« Debout, tout de suite ! »
Lucas, le visage enfoui dans son oreiller, releva brusquement la tête au cri perçant qui l'arrachait au sommeil.
Tandis qu'il se frottait les yeux embrumés et se retournait, il aperçut son encombrante sœur, plantée toute raide à côté de son lit.
Il prit ses tempes douloureuses entre ses mains et laissa échapper un grognement agacé.
« Par pitié ! Combien de fois faudra-t-il te dire de ne pas débarquer dans ma chambre sans y être invitée ? »
« Ce n'est pas le moment de faire des manières ! Lève-toi ! C'est une urgence ! »
Raina lui secouait les épaules sans pitié en hurlant. Lucas la repoussa et appuya fort sur ses tempes pour apaiser la douleur aiguë.
Il avait passé toute la journée à chasser avec d'autres cavaliers de Wolfram, puis s'était arrêté dans une taverne boire de la bière jusqu'à tenir à peine debout.
Il avait déjà la tête qui cognait à n'en plus pouvoir ; pourquoi faisait-elle un tel vacarme ?
Il fusilla sa sœur du regard, les yeux mi-clos.
« Qu'est-ce qui se passe, enfin ? Les Zrami ont envahi le château de Laedgo, ou quoi ? »
« Arrête de dire des bêtises et lève-toi tout de suite ! »
Raina lui empoigna rudement le bras et tapa du pied.
« C'est grave ! L'"Ours noir du Sud" va se battre en duel avec notre frère ! »
Lucas sentit le sommeil s'envoler d'un coup. Il se redressa d'un bond et fixa sa sœur, les yeux écarquillés de stupeur.
« Qui se bat contre qui ? »
« Rah, franchement ! »
La patience de Raina, déjà bien mince, céda tout à fait. Elle lâcha son bras et marcha d'un pas décidé vers la porte.
Lucas, qui la regardait partir d'un air hébété, sauta du lit, attrapa sa tunique sur la chaise, la jeta n'importe comment sur son torse nu et se hâta de la suivre dans le couloir.
Des domestiques passaient en courant, lanterne à la main, et le couloir en était inondé.
Déconcerté, Lucas regarda autour de lui avant de rattraper sa sœur, qui descendait déjà l'escalier à grandes enjambées.
« Notre frère va vraiment se battre en duel ? »
« C'est ce que je te dis ! »
Raina dévalait l'escalier quatre à quatre et répondait avec humeur. Lucas fronça les sourcils. Il savait que des invités étaient arrivés au château de Laedgo.
En revanche, il n'avait aucune idée de la façon dont l'héritier de la maison Sierkan en était venu à provoquer en duel le seigneur qui représentait la Région du Sud-Est.
Il pressa sa tête douloureuse et posa sa question.
« Pourquoi ils se battent en duel, d'un coup, en pleine nuit ? »
« À ton avis ? Cette incarnation de la discorde a fini par faire des histoires ! »
Raina grinça des dents.
« Cette femme a fait irruption dans la Salle des banquets, a versé à boire sur le seigneur Gutban, et elle l'a même giflé ! »
Lucas en resta bouche bée.
« Cette femme… tu ne parles quand même pas de la seconde princesse ? »
« Qui d'autre ! »
Raina se frappa la poitrine d'exaspération.
« À cause de cette femme, une dispute a éclaté entre l'"Ours noir" et notre frère, et maintenant ils vont se battre en duel ! »
Raina traversa le Grand Hall d'une traite et jaillit dehors en parlant fort, pleine d'indignation.
« Tu vois ? Je t'avais dit que cette femme serait une catastrophe ! J'avais raison depuis le début ! »
Lucas ferma le devant de sa tunique ouverte et leva les yeux au ciel.
À vrai dire, sa sœur avait prédit une méchante rusée qui jouerait les faibles devant leur frère tout en complotant en coulisses, et non une femme dérangée capable d'abattre devant tout le monde le meilleur chevalier à la lance de la Région de l'Est.
'Quoi qu'il en soit, on ne peut pas nier qu'elle est devenue un problème.'
Il repoussa ses cheveux en bataille et traversa rapidement la vaste Cour intérieure.
L'escalier menant au Terrain d'entraînement était déjà envahi par des centaines de personnes, chacune munie d'une torche ou d'une lampe.
