Lucas eut un ricanement moqueur.
« Depuis quand les gens de la Région de l'Est se soucient-ils de la paix ? »
« Il serait peut-être temps qu'ils s'y mettent. »
Une lueur d'avertissement passa sur le visage de Tyron. Le guerrier à cheval, dont les yeux étroits le transperçaient d'un regard inébranlable, poursuivit avec une gravité sérieuse.
« Depuis que Son Excellence est alitée, l'unité de la Région de l'Est s'est nettement affaiblie. Pendant ce temps, les Zrami n'ont cessé de gagner en force. S'ils décident d'attaquer pour de bon, la Région de l'Est deviendra un brasier en un instant. Ce n'est pas le moment de se quereller pour des broutilles. »
Lucas effaça le sourire en biais qui jouait sur ses lèvres.
« Tu n'exagères pas un peu ? Les Zrami sont gênants, c'est sûr, mais nous avons la cavalerie la plus redoutable de l'Empire. Quelle menace des barbares repoussés aux confins pourraient-ils représenter, même s'ils se multiplient ? »
« Même cette cavalerie n'est plus qu'une cohue sans un chef fort. »
Tyron poussa un soupir de frustration.
« Depuis que le grand-duc s'est retiré du front, les seigneurs de toute la Région de l'Est ont chacun cultivé leur propre puissance. Les guerriers sous leurs ordres jurent fidélité non à la maison Sierkan, mais à leur propre seigneur. Si ces seigneurs s'unissaient pour se rebeller, ne serait-ce qu'un instant, la Région de l'Est volerait aussitôt en éclats. »
Face à cette succession de sombres prédictions, la mâchoire de Lucas se crispa.
Il savait que certains vassaux avaient des agissements suspects. Mais jamais il n'avait imaginé la situation aussi grave que le décrivait Tyron.
Lucas répliqua d'un ton dur.
« Si des vassaux tentaient une trahison, le Palais impérial ne resterait pas les bras croisés. La maison Sierkan est vassale de l'empereur, après tout. Défier la maison grand-ducale, ça revient à se rebeller contre l'Empire Roem lui-même. »
« Vous ne saisissez pas ce que je veux dire. »
Tyron claqua sèchement la langue.
« Ce qu'il faut, c'est empêcher la rébellion d'éclater. Si les choses en arrivent au point où le Palais impérial doit intervenir, la Région de l'Est sera déjà plongée dans le chaos. Il faut rétablir la discipline avant d'en arriver là. »
Lucas ne trouva rien à répliquer et se tut. Tyron, qui le regardait d'un œil sévère, enfonça le clou d'un ton décidé.
« L'intronisation du nouveau grand-duc sera l'occasion de réunifier la Région de l'Est. En tant que membre de la maison Sierkan, vous devez coopérer vous aussi, jeune maître. »
« …Autrement dit, tu me demandes d'obéir aux volontés de mon frère sans discuter. »
« N'est-ce pas un devoir inévitable, quand on est né second fils ? »
Tyron avait prononcé des mots qui avaient du poids.
Lucas, qui l'observait en silence, fit claquer ses rênes et secoua le raseur de ses basques.
Il n'avait que quinze ans. Il n'avait aucune envie de se soucier de la politique compliquée de la Région de l'Est ni des devoirs qui incombaient à un second fils.
Il éperonna délibérément sa monture.
Tandis qu'il filait à travers la steppe, de vastes pâturages se déployèrent sous le soleil couchant, à l'ouest.
Arrêtant sa monture au sommet d'une colline, il parcourut du regard les centaines de chevaux qui paissaient çà et là, avant de diriger son cheval vers le vaste camp tout proche.
Tandis qu'il approchait d'une grande tente qui semblait servir de salle d'assemblée, un homme puissamment bâti, vêtu d'un manteau voyant, se précipita dehors pour l'accueillir.
« Bienvenue ! Je vous attendais avec impatience ! »
C'était un vassal de la maison Sierkan que Lucas connaissait bien. Il sauta de sa selle et l'interpella avec enthousiasme.
« Kun Badera ! Ça fait un bail. »
« En effet, jeune maître Lucas. Vous avez bien grandi, entre-temps. »
« Et toi, tu as pas mal grossi. »
L'homme rit de bon cœur et lui ébouriffa rudement les cheveux.
« Vous n'avez pas perdu cette mauvaise habitude, à ce que je vois. »
L'homme barbu, un doux sourire sur son visage buriné, jeta soudain un regard alentour.
« Au fait, où sont les autres ? J'ai entendu dire que le grand-duc nouvellement intronisé arriverait avec les guerriers à cheval… »
« Ils seront bientôt là. »
Lucas désigna le sommet de la colline et répondit platement.
« On me cassait tellement les oreilles que j'ai décidé de prendre les devants. »
À peine eut-il fini de parler que des centaines de cavaliers apparurent sur la crête.
