Les commères rivalisaient à qui jaserait le plus.
Si beaucoup reconnaissaient que le malheur de la seconde princesse était déplorable, bon nombre protestaient haut et fort qu'il était injuste d'en faire porter la responsabilité au grand-duc Sierkan.
Selon le protocole, l'affaire n'aurait-elle pas dû se conclure par la punition du chevalier de garde attitré de la seconde princesse ?
Surtout, cette décision faisait entièrement fi de la position de la première princesse.
Leurs fiançailles avaient beau être nées d'une nécessité politique, les deux jeunes gens avaient cultivé leur lien depuis l'enfance.
Si les fiançailles officielles dataient de trois ans, leur engagement de fait remontait à plus de dix ans.
Nombreux furent ceux qui déversèrent leurs critiques sur cette rupture unilatérale entre deux âmes si intimement liées.
Et tous s'accordaient à dire que, derrière le jugement inconsidéré de l'empereur, se cachait l'influence redoutable de l'impératrice : ses manœuvres pour faire monter son jeune fils sur le trône étaient, après tout, un secret de polichinelle.
« Qu'adviendra-t-il désormais des relations entre le prince héritier et la maison Sierkan ? »
La servante qui remuait la marmite avec une louche s'était tournée vers la guérisseuse envoyée par la Maison de l'impératrice pour lui poser la question.
Maricen, une mage d'âge mûr, fréquentait assez souvent le Palais principal pour connaître sur le bout des doigts la moindre rumeur.
Elle éminçait au couteau une botte d'herbes médicinales fraîches et répondit avec indifférence :
« Eh bien… si le grand-duc Sierkan rompt vraiment ses fiançailles avec la première princesse pour épouser la seconde, alors l'alliance indéfectible entre les deux factions prendra fin, dans les faits. »
« Alors la maison Sierkan pourrait se ranger derrière le second prince ? »
L'expression de Maricen se fit sceptique.
« Connaissant le tempérament du grand-duc Sierkan, je doute qu'il change de camp si facilement. »
« Pourquoi pas ? Le second prince vaut bien mieux que ce prince héritier irréfléchi. »
À cette remarque imprudente de la servante, la guérisseuse lui lança un regard d'avertissement sévère.
« Surveille ta langue. Si peu de monde qu'il passe ici, le Palais impérial a des oreilles dans chaque mur. »
La servante fit la moue, dépitée.
Pourtant, la peur sembla lui étreindre le cœur, et elle jeta des regards furtifs autour de la pièce.
Témoin de la scène, Maricen eut un petit rire et reprit son travail au couteau.
Ce qu'il adviendrait du prince héritier et de la maison Sierkan lui importait peu.
Elle prêtait l'oreille aux rumeurs par instinct de survie, mais au fond, rien ne l'intéressait vraiment au-delà de ses propres fonctions.
Maricen mit les herbes médicinales rares qu'elle s'était procurées à grand-peine dans un petit pot et actionna le soufflet.
Bientôt, la sève de mandragore se mit à bouillonner et à frémir, et un riche parfum d'herbes envahit la cuisine.
Une fois les herbes suffisamment infusées, elle posa le récipient sur le rebord de la fenêtre pour qu'il refroidisse, quand une voix rauque retentit soudain au-dehors.
« Il y a quelqu'un ? »
La servante, qui transpirait en alimentant le fourneau de petit bois, sursauta et releva la tête.
« Quelqu'un était attendu ? »
« Je n'ai reçu aucun avis de ce genre… »
Maricen se pencha à la fenêtre pour examiner l'entrée du Palais séparé.
Entre les buissons touffus se tenaient des silhouettes drapées de manteaux élimés ; elles ne ressemblaient en rien à ceux qu'envoyait la Maison de l'impératrice.
Un sombre pressentiment fit froncer les sourcils de Maricen, et elle poussa la servante vers la sortie de derrière.
« Je vais voir dehors. Toi, cours à la Maison de l'impératrice et fais venir les soldats. »
À ce moment-là, le Palais séparé n'abritait que trois ou quatre servantes, la Nourrice de la seconde princesse et elle-même, la guérisseuse.
La seconde princesse était si difficile avec les gens qu'on ne pouvait y poster le moindre garde digne de ce nom.
Si ces intrus lui voulaient du mal, il n'y aurait aucun moyen de les arrêter.
La servante, qui le savait parfaitement, se glissa vivement hors de la cuisine.
Maricen attendit qu'elle se soit suffisamment éloignée avant de traverser le hall et d'ouvrir la porte d'entrée.
À l'entrée du Palais séparé se tenaient deux hommes en uniforme militaire et trois femmes qui semblaient appartenir à la noblesse.
Maricen, les examinant d'un œil méfiant, ouvrit prudemment la bouche.
« Qu'est-ce qui vous amène ? »
« Nous sommes venues voir Talia Roem Guerta. »
La femme qui se tenait le plus en retrait s'était avancée pour parler.