Lucas se fraya un chemin dans la cohue jusqu'au vaste terrain, où la noblesse s'était rassemblée pour assister au duel aux côtés des chevaliers d'élite de Wolfram. Repérant un visage familier parmi eux, il changea aussitôt de direction.
« Tyron ! »
Le chevalier à la lance, qui discutait avec ses subordonnés, s'interrompit et se tourna vers lui. Lui aussi semblait s'être précipité hors de son lit : il ne portait qu'un manteau ample sur son torse nu. L'homme regarda tour à tour Lucas et Raina, puis poussa un profond soupir.
« Comment pouvez-vous vous promener à une heure pareille sans escorte ? »
« Épargne-moi les sermons. Qu'est-ce qui se passe ici, au juste ? »
« Je viens à peine d'arriver moi-même, je ne connais pas tous les détails. »
Tyron haussa les épaules d'un air désinvolte.
« Une chose est sûre, en tout cas : notre futur chef a un tempérament bien plus agressif que son allure ne le laisse croire. »
Il désigna du menton un côté du vaste terrain d'entraînement équestre.
Là se tenait Barcas, lourdement cuirassé d'acier noirci, à côté d'un étalon gris musclé.
Lucas le parcourut d'un regard vide. Parmi les silhouettes massives des autres hommes éparpillés çà et là, Barcas ressemblait à une statue finement sculptée, délicate.
Son corps élancé, pris dans l'armure, n'était ni petit ni menu, mais, contrairement à celui des autres combattants à la lance ou à l'épée, il n'avait rien d'imposant ni de massif. Sa façon de resserrer les attaches de l'armure à chaque geste évoquait davantage un danseur qu'un guerrier.
Son adversaire, en revanche, n'était guère plus qu'une bête vêtue d'une peau humaine.
Lucas reporta son regard de l'autre côté du terrain et déglutit péniblement. L'homme devait mesurer près de sept coudées, et son poids dépassait sans doute largement cinq lants pour approcher les six. En ajoutant le poids de l'armure d'acier qui l'enveloppait, il devait peser plus lourd encore.
L'homme menait vers le centre du terrain un cheval massif et musculeux, à la mesure de sa carrure.
L'éclat ardent des torches révélait dans toute sa terreur la présence de l'homme. Ceux qui le voyaient laissaient éclater des vagues d'admiration, d'excitation et de crainte.
Lucas laissa échapper un gémissement sourd.
« C'est de la folie. »
Peu après, quatre soldats qui semblaient être les subordonnés de l'homme peinèrent à apporter une énorme hallebarde, presque aussi grosse qu'un bloc de fer.
Quand l'homme saisit la hampe d'une seule main et leva bien haut l'énorme lame de hache, la clameur de la foule redoubla.
Raina, le visage blême devant ce spectacle, attrapa Tyron par le col.
« Pourquoi est-ce que tu ne l'arrêtes pas tout de suite ! »
« Cette personne essaie sérieusement de l'arrêter depuis tout à l'heure, mais il ne veut rien entendre. »
Tyron soupira et désigna du pouce une petite silhouette debout à côté de Barcas.
Suivant son geste, Lucas aperçut une silhouette menue qui criait bruyamment après son frère, et il écarquilla les yeux. La femme agitait furieusement les poings.
Incapable de résister à la curiosité, Lucas s'approcha d'eux et fronça les sourcils en entendant retentir une voix aiguë et perçante. La femme criait sans aucune crainte après un homme qui la dépassait d'une tête entière.
« Vous êtes idiot ? Un imbécile ? Vous pouviez écraser une brute pareille avec votre autorité ! Pourquoi vous obstinez-vous bêtement à régler ça par la force brute ! »
Lucas eut un rire creux. Il n'aurait jamais cru qu'il existait une autre femme que Raina capable de débiter des insultes aussi grossières. Et à son propre frère, en plus…
Lucas jeta un coup d'œil à l'expression de Barcas. Il restait calme et vérifiait l'état de son cheval.
La femme lui frappa le dos du poing.
