J'eus la bouche sèche sous ce regard froid et perçant.
Je triturais du bout des doigts mes lèvres gonflées, les yeux baissés.
Je ne savais pas du tout quoi dire.
Les lèvres scellées comme si j'avais perdu l'usage de la parole, les yeux errant sans but, j'entendis une voix monocorde.
« Ta Nourrice est dans la pièce voisine. Appelle-la si tu as besoin de quoi que ce soit. »
Je relevai la tête pour le regarder de nouveau.
Barcas enfila les manches de sa chemise et poursuivit avec un calme mesuré.
« Je compte partir pour la Région de l'Est dans une semaine. Je vais faire préparer le voyage par les domestiques ; rassemble d'ici là les affaires que tu veux emporter. »
« Si… si tôt ? »
Tandis que je bafouillais, désemparée, Barcas, qui boutonnait toujours sa chemise, reporta son regard sur moi.
Ses yeux, voilés d'un épais brouillard, étudiaient mon visage avec une attention délibérée.
« As-tu une raison de rester au Palais impérial ? »
Je le regardai sans un mot avant de secouer lentement la tête.
M'observant avec attention, Barcas s'approcha du lit à pas mesurés. Mon cœur se serra brusquement lorsque son visage s'approcha du mien sans prévenir.
Sans réfléchir, mon regard se fixa sur ses lèvres. Entre leurs bords légèrement entrouverts, j'entrevis l'éclat d'une langue écarlate.
'Elle a été en moi.'
Était-ce réel, ou seulement un rêve ?
Tandis que je me perdais dans ces pensées, on me releva le menton, et ces yeux d'un bleu transparent s'arrêtèrent à quelques centimètres des miens.
« As-tu souvent des douleurs aussi soudaines et violentes qu'hier ? »
Mon cœur, déjà serré, se brisa alors avec un craquement presque audible.
Je repoussai brutalement sa main. L'irritation déferla en moi d'être traitée comme une grande malade.
« Je ne sais pas. Qu'est-ce que ça peut faire ? »
« S'il y a un problème sous-jacent, peut-être qu'un traitement supplémentaire… »
« Même le mage de la famille Taren n'y est pas arrivé. Qu'est-ce que vous croyez pouvoir faire ? »
Ma voix monta sous l'effet de l'angoisse, et ses lèvres se serrèrent en une ligne ferme. Ces lèvres sévères et pourpres captèrent de nouveau mon attention.
Ce qui comptait, c'était que la nuit dernière, ces lèvres m'avaient ravagée de leur propre chef. Alors pourquoi en étais-je à m'obséder sur mes jambes ?
J'humectai mes lèvres desséchées.
« Plutôt… à propos d'hier… »
'Pourquoi m'avez-vous fait ça ? Était-ce seulement pour me faire prendre le remède ?'
Je commençai à le demander, puis refermai la bouche.
Peut-être le contact de nos lèvres n'avait-il duré qu'un instant. Mon esprit morcelé avait pu déformer entièrement le souvenir.
J'avalai ma salive avec peine et jetai un coup d'œil furtif à son expression.
Apparemment indifférent aux mots que j'avais laissés en suspens, Barcas se redressa et prononça sa déclaration du même ton monocorde.
« J'ai installé une guérisseuse dans la pièce voisine. Si tu te sens mal, fais-la appeler immédiatement. »
'C'est tout ?'
'Vous n'avez rien d'autre à me dire ?'
Les questions tourbillonnaient en silence sur ma langue lorsque sa voix calme reprit.
« Jusqu'au jour du départ, je resterai au Palais impérial. »
Je levai les yeux vers lui comme si l'on m'avait frappée à la tête.
Des doigts frais se posèrent sur mon front.
Ma peau frissonna comme au contact d'une lame.
Lorsque je reculai d'instinct, Barcas, qui écartait de mon visage les cheveux emmêlés, retira de nouveau sa main.
Des ombres sombres tombèrent sur ses traits, sa silhouette se découpant contre la fenêtre.
« Pour le moment, tu n'auras pas l'occasion de me voir. Alors, je t'en prie, sois tranquille. »
J'ouvris la bouche précipitamment.
J'avais beau me sentir obligée de dire quelque chose, ma gorge se serra et aucun son ne sortit.
Il se retourna lentement et prit son pardessus accroché au mur.
Je ne pus que regarder sa silhouette s'éloigner à travers la chambre, le regard vide.
La main sur la poignée, Barcas me jeta un regard par-dessus son épaule. Ses lèvres s'entrouvrirent légèrement comme s'il voulait parler, mais il ne dit finalement rien et sortit.
Avec un petit déclic, la porte se referma. Je la fixai longuement avant de poser les pieds hors du lit. Un fourmillement me parcourut les os. Ignorant la douleur vive qui couvait, je m'approchai de la porte et tournai la poignée.