En reconnaissant son visage, Maricen retint son souffle. La femme du plus haut rang de l'Empire après l'impératrice elle-même se tenait sous ses yeux.
Maricen s'empressa de baisser la tête.
« Votre Altesse la première princesse. C'est un honneur. »
« Oui, oui. Maintenant, conduisez-moi auprès de cette enfant. »
Aila Roem Guerta la pressait d'une voix chargée d'épuisement.
En relevant la tête, Maricen hésita un instant avant d'exprimer prudemment un refus.
« Pardonnez-moi, Votre Altesse, mais la seconde princesse n'a pas encore entièrement recouvré la santé. Si vous vouliez bien revenir plus tard… »
« Craignez-vous que je fasse du mal à ma petite sœur ? »
Soudain, la voix de la princesse devint glaciale.
« Votre loyauté est admirable, mais vous semblez ignorer à qui vous parlez. Je ne vous fais pas une demande. Je vous donne un ordre. »
« … »
« Si vous avez compris, montrez-moi le chemin sur-le-champ. »
Comme une souris figée devant un serpent, Maricen finit par se mettre en marche.
Pendant tout le trajet jusqu'à la chambre, la première princesse ne prononça pas un mot.
Maricen, qui guettait sans cesse son expression par-dessus son épaule, avala sa salive à mesure que la porte de la chambre se rapprochait.
Plusieurs heures s'étaient écoulées depuis qu'on avait allumé l'encens : la seconde princesse devait s'être réveillée à présent.
Pourtant, elle craignait fort que sa patiente, affaiblie jusqu'à la fragilité, ne puisse supporter cette visiteuse oppressante.
« Attendez tous ici. J'entrerai seule. »
Arrivée au bout du couloir, la princesse avait donné un ordre ferme à sa suite, puis elle fixa Maricen d'un regard impérieux.
Sous la pression muette qui la sommait d'annoncer sa venue, Maricen frappa timidement à la porte.
« Votre Altesse, vous avez de la visite. Puis-je faire entrer ? »
Mais aucune réponse ne vint de l'intérieur.
Dormait-elle encore ?
Après un instant de réflexion, Maricen saisit doucement la poignée et ouvrit la porte.
La chambre était saturée de l'odeur âcre des herbes, mêlée à la douceur écœurante de fruits sur le point de pourrir.
Fronçant les sourcils devant ce parfum étourdissant, Maricen découvrit Talia étendue sur le lit comme un cadavre et sursauta.
Elle se précipita au chevet et plaça la main sous le nez de Talia, soulagée de sentir le faible murmure d'un souffle.
Son soupir de soulagement fut de courte durée : sous l'ourlet de la jupe retroussée jusqu'à la cuisse, elle entrevit des jambes dans un état épouvantable.
Elle avait visiblement arraché ses bandages sans précaution et gratté ses cicatrices : sa peau était couverte d'égratignures de toutes les teintes.
Maricen expira lourdement, posa la main sur la jambe de Talia et lança un simple sort de guérison.
À cet instant, une main squelettique jaillit et lui saisit le poignet.
Maricen tressaillit et tourna la tête ; elle croisa des yeux bleus comme voilés de brume et retint involontairement son souffle.
Les pupilles vagues dérivaient sans but dans le vide.
À chaque infime frémissement de ce regard, les iris d'un bleu profond ondulaient comme de l'eau.
Des yeux qui dispersaient l'esprit comme la fumée que la princesse inhalait chaque jour.
« … Qui vous a permis d'entrer comme ça ? »
Talia avait entrouvert ses lèvres croûtées de gales séchées pour exhaler une voix fluette, teintée d'un grincement métallique.
Alors seulement, Maricen se ressaisit et remonta vivement la couverture pour lui couvrir les jambes.
« Pardonnez-moi, Votre Altesse. La visiteuse a insisté pour vous voir… »
Tandis qu'elle se redressait et désignait la porte du regard, les yeux de la princesse suivirent aussitôt.
Maricen sentit le corps frêle de la seconde princesse se tendre dans une vigilance rigide.
Talia, le buste chancelant tandis qu'elle se redressait, fixa sa demi-sœur d'un regard sur ses gardes.
« Qu'est-ce qui vous amène dans un endroit aussi lugubre ? »
« Je voulais parler. »
La première princesse, entrant dans la chambre, contempla en silence le visage blafard de sa sœur avant de se tourner vers Maricen.
« Laissez-nous un moment. »
Maricen, écrasée par la présence impérieuse de la première princesse, sortit de la chambre à reculons.
Au moment où elle refermait la porte, l'image des deux sœurs nées de mères différentes lui transperça la vue.
Contrairement à Talia Roem Guerta, qui semblait sur le point de se briser en mille morceaux à tout instant, Aila Roem Guerta rayonnait d'une vie éclatante.
Allez savoir pourquoi, ce contraste saisissant lui laissa un goût amer dans la bouche.
Maricen, ses yeux assombris s'attardant un instant sur Talia, finit par refermer la porte dans un lourd soupir.
