Dès que j'ouvris les yeux, je me préparai avec un soin sans précédent. J'endurai le frottage énergique des servantes et de leurs brosses raides et rêches jusqu'à en avoir la peau rougie, et supportai le coiffage obstiné qui me brûlait le cuir chevelu.
Une fois apprêtée, je sortis la robe de velours que mon grand-père maternel m'avait offerte le jour où j'avais quitté le domaine de la famille Taren : son seul cadeau, lui dont le regard avait toujours été désapprobateur.
Dans le miroir, je vis le reflet d'une fillette au visage d'ange. Si j'imaginais Senevir à neuf ans, elle devait ressembler exactement à cela.
Je fixai à travers la glace mes yeux d'un bleu profond, de la même nuance que ceux de Mère, puis quittai la chambre, l'air résolu. Mais le garçon qui s'entraînait toujours à cette heure-là restait introuvable aujourd'hui.
Après avoir semé le vieux serviteur et erré un moment dans la cour du palais, je laissai retomber mes épaules, déçue. L'idée de ne peut-être jamais le revoir me brouillait la vue.
Je ne comprenais pas pourquoi je m'accrochais tant à quelqu'un à qui je n'avais parlé qu'une seule fois.
Non. En réalité, je comprenais. Ce jour-là, sous la pluie battante, il aurait très bien pu ignorer une enfant couverte de boue et passer son chemin. Mais il ne l'avait pas fait.
Il avait sali ses vêtements et ses chaussures en descendant dans la Fosse pour me secourir.
Il avait tenu dans ses bras chauds mon corps glacé par la pluie et longuement plongé son regard dans le mien.
Il avait pris avec précaution un pauvre oiseau mourant et l'avait emporté chez lui.
Cela suffisait à faire de lui mon espoir.
Je marchai inlassablement le long des murs de l'immense bâtiment qui semblait toucher le ciel.
Le Palais impérial était comme le ventre d'une bête colossale. Il était si vaste et si labyrinthique que, même après des mois passés ici, des lieux que je n'avais jamais vus continuaient d'apparaître sans fin.
J'errai un moment dans le Jardin rempli de fleurs et d'arbres, puis traversai un espace dégagé et me dirigeai vers l'arrière du Palais principal.
Mes jambes me faisaient mal à force de marcher sans répit depuis le petit matin jusqu'à midi. Que des ampoules se soient formées ou non, chaque pas m'envoyait sous la plante des pieds une brûlure, comme si je marchais sur des flammes.
J'essuyai la sueur qui coulait sur mon front et levai les yeux vers le ciel bleu à travers l'épais feuillage.
Après m'être attardée là un moment, je me redressai dans l'intention de regagner le Palais séparé, quand j'aperçus entre les bouleaux droits la silhouette élancée d'un garçon. Mes yeux s'illuminèrent de joie.
Même de si loin, je le reconnus aussitôt. Sa façon de marcher, le dos droit et fluide comme l'eau qui coule, ses gestes agiles et gracieux : personne d'autre n'aurait pu les imiter.
Je me mis aussitôt à le suivre. Mais j'avais beau presser le pas, la distance entre nous ne diminuait pas.
Je remarquai que le garçon se hâtait avec une certaine urgence. Où pouvait-il bien aller si vite ?
J'envisageai de l'appeler à pleine voix, mais mon souffle me montait à la gorge et aucun son ne sortit. Pour finir, je le perdis de vue.
Je m'assis, l'air abattu, le dos contre un tronc d'arbre. Un soleil acéré comme des aiguilles s'abattait durement sur mon visage humide de sueur.
Tandis que je levais les yeux, plissés, vers l'épais feuillage, un rire léger se mêla à la brise. Un son pareil au pépiement d'un petit oiseau.
Je me levai et marchai lentement vers l'origine du son.
Après avoir traversé les bouleaux serrés et les épais sous-bois, je vis apparaître un superbe Parterre où fleurissaient en abondance lavande, soucis et gypsophile blanche, ainsi qu'un Pavillon de marbre immaculé et une petite Fontaine. C'était un jardin charmant, comme le palais d'une fée.
Je parcourus du regard ce paysage enchanteur où semblaient flotter des particules dorées, et découvris alors le garçon, un genou à terre devant un siège de marbre.
Il n'était pas seul. En face de lui était assise une ravissante fillette qui semblait avoir son âge. Elle avait des cheveux soyeux d'un brun profond et des joues roses : une adorable petite fille.