Barcas avait déjà descendu l'escalier ; seul le silence s'attardait dans le couloir.
L'air abattu, je refermai la porte, la verrouillai, puis revins près du lit.
La seule trace de lui qui restait dans la chambre était une tenue de cérémonie, soigneusement pliée.
Je dépliai le vêtement, posé avec soin sur l'étagère, et enfouis mon visage dans l'étoffe lisse.
Au lieu de la menthe, un riche parfum de rose m'envahit les narines.
Peut-être parce qu'il m'avait tenue dans ses bras toute la journée, le satin brodé ne portait que l'odeur lourde des huiles parfumées dont les servantes m'avaient ointe. Je m'en enveloppai et m'allongeai sur le lit, désormais refroidi.
Le souvenir de ses larges bras, qui m'avaient tenue fermement pendant mon supplice, me revint à l'esprit.
Il avait passé la nuit entière à soigner une malade, sûrement la pire des nuits pour lui. Quel homme au monde se réjouirait d'une nuit de noces aussi pénible et contrariante ?
Je mordis fort mes lèvres tremblantes.
Dès le départ, ce mariage n'avait été accepté que pour assouvir un mesquin désir de vengeance. L'ayant lassé dès la première nuit, je devais être satisfaite.
Je réprimai la douleur amère dans ma poitrine et levai les yeux vers la fenêtre, où la vitre luisait de blanc. Derrière le carreau transparent, le soleil ruisselait avec éclat.
Soudain, je m'avisai que c'était le premier matin que j'accueillais en tant que Talia Roem Sierkan.
Je murmurai, le visage vide :
'Comment ma vie va-t-elle se dérouler à partir de maintenant… ?'
***
Bientôt, le jour du départ pour la Région de l'Est approcha.
Dès le petit matin, incapable de résister à l'insistance des servantes, je commençai mes préparatifs, les yeux las tournés vers la fenêtre.
Dans la vaste cour intérieure, plus de vingt chariots de marchandises étaient alignés. On y avait empilé des rouleaux de soie enveloppés de lin, des ornements ouvragés par les nains, des robes tissées par les fées et des coffres renfermant des joyaux rares.
La moitié étaient des présents de mariée envoyés par le Palais impérial, l'autre moitié des trésors que j'avais patiemment amassés au fil de longues années.
Moi qui avais jadis été obsédée par ces précieuses possessions, je les regardai d'un œil indifférent avant de tirer les rideaux.
Une saison plus tôt à peine, je voulais désespérément acquérir des robes et des parures rares, dans l'espoir qu'en brillant plus que quiconque, Barcas finirait par regretter ses fiançailles avec Aila.
Mais à présent, les joyaux et les toilettes importaient peu. Après tout, je ne pourrais jamais devenir aussi gracieuse qu'Aila, ni aussi belle que Senevir.
Aucune parure ne pourrait faire de ce corps autre chose qu'une chose pitoyable et misérable.
Assise sur le lit, je me frottais les genoux douloureux.
L'antidouleur que j'avais pris à l'aube ne faisait déjà plus effet, et la douleur sourde commençait à refaire surface.
Je plantai un nouveau bâton d'encens dans le brasero froid. J'allais l'allumer lorsqu'on frappa derrière moi.
« Votre Altesse, le seigneur Sierkan est arrivé. »
À cet instant, des sensations troubles, comme noyées sous l'eau, devinrent soudain vives et nettes.
Je reposai précipitamment le bâton d'encens et me levai.
En ouvrant la porte, mon regard tomba sur les servantes alignées en une longue file le long du mur.
Je les parcourus toutes des yeux.
« … Où est la Nourrice ? »
« Elle est déjà montée dans le carrosse. »
Moi qui m'inquiétais que la Nourrice ne s'entête à retourner au Palais impérial, je poussai un soupir de soulagement.
« Attendez un instant. Je suis prête dans un moment. »
Tandis que je me retournais pour prendre mon vêtement de dessus, la vieille servante intervint précipitamment.
« Le seigneur Sierkan m'a chargée de vous remettre ceci. »
Je baissai les yeux sur le vêtement fluide que me tendait la servante, et les plissai.
C'était une ample cape à capuche qui m'envelopperait tout entière. De toute évidence, on l'avait apportée pour dissimuler ma démarche hésitante.
Malgré l'humiliation qui me brûlait les oreilles, je l'acceptai sans me plaindre et m'en drapai.
Le long ourlet me tombait jusqu'aux pieds, me donnant l'air d'être enveloppée dans des rideaux.
Je passai les doigts sur la surface lisse de l'étoffe, puis fis signe aux servantes d'un mouvement du menton.
« Partons, maintenant. »
