Une fois la visiteuse importune partie, je pressai la guérisseuse d'emplir ma chambre de nuages de fumée odorante.
À mesure que j'inspirais cet air âcre et chatoyant, qui ondulait comme une brume de chaleur, le tumulte en moi s'apaisait peu à peu.
Un profond soulagement m'envahit.
'Si j'attends encore un peu, la brume des herbes va s'infiltrer jusque dans mon esprit.'
'Alors je n'aurai plus à penser à rien. Je veux seulement dormir comme une morte.'
Je m'étendis de tout mon long sur le lit et fermai les yeux. Pourtant, j'eus beau attendre, un fil de conscience refusait de se rompre et me tenait amarrée à la réalité.
Désespérée de trouver le sommeil, j'approchai mon visage du brasero et inspirai plus profondément la fumée piquante, mais seule une quinte de toux jaillit de ma gorge.
Tandis que mon corps était secoué de toux violentes, même la légère somnolence qui commençait à s'amasser derrière mes paupières se dissipa.
Enveloppée de déception, je regardai par la fenêtre. Le ciel avait déjà pris une teinte d'un rouge sang profond.
Après avoir contemplé un moment ce couchant écarlate, vertigineux et glaçant, je me sentis attirée par quelque chose d'invisible. Je me glissai hors du lit et me tins debout sur mes deux jambes.
Le remède semblait faire son effet : je ne ressentais pas de douleur notable.
Je fis quelques pas hésitants.
Ma jambe gauche bougeait avec lourdeur et mon pied traînait sur le sol. Mais la douleur vive que je ressentais chaque fois que je pliais les articulations s'était calmée. Il semblait que je pouvais marcher assez bien.
Je glissai mes pieds maigres dans des pantoufles et sortis de l'armoire une robe de chambre à capuche.
La jetant négligemment sur mes épaules, je sortis de la chambre à pas traînants.
À cette heure, la Nourrice devait se prélasser dans ses appartements.
La guérisseuse avait terminé son service et regagné sa résidence, et les servantes se reposaient sans doute dans leurs chambres.
Comme je m'y attendais, je ne croisai personne en parcourant le long couloir et en descendant l'escalier.
Je traversai le vaste Hall et quittai le Palais séparé par une porte latérale réservée aux domestiques.
Une brise fraîche m'effleura doucement le visage.
Respirant l'air froid mêlé de parfums d'herbe et de fleurs, j'avançai à pas mesurés.
Après avoir erré sans but un moment, je m'aperçus soudain que j'étais arrivée près du Terrain d'entraînement.
Une vague question remua dans mon esprit embrumé.
'Pourquoi suis-je venue ici ?'
Les yeux vides, je parcourus du regard la clairière baignée de lumière rouge, puis, sentant une présence, je me cachai d'instinct derrière les broussailles.
Quelques chevaliers maniaient l'épée à une extrémité du Terrain d'entraînement, comme s'ils s'affrontaient à l'exercice.
Je les observai de loin, puis repris ma route.
Après avoir marché sans but un bon moment, ma vue, jusque-là nette, se mit à onduler et à tanguer comme des vagues. Le remède faisait enfin son effet.
Je traînais mes jambes molles comme des vers et continuais d'avancer d'une allure atrocement lente.
Puis, soudain, je remarquai que mon ombre, qui s'étirait longuement sur le sol, était engloutie par une obscurité profonde. Je levai la tête et compris que j'étais entrée dans un bâtiment faiblement éclairé.
'Où suis-je, maintenant ?'
Tandis que je fronçais les sourcils, perplexe, une porte, tout au bout du long couloir, attira mon regard.
Je m'y dirigeai en titubant et frappai doucement.
Au bout d'un moment, une voix grave répondit de l'intérieur.
« Qu'y a-t-il ? »
Je clignai lentement des yeux.
Ce ne fut qu'en entendant cette voix que je me rappelai pourquoi j'étais venue.
Je répondis d'une voix hachée.
« Je suis venue parce que j'avais quelque chose à vous dire. »
Un silence froid s'installa entre nous.
Me demandant si j'avais parlé trop bas, je m'éclaircis la gorge et rouvris la bouche.
À cet instant, des pas lourds résonnèrent et la porte s'ouvrit.
Je levai la tête.
Barcas avait apparemment terminé sa journée et se reposait : il ne portait qu'un pantalon sombre et une fine chemise de lin qui tombait lâchement sur sa carrure.
Tandis que je le regardais d'un air absent, une voix froide tomba d'en haut.
« Tu es venue jusqu'ici habillée comme ça ? »
Je baissai les yeux pour examiner ma tenue.
Par la robe de chambre ouverte, on voyait la chemise de nuit d'été dont la Nourrice m'avait vêtue.