Kun Badera ordonna aussitôt à ses serviteurs de se préparer à recevoir les invités. Lucas se dirigea lui aussi vers la colline pour remplir ses fonctions.
Au moment où ils arrivaient devant la salle d'assemblée, Barcas descendit de la voiture de voyage.
Lucas, qui s'était précipité pour le servir, s'arrêta net. La seconde princesse était blottie dans les bras de son frère.
Barcas, qui soutenait sans effort d'un seul bras la femme complètement épuisée, parcourut lentement les environs du regard et demanda :
« Où logeons-nous ? »
Kun Badera, qui les fixait tous deux d'un air hébété, se hâta de s'approcher et inclina la tête.
« C-c'est un honneur de vous rencontrer, grand-duc. Je suis Kun Badera, celui qui s'occupe de vos chevaux. »
L'homme, le visage tendu, bredouillant, se retourna et ajouta :
« Veuillez me suivre. Je vais vous conduire aux quartiers où vous logerez. »
Barcas, pressant contre son épaule la tête de la femme inerte, suivit l'homme. Lucas, après un instant d'hésitation, leur emboîta le pas.
L'homme les conduisit jusqu'à une grande tente située au centre du camp. Dans la tente conique, couverte de toile enduite de bitume, se trouvaient un lit spacieux et un mobilier luxueux.
Après avoir lentement parcouru l'intérieur du regard, Barcas déposa la femme sur le grand lit, puis donna ses instructions à Lucas.
« Va chercher une suivante. Il devrait y avoir une quart-naine parmi les servantes de la princesse. »
« …J'avais cru comprendre que mon devoir était de vous servir, vous, mon frère. »
Barcas, qui abaissait le baldaquin autour du lit, eut un rire sec, comme exaspéré.
« Eh bien, ne viens-je pas de te donner un ordre ? »
« Ce que vous me demandez, c'est une course de domestique. Mon devoir, c'est de m'occuper de vos chevaux et de vos armes… »
« Ton devoir, c'est de suivre mes ordres sans discuter. »
Barcas se leva et marcha droit sur lui. Lucas recula instinctivement d'un pas.
Lui saisissant l'épaule d'une main, Barcas écarta ses cheveux en bataille et poursuivit lentement.
« Lucas, désormais, tu vas apprendre à m'obéir. C'est une vertu que tu aurais dû apprendre dès que tu es monté pour la première fois à cheval. »
Lucas se figea comme une souris devant un serpent. Barcas, qui étudiait son visage d'un œil froid, parla calmement.
« Si tu remets encore mes ordres en question, tu recevras le châtiment qui convient. C'est compris ? »
Lucas déglutit avec peine et hocha lentement la tête. Barcas fit un léger signe du menton.
« Alors va chercher la servante. »
Lucas se rua aussitôt hors de la tente.
Cette tournée d'inspection ne s'annonçait décidément pas comme une partie de plaisir.
Il avança d'un pas lourd, en se passant les mains dans les cheveux de frustration.
***
Une douleur aiguë qui me lancinait les genoux remonta jusqu'à mon bassin.
Me tournant et me retournant sur les draps épais, je luttai pour soulever mes paupières lourdes.
Un plafond inconnu, vacillant à la lueur des bougies, emplit mon champ de vision.
Clignant des yeux, je me redressai lentement. Puis, me rendant soudain compte que je ne portais qu'une fine robe de lin, j'eus un hoquet.
Je tâtai précipitamment mes jambes et trouvai les bandages que j'avais posés le matin. Il semblait qu'on ne m'avait ôté que mon vêtement de dessus. Au moment où je poussais un petit soupir de soulagement, j'entendis un léger bruit d'eau tout près.
Je tournai vivement la tête et me figeai en découvrant Barcas en train de se laver, le torse nu.
Il recueillit de l'eau au creux de sa paume et s'en aspergea la nuque. Des filets d'eau claire coulaient lentement le long des muscles tendus et dessinés de son corps élancé. Le regard fixé sur ce spectacle, je parvins à peine à articuler :
« Qu-qu'est-ce que vous faites ? »
Barcas, qui s'essuyait le visage de ses mains mouillées, tourna la tête vers moi. Son corps pâle, ruisselant d'eau, emplit ma vue.
Je m'empourprai, le visage en feu, et remontai précipitamment la couverture jusqu'à ma poitrine.
« Pourquoi est-ce que vous vous déshabillez comme ça ?! Espèce de pervers ! »
Barcas, qui me regardait en silence, poussa un lourd soupir.
« On ne peut pas se laver tout habillé, si ? »
« Ce… ce n'est pas ce que je voulais dire ! Pourquoi ici, de tous les endroits ?! »
Ma voix stridente s'interrompit net quand Barcas se pencha au-dessus du lit et me couvrit la bouche de sa main.
« Baisse la voix. »