« Vous avez dormi pendant les cours de calcul ? Cet homme a l'air trois fois plus lourd que vous ! Vous ne savez pas que le poids et la force sont proportionnels ? »
« Apportez-moi mon heaume. »
Barcas donna l'ordre à son serviteur en ignorant totalement sa présence. La femme, outrée, retroussa ses manches comme pour le gifler, ce qui poussa Daren à la saisir d'urgence par l'épaule.
« Votre Altesse, il n'y a pas lieu de vous inquiéter ainsi. C'est chose courante entre guerriers. Aucun des deux ne franchira la limite… »
« Qui vous a dit que je m'inquiétais pour cette brute ! »
Elle se dégagea brutalement de la main de l'homme et lança d'une voix cinglante :
« C'est pour moi que je m'inquiète ! Si je deviens veuve à peine mariée, c'est mon avenir qui sera compromis ! »
Daren recula, visiblement épuisé par les remarques caustiques de Talia. Son frère aîné, lui, ne montrait aucune réaction particulière à son venin.
Il enfonça un heaume sur sa tête et se hissa en selle d'un seul mouvement fluide.
« Donnez-moi mon arme. »
Un serviteur lui tendit aussitôt une hallebarde surmontée d'une lame d'argent en forme de croissant. Avant même qu'elle ait pu protester, il poussa son cheval vers le centre du Terrain d'entraînement.
Talia se précipita derrière lui, désespérée. Lucas, qui observait de loin, se retrouva à courir sans réfléchir et lui saisit le bras. Un regard froid le transperça comme une dague.
Lucas retint son souffle. L'espace d'un instant, son esprit se vida complètement.
Tandis qu'il contemplait d'un regard absent ce visage étrangement beau, un tonitruant coup de trompette annonça le début du duel.
Lucas releva brusquement la tête et laissa échapper un gémissement en voyant Alec Gutban faire lentement le tour des tribunes, faisant tournoyer d'une seule main l'énorme hallebarde.
Tandis que la lame de hache, presque aussi massive qu'un marteau de guerre, décrivait un grand arc dans l'air, un bruit semblable à un claquement de fouet résonna sur le terrain.
Il sentait Talia trembler comme si elle allait s'effondrer d'un instant à l'autre. Pourtant, il n'avait pas l'esprit à se soucier de son état.
La bête, qui étalait sa force écrasante en longeant lentement les tribunes, éperonna soudain son cheval.
Les lourds sabots firent trembler la terre elle-même. À travers un nuage de poussière, le géant juché sur son énorme monture chargea Barcas à une vitesse terrifiante, la hallebarde tournoyante. Des cris éclatèrent dans la foule.
Non sans raison. C'était comme un buffle enragé fonçant sur un cerf. Lucas serra les poings. Le colosse, comme forgé dans le fer, semblait sur le point d'écraser son frère en un instant.
Pourtant, ce que Lucas vit, ses yeux eurent peine à le croire. La lame de hache, presque de la taille d'un corps d'homme, fut déviée par la lance de Barcas avec une grâce élégante, comme par l'aile d'un oiseau.
Les yeux de Lucas s'écarquillèrent.
Le prodige ne s'arrêta pas là. Quand Barcas éperonna son cheval, le corps massif de l'homme bascula en arrière, comme s'il avait heurté un rempart inébranlable.
Barcas ne gâcha pas l'ouverture.
Il frappa du talon le flanc de l'étalon et porta sa lance en avant. La pointe acérée, fulgurante comme l'éclair, perça l'épais plastron et traversa de part en part la poitrine de l'homme.
Tout se passa en un clin d'œil.
La lance toujours plantée dans le thorax de l'homme, Barcas éperonna encore sa monture. Quand il releva brusquement la lance, le corps massif du géant s'envola haut dans les airs. Devant ce spectacle grotesque, des cris éclatèrent de toutes parts.
Traversant au galop le vaste terrain, Barcas décrivit un grand cercle avec la hampe avant de planter la hallebarde en terre. L'énorme corps du géant s'abattit dans la poussière avec un bruit sourd et pesant qui se répercuta dans toutes les directions.
Un silence suffocant tomba sur le terrain.
Tandis que tous restaient pétrifiés par la fin soudaine du duel, Barcas s'approcha au pas du cadavre mutilé, arracha son heaume et le jeta au sol. Puis, avec un calme absolu, il lança ses ordres vers les tribunes.
« Faites venir le grand prêtre pour célébrer les rites funéraires. »