'Qu'est-ce qui ne va pas ?'
Tandis que je fronçais les sourcils, une grande pièce d'étoffe se posa sur mes épaules.
Je levai vers lui un regard perplexe.
Barcas, qui venait de m'envelopper étroitement dans son propre manteau, jeta un coup d'œil dans le couloir où l'obscurité s'épaississait.
« Où est ton escorte ? »
« Mon escorte ? »
Ses yeux s'aiguisèrent.
Barcas me prit doucement le menton, le releva, puis se pencha pour me regarder droit dans les yeux.
« Combien de ce somnifère as-tu fait brûler ? »
Je plissai les yeux pour distinguer nettement son visage, qui ne cessait de se brouiller.
Barcas avait une expression que je ne lui avais jamais vue, quelque chose d'étrange.
Ou peut-être était-ce ma tête qui était étrange.
Quand le monde entier paraissait déformé, comment cet homme aurait-il pu avoir l'air normal ?
J'écartai sèchement sa main de mon visage et m'humectai les lèvres.
« Je vous l'ai dit : je suis venue parce que j'ai quelque chose à vous dire. »
Je vis ses yeux se plisser. Quelque chose semblait lui déplaire.
Barcas, qui m'observait d'un regard froid, se redressa, leva les yeux vers le ciel qui commençait à s'assombrir derrière la fenêtre, puis tourna la tête par-dessus son épaule pour parcourir sa chambre du regard.
Son air pensif me rendait de plus en plus nerveuse.
'Est-ce que j'ai parlé par mégarde la langue des elfes ou des nains ? Pourquoi ne répond-il pas ?'
« Vous ne m'entendez pas ? Je vous ai dit que j'avais quelque chose à vous dire… »
Soudain, mon corps pencha d'un côté.
Je m'agrippai précipitamment au chambranle. Mes jambes avaient dû se crisper pendant la marche depuis le Palais séparé. Je sentais le muscle de ma cuisse gauche trembler faiblement.
Je plaquai les deux mains contre le mur pour ne pas m'effondrer, reportant mon poids sur l'autre jambe.
À cet instant, mon corps quitta le sol.
Surprise, je levai les yeux et découvris un visage las qui emplissait mon champ de vision.
Il me porta dans ses bras et entra dans la vaste chambre où des bougies avaient été allumées.
Je baissai le regard et parcourus ce décor familier et pourtant inconnu.
J'étais venue bien des fois ici pour le voir, mais c'était la première fois que je pénétrais dans sa chambre même.
Un petit rire m'échappa. Il semblait que je n'avais gagné le droit d'entrer dans son sanctuaire qu'une fois mes jambes perdues.
« Nous en parlerons quand le remède ne fera plus effet. »
Barcas me déposa sur son lit et parla avec un soupir las.
J'agrippai le bord de son vêtement alors qu'il voulait s'écarter, et sentis son torse aux muscles tendus se raidir légèrement sous le fin tissu.
Avait-il deviné, d'une manière ou d'une autre, ce que j'allais dire ?
Je luttai pour stabiliser mon attention vacillante, cramponnée à sa manche comme à une bouée.
« Non. Pas plus tard. Il faut que je le dise. Une fois que j'aurai repris mes esprits, je ne pourrai plus parler… »
« … »
« Vous avez dit que si j'acceptais, vous me prendriez pour épouse, n'est-ce pas ? »
Il ne dit rien et se contenta de scruter mes yeux avec une intensité implacable.
Je parvins à peine à remuer ma langue, aussi molle que des nouilles trop cuites.
« Faites-le. Abandonnez Aila Roem Guerta et prenez-moi pour épouse à sa place. »
Un lourd silence tomba.
Une lueur indéchiffrable passa sur son visage, découpé en silhouette contre le soleil couchant.
Était-il pris au dépourvu ?
L'idée me traversa qu'il se sentait peut-être déçu par ma réponse, lui qui avait prononcé ces mots en s'attendant à un refus.
Pourtant, de ses lèvres sortit une voix d'un calme si troublant qu'il en devenait glaçant.
« Je le ferai. »
À travers mes yeux brouillés, je suivis les contours de son visage. Un rire creux m'échappa devant son expression, dénuée de toute émotion, sèche et vide.
À cause de cet homme, Aila avait été forcée de ravaler sa fierté et d'aller trouver la demi-sœur qu'elle méprisait tant.
'Je suis dévorée par l'envie de tout détruire.'
'Alors pourquoi cet homme reste-t-il d'une sérénité si absolue ?'
Quelque chose se brisa en moi à la vue de ce visage froid et apathique, un visage qui semblait ne rayonner que d'indifférence.
