Barcas se détourna sans un mot de protestation.
Pratiquement traînée hors de la chambre, je jetais des regards inquiets autour de moi. La crainte que quelqu'un ne trouve à redire à la fin désastreuse de la cérémonie m'avait frappée après coup.
Pourtant, la plupart des vassaux affichaient un air soulagé, comme si on leur avait ôté un grand poids des épaules.
« Voilà qui va rétablir la discipline dans la Région de l'Est. »
Un homme qui s'était mis à marcher à côté de nous prit la parole. Son visage me semblait étrangement familier ; je devais l'avoir croisé le jour du duel de Barcas.
L'homme, impeccablement vêtu d'une tenue d'apparat, m'adressa une légère révérence avant de reporter son regard sur Barcas.
« Comptez-vous commencer immédiatement votre tournée du domaine ? »
« S'il n'y a pas de complication urgente. »
Barcas répondit avec sa brusquerie habituelle, puis ses yeux descendirent vers moi et il me posa une question.
« Seras-tu prête à partir tout de suite ? »
« …Où allons-nous ? »
« C'est l'une des principales cérémonies de la succession. Une tournée solennelle de la Région de l'Est, pour présenter le visage du nouveau souverain aux gens du domaine et évaluer la situation des différentes régions. »
L'homme intervint pour m'expliquer. Je levai vers lui un regard déconcerté.
« Je dois vraiment y aller, moi aussi ? »
« D'ordinaire, la grande-duchesse l'accompagne également, mais… »
Il laissa sa phrase en suspens et jeta un regard en coin à Barcas. Barcas, qui marchait en silence dans le couloir, s'arrêta soudain.
Je sentis une main m'effleurer la joue et reculai instinctivement le cou. Barcas, me relevant le menton, parla d'un ton mesuré.
« Tu dois nous accompagner, Princesse. »
J'écarquillai les yeux. Depuis que je m'étais blessée à la jambe, c'était la première fois qu'il exigeait quelque chose de moi de cette manière.
« Ne m'as-tu pas ordonné de ne pas te cacher ? »
Il ajouta ces mots d'un ton sec, le regard devenu froid.
« J'entends respecter cet ordre. Désormais, il n'y aura pas une âme sur ces terres qui ignore que tu es la grande-duchesse Sierkan. »
J'en restai bouche bée. J'avais supposé que tout se limiterait à me montrer aux vassaux ; jamais je n'aurais imaginé être exhibée devant la Région de l'Est tout entière.
Je déglutis avec peine.
« Je… je ne peux pas partir maintenant. Il faut que je fasse mes bagages, et ma nourrice, et ma guérisseuse… »
« Tes suivantes ont déjà été prévenues. À l'heure qu'il est, tous les préparatifs du voyage doivent être terminés. »
Il me coupa la parole comme pour trancher toute issue.
Mes yeux s'affolèrent. Mais avant que je puisse inventer une autre excuse, Barcas se pencha et me souleva dans ses bras d'un seul geste. J'étouffai un cri et nouai les bras autour de son cou.
Sans se soucier de mes gesticulations, Barcas descendit l'escalier à grandes enjambées, traversa le Grand Hall et donna ses ordres à ses vassaux.
« Préparez l'ordre des chevaliers à la lance. Nous partons vers la plaine de Norden. »
Puis il franchit une porte voûtée inondée d'une lumière éclatante. Je plissai les yeux sous l'éblouissement, et, quand ma vue s'accommoda, les silhouettes des serviteurs qui remplissaient la Cour intérieure se précisèrent.
Mon corps se raidit sous leurs regards, comme s'ils observaient quelque créature étrange.
Le souvenir d'une bête étrange que j'avais vue un jour au Palais impérial me revint à l'esprit. Je me rappelais encore les regards fascinés de ceux qui scrutaient le monstre en cage.
La nausée montant, j'enfouis mon visage contre son épaule.
« Dites-leur à tous d'arrêter de me fixer. Ça me donne envie de vomir. »
« …Je me demande s'ils obéiraient à un tel ordre venant de toi. »
Barcas répondit d'un ton dénué de chaleur. Je le fusillai d'un regard incrédule.
« Vous êtes grand-duc, maintenant. Dites-leur que quiconque désobéira à vos ordres sera exécuté, ou mieux encore, empalé sur une lance comme l'autre fois. »
Un léger sourire en coin se dessina sur ses lèvres.
« Tu veux que je massacre jusqu'au dernier habitant de la Région de l'Est ? »
Je fronçai les sourcils. Cet homme était-il en train de plaisanter avec moi ?
Tandis que j'étudiais son visage inexpressif et impénétrable comme pour le disséquer, Barcas ajouta d'un ton égal :
« Si l'on exécute tous ceux qui posent les yeux sur toi, le peuple Khan sera bientôt éteint. »
« Ne dites pas de bêtises. Je voulais dire que vous n'aviez qu'à les menacer. »
« Les gens de la Région de l'Est ne profèrent pas de menaces en l'air. Une fois que les mots ont quitté nos lèvres, nous devons aller jusqu'au bout. »
Je me sentis enveloppée d'un brouillard de confusion. Je n'arrivais pas à croire que j'avais une conversation aussi absurde avec Barcas. J'avais la tête étrangement engourdie, alors que je n'avais pas brûlé d'herbes somnifères.
