mon oreille et exigea un autre morceau de mon orgueil.
« Que fait-on de ça ? »
Je mordillai mes lèvres cuisantes en fixant les ombres vacillantes projetées par le feu.
Après m'être débattue un moment dans un silence étouffant, je finis par acquiescer. Mais il ne montra aucune réaction.
Après une brève hésitation, je forçai ma voix à sortir de ma gorge étranglée.
« … Donnez-le-moi. »
L'instant d'après, ma tête bascula en arrière.
Aussitôt, un liquide épais s'infiltra dans ma bouche. Tandis que je l'avalais, une chaleur désagréable descendit le long de mon œsophage.
Mais l'amertume âpre fut vite emportée par la salive collante.
J'agrippai sa chemise en expirant par à-coups.
La masse brûlante bougeait sans cesse dans l'espace étroit. Repoussée par sa pression insistante, mon dos toucha peu à peu les draps.
Je levai vers lui un regard effrayé. Je voulais me redresser, mais je ne pouvais lui échapper ne serait-ce qu'un instant.
Barcas, appuyé d'une main sur le lit, continuait d'attirer mes lèvres.
De son visage noyé d'ombre, seuls ses yeux brillaient d'une lueur froide. J'avais l'impression de m'immerger dans une flamme glacée. Tous mes sens fondaient, et pourtant mon cœur tremblait d'anxiété.
« Ouvre la bouche plus grand. »
Sa voix chargée d'humidité mouilla le coin de mes lèvres.
Le regardant de mes yeux tremblants, j'ouvris lentement la mâchoire plus grand.
La masse brûlante racla aussitôt ma langue et s'aventura près de ma gorge. Puis, comme pour savourer la sensation de ma bouche qui l'aspirait avec des bruits étouffés, il s'attarda un moment avant de se retirer lentement.
La répétition de ce geste me fit tourner la tête.
Quand je tournai la tête de côté pour reprendre un peu d'air, il me saisit les cheveux. Ses longs doigts s'enroulèrent dans mes mèches et tirèrent avec une force qui ne faisait pas tout à fait mal. Même cela avait quelque chose de troublant et d'obscène.
« Barcas… »
Un ton suppliant se mêla à mon souffle haché.
Je ne savais même pas ce que j'implorais. Quand je levai des yeux mouillés, je vis son regard légèrement crispé. Sa paume rugueuse balaya ma nuque moite de sueur.
Soudain, une terrible curiosité m'envahit.
Avait-il déjà touché quelqu'un d'autre de cette façon ?
L'image de lui embrassant Aila me traversa l'esprit.
Il avait dû l'allonger sur un lit, elle aussi, et aspirer ses lèvres de la même manière.
De même que je me pliais à ses exigences sans me plaindre, il s'était sûrement plié en silence aux siennes.
Parce que pour lui, de tels gestes ne signifiaient absolument rien.
Ce qui me semblait un événement à bouleverser le monde n'était pour lui qu'une parfaite banalité.
« … Pourquoi pleures-tu ? »
Il libéra mes lèvres et demanda d'une voix lourde et contenue.
Un pouce calleux effleura le dessous de mes yeux. Je dissimulai mon regard sous mes cils.
« … Je suis épuisée. Je veux dormir, maintenant. »
Barcas, les sourcils froncés, se leva lentement. Son calme était si détaché qu'on avait peine à croire qu'il s'agissait du même homme qui, l'instant d'avant, explorait avidement la bouche d'une autre.
Il alla jusqu'à la fenêtre et l'ouvrit. Un air frais chargé d'humidité balaya la chambre, dissipant la chaleur accumulée.
Je contemplai un moment sa silhouette noyée d'obscurité, puis me détournai et fermai les yeux.
Mon esprit s'embrumait de plus en plus.
Quand j'ouvrirais les yeux demain, considérerais-je ce jour comme un simple rêve ?
Perdue dans ces pensées oisives, je sombrai bientôt dans l'inconscience.
***
« J'ai imposé un silence absolu : le fâcheux incident d'hier soir ne s'ébruitera pas. »
Barcas, qui flattait Torque tandis que l'étalon s'ébrouait, tourna les yeux vers le seigneur de Dorcaen.
L'homme étira les lèvres en un large sourire et parla avec désinvolture.
« Tout de même, vous vous êtes trouvé une dame remarquable. Où une apparence aussi angélique cache-t-elle un tempérament aussi redoutable… »
« Uzan Darken. »
L'homme se tut, ayant saisi l'avertissement dans sa voix.
Barcas ajouta d'un ton neutre :
« Vous feriez bien de commencer par vous taire vous-même. »