Tandis qu'elle babillait sans arrêt, un léger sourire apparut sur les lèvres du garçon. En voyant cette expression, j'eus un pincement au cœur, comme piquée par quelque chose de pointu. J'avais l'impression qu'on m'avait volé mon trésor.
Je savais qu'un tel sentiment n'avait rien de raisonnable.
Au premier coup d'œil, tous deux semblaient se connaître depuis longtemps. Moi, en revanche, je n'étais qu'une étrangère.
Je décidai donc de les aborder et de me présenter poliment. Je voulais trouver un moyen de me glisser dans la chaleur qui les entourait tous les deux. Et surtout, je voulais que les yeux bleus du garçon et son léger sourire se tournent vers moi.
Poussée par cet élan intense, je sortis des sous-bois et m'approchai de la Fontaine qui jaillissait. Alors, les beaux yeux d'un bleu argenté du garçon et une paire d'yeux d'un vert limpide volèrent vers moi.
N'ayant jamais fréquenté d'enfants de mon âge, je sentis soudain ma bouche s'assécher.
Mais j'étais la princesse de l'Empire. Je me disais que personne n'oserait refuser si je leur proposais d'être leur amie.
Je relevai le menton avec une assurance feinte et les saluai hardiment.
« Bonjour ? »
Le garçon se contenta de me fixer sans bouger.
Ne me reconnaissait-il pas ? À notre première rencontre, j'étais couverte de boue ; peut-être mon allure de princesse lui semblait-elle étrangère.
J'allais évoquer la façon dont il m'avait aidée quelques mois plus tôt quand la fillette, restée assise l'air absent, poussa soudain un cri perçant.
« Non ! Non ! Pas ici ! N'importe où, mais pas ici ! »
Sa voix était écorchée, angoissée, comme si elle affrontait un terrible cauchemar devenu chair.
Les yeux écarquillés de terreur, la fillette se jeta vers le garçon.
« Je t'en prie, Barcas ! Chasse-la d'ici ! Ne la laisse plus jamais mettre les pieds ici ! Je ne veux plus jamais revoir son visage ! »
Ses bras frêles s'enroulèrent autour du cou du garçon.
Barcas serra contre sa poitrine, d'un geste protecteur, la fillette en sanglots, et par-dessus ses épaules tremblantes, il me décocha un regard glacial. Je reculai en trébuchant.
Sa voix tomba jusqu'à un murmure mortel.
« Va-t'en. Tout de suite. »
Je fixai un instant son visage froid et impitoyable, puis mon corps obéit avant que mon esprit ait pu comprendre : je me retournai et m'enfuis en courant.
J'avais l'impression qu'on m'avait versé de l'eau glacée sur la tête. Mon esprit était engourdi, incapable de penser.
Je ne saurais dire combien de temps je courus, mais comme j'approchais du Palais principal, quelque chose m'empoigna brutalement les cheveux par-derrière. Ma tête partit en arrière, mon corps bascula violemment et, avant que j'aie pu comprendre ce qui se passait, un choc sourd me percuta.
Pliée en deux autour de mon ventre douloureux, je roulai dans l'herbe.
« Comment oses-tu mettre les pieds dans un endroit pareil ! »
Une voix jeune et furieuse retentit au-dessus de moi comme une cloche.
Je levai les yeux, sous le choc. Un garçon que je n'avais jamais vu me toisait avec une fureur non dissimulée.
Des cheveux d'un noir profond, des yeux pareils à une flamme d'émeraude ardente… je voyais bien qu'il ressemblait trait pour trait à la fillette de tout à l'heure, mais j'ignorais depuis quand il me poursuivait et pourquoi sa rage brûlait si fort.
Sidérée, pétrifiée par ce premier coup, je n'eus pas le temps de me reprendre qu'il me frappait de nouveau du pied, cette fois dans le ventre.
« Crève ! »
Le choc me blanchit la vue. Je me recroquevillai en toussant violemment.
Il poursuivit son assaut, me rouant de coups de pied comme si je n'étais qu'un ballon.
« Crève ! Crève ! Mais crève donc ! »
Ses hurlements me perçaient les oreilles comme de longs clous enfoncés dans la chair. Ses injures et ses coups ne cessèrent que lorsque des serviteurs, alarmés par le vacarme, accoururent.
Je rampai sur le sol comme un insecte, esquivant désespérément ses coups de pied sauvages. Même après qu'on lui eut saisi les bras, deux vieux serviteurs parvenaient à peine à le retenir tandis qu'il se débattait et grondait comme une bête sauvage.
« Disparais de ce monde ! Sale bâtarde ! »