J'humectai mes lèvres sèches et marmonnai avec irritation :
« Vous en mettez, du temps, pour expliquer une chose aussi simple. »
« Je suis soulagé que tu comprennes. »
Barcas tordit les lèvres en un sourire sardonique et me tourna la tête vers l'avant. Je rentrai les épaules. Une voix douce et basse m'effleura l'oreille.
« Relève la tête. »
Barcas redressa ma posture de sorte que ma tête s'incline vers la sienne, et chuchota d'une voix feutrée :
« Tu as dit que tu pouvais te cacher, toi, mais que moi, je ne pouvais pas te cacher. N'est-ce pas ? »
Une bourrasque soudaine balaya nos corps. Je levai la tête, comme attirée par une force invisible.
Un air frais, chargé de l'odeur d'herbe fanée, gonfla nos vêtements. La sensation désagréable qui rampait sur ma peau s'apaisa peu à peu. Je clignai lentement des paupières.
La fine soie m'enveloppait doucement la peau. Après avoir contemplé un moment le ciel éclatant, je baissai de nouveau les yeux vers la cour.
Les gens me regardaient toujours sans même ciller. Pourtant, je discernais dans leurs regards quelque chose de différent.
Quelque chose qui ressemblait à de la vénération. Un frisson étrange me parcourut l'échine. Ils me contemplaient comme ils auraient contemplé Senevir. Quand je m'en rendis compte, je reportai les yeux sur Barcas.
Était-ce parce que cet homme se tenait à mes côtés ? Je n'arrivais pas à croire que personne n'ait remarqué à quel point j'étais brisée.
« Nous saluons le grand-duc. »
Tandis que Barcas traversait la vaste cour et approchait de la porte du château, l'un des chevaliers alignés en formation impeccable fit un pas en avant et s'inclina. C'était le guerrier à cheval nommé Tyron.
Barcas s'arrêta devant une grande voiture de voyage et répondit avec indifférence :
« Je ne fais qu'en assumer la charge, pour l'instant. »
« Vous détenez pourtant déjà tout le pouvoir véritable, n'est-ce pas ? »
L'homme croisa les bras sur sa poitrine et laissa échapper un rire espiègle.
« Tout le monde est enthousiasmé par l'avènement d'un nouveau chef jeune et redoutable. Ne leur coupez pas l'élan. »
Barcas ne daigna pas lui répondre ; il passa tranquillement devant lui et ouvrit la portière de la voiture.
J'écarquillai les yeux en découvrant l'intérieur confortablement aménagé. Je comprenais à présent pourquoi il n'avait pas montré son visage de toute la semaine. S'assurer la loyauté de ses vassaux, pousser le grand-duc à hâter la cérémonie de succession et, en même temps, achever tous les préparatifs du voyage : même avec deux corps, il n'y aurait pas suffi.
Il monta dans la voiture et me déposa sur la large banquette. Au moment où il saisissait la poignée pour refermer la portière, le guerrier qui attendait dehors retint la portière.
« J'ai une proposition à vous faire. Permettez à Lucas de nous accompagner pendant ce voyage. »
« N'avez-vous pas entendu que j'ai assigné ce garçon à résidence ? »
L'homme poussa un petit soupir.
« Je le sais. Cependant, Lucas est votre frère cadet. Dans quelques années, il devra devenir votre bras droit, n'est-ce pas ? Plutôt que de le clouer à un bureau comme un simple enfant, ne vaudrait-il pas mieux qu'il apprenne par l'expérience ? »
Un léger pli se creusa entre les sourcils de Barcas. Il étudia d'un air pensif le visage buriné de l'homme avant d'expirer comme dans un soupir.
« Très bien. Affectez-le à mon service comme écuyer. »
L'homme se retira, l'air satisfait. Barcas referma aussitôt la portière et la verrouilla, puis s'installa sur la banquette en face de moi.
Je lui jetai un regard gêné. En voyage, Barcas montait toujours Torque. Comme un temps considérable s'écoulait sans qu'il fasse mine de descendre de la voiture, j'ouvris prudemment la bouche.
« Vous ne montez pas à cheval ? »
Barcas, qui détachait les ornements pendants de son poignet, me lança un regard froid.
« Tu veux que je descende de la voiture ? »
« Qui a dit ça ? J'étais simplement curieuse, je posais une question. »
Son ton me parut plus tranchant que d'habitude, et je baissai les yeux en ne répondant qu'un petit murmure.
Vu ce que j'avais fait, je ne pouvais pas me permettre de lui tenir tête comme d'ordinaire. Je me plaquai contre la paroi de la voiture en faisant mine de regarder distraitement par la fenêtre.
Il s'adossa à la banquette et passa les doigts dans ses cheveux en désordre.
« Comme tu le sais, notre mariage a fait beaucoup jaser. Pour faire taire les rumeurs, nous devons avoir l'air d'un vrai couple, au moins pour quelque temps. »
