Enveloppée d'une émotion étrange, indescriptible, je regardais la Porte du château se rapprocher inexorablement.
Bientôt, je serais délivrée de cette douleur atroce.
Non pas un guérisseur de pacotille qui guettait sans cesse l'humeur de Gareth, mais les mages d'élite du Palais de l'impératrice me rendraient mon ancienne perfection.
Humectant mes lèvres desséchées, je baissai prudemment les yeux pour examiner mon propre corps.
La chair enveloppée d'une robe vaporeuse couleur crème se trouvait dans un état que l'on ne pouvait, par aucun effort d'imagination, qualifier de beau.
Le contour grossier des épais bandages, enroulés de la cuisse à la cheville, saillait hideusement sous la fine jupe, et si les brûlures de mes paumes avaient été proprement guéries par magie, mes ongles restaient d'un pourpre sombre, meurtris.
J'avais pratiquement jeûné pendant tout le voyage, si bien que j'étais d'une maigreur pitoyable, ce qui ajoutait encore à mon aspect misérable.
Soudain, l'angoisse me submergea.
En me voyant ainsi, tout le monde n'allait-il pas se moquer de moi ?
L'image des servantes qui gloussaient en parlant de châtiment divin me fit couler une sueur froide le long de l'échine.
Je tirai vivement le rideau de la fenêtre. Si quelqu'un me voyait et ricanait en parlant de punition céleste, je craignais de perdre complètement la raison.
Je ramenai par-dessus ma tête la fine couverture de lin qui traînait, emmêlée, par terre.
Quelques instants plus tard, le bruit de la voiture franchissant la Porte du château me parvint.
Passant la tête par une ouverture de la couverture, je tendis l'oreille au vacarme extérieur. Le claquement des sabots et les ordres sonores de l'infanterie résonnaient de toutes parts, tandis que la mélodie déjà lugubre de la marche funèbre se faisait plus sombre encore.
La rumeur de la foule s'y mêlait, comme des milliers d'insectes stridulant en même temps. Sentant mes nerfs se tendre et s'aiguiser de plus en plus, je ramenai la couverture sur ma tête.
Combien de temps je restai ainsi, je ne saurais le dire, mais la voiture, qui avançait lentement sur l'allée de gravier, s'arrêta, et l'agitation redoubla autour de nous. Les serviteurs du Palais impérial semblaient tous être sortis en hâte.
Recroquevillée dans un coin de la voiture, j'attendis que le tumulte s'apaise. J'avais l'intention de rester enfermée ici jusqu'à ce que Gareth et Aila aient accompli les formalités pour se présenter à l'empereur. Je n'avais aucune envie d'exposer mon aspect misérable à leurs serviteurs.
Je frottai mes jambes fourmillantes et retins mon souffle en silence.
Puis, sans prévenir, la portière s'ouvrit à la volée et une ombre sombre envahit la voiture.
Levant la tête, j'écarquillai les yeux devant cette silhouette familière, à contre-jour. La Nourrice, grimpant maladroitement dans la voiture, m'enveloppa de ses bras potelés et me serra contre elle.
« Oh, ma pauvre chérie. Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? »
Elle prit mon visage entre ses larges mains et l'examina sous tous les angles, de grosses larmes roulant sur ses joues.
« Comment as-tu pu maigrir autant ? Comme si les blessures ne suffisaient pas, ton visage n'a plus que la peau sur les os… »
Je la regardai d'un air hébété, puis mon visage se crispa et je lui jetai les bras autour du cou.
Comme un petit animal qui se blottit contre sa mère, je me nichai contre sa poitrine généreuse, tandis qu'elle me caressait le dos de haut en bas.
À ce contact, doux comme pour apaiser un nouveau-né, les larmes jaillirent soudain. J'enfouis mon visage dans ses cheveux bouclés parfumés à la cannelle et sanglotai sans pouvoir m'arrêter.
« Nourrice, j'ai… tellement mal. J'ai l'impression que je vais mourir de douleur. »
« Ne t'inquiète pas. Senevir va te remettre sur pied. »
La Nourrice essuya les larmes de mes joues et désigna l'entrée de la voiture. Je remarquai un homme inconnu debout sur le seuil et rentrai les épaules.
Un homme, la tête couverte d'un tissu d'un blanc immaculé, m'examinait méthodiquement de ses yeux gris cerclés d'or.
Sous ce regard qui semblait jauger une marchandise, je m'agrippai instinctivement à la Nourrice. Elle me tapota doucement le dos et parla d'un ton apaisant.
« Dès que Senevir a appris que tu étais blessée, elle a fait venir les mages de la famille Taren. Ils vont te rendre telle que tu étais. »
Sur ces mots, elle retira fermement sa main de la mienne et s'écarta pour laisser entrer les mages.
Regardant l'ombre s'approcher de moi, je reculai maladroitement. Ma méfiance coutumière refit surface.
« Je peux marcher seule. Reculez. »
« Sur ces jambes-là ? »
L'homme maigre, penché vers moi, inclina la tête. Je rougis d'indignation.
« Il n'y a aucun problème pour aller jusqu'au Palais de l'impératrice ! »
Au-dessus du voile, les yeux de l'homme se plissèrent. Une inquiétude inexplicable me saisit.
L'homme, qui se caressait le menton d'un air pensif, m'empoigna soudain la jambe avec férocité.
Une douleur chauffée à blanc explosa devant mes yeux et je hurlai. Il serrait la plaie si brutalement que le sang suinta à travers les bandages.
« Si vous vous obstinez à marcher sur une jambe pareille et que la plaie se rouvre, c'est nous qui en subirons les conséquences. Ne vous livrez pas à un entêtement aussi vain. »
Je le regardai, les yeux écarquillés de stupeur.
L'homme retira sa main de ma jambe et fit signe à une autre silhouette qui se tenait en face.
« Porte-la. »
L'autre se pencha aussitôt et glissa les bras sous mon dos. J'eus la chair de poule sur tout le corps, comme si un serpent m'avait touchée.
Je me dérobai à son contact, agitant les bras et me tordant le buste.
« Ne posez pas la main sur moi ! »
L'homme, qui avait reçu un coup à la mâchoire, marmonna quelque chose d'inintelligible d'une voix rauque et métallique. À l'instant où je reconnus la langue des elfes, mon corps se raidit.
Sous la capuche, j'aperçus des oreilles anormalement allongées, une peau pareille à du plâtre et des cheveux qui chatoyaient d'un reflet bleuté, irréel. Aucun doute : c'était un elfe de sang pur, ni demi ni quart.
Sachant trop bien à quel point ces créatures étaient inhumaines, je fus saisie de terreur.
Les deux hommes se concertèrent dans leur langue, puis me plaquèrent durement les deux bras. J'ouvris la bouche pour hurler.
À cet instant, une main froide et moite me couvrit les yeux, et toute force quitta mon corps. C'était comme si chacun de mes os et de mes muscles avait fondu.
« Quelle plaie, gaspiller de l'énergie magique de la sorte. »
L'homme retira sa main de mon visage et marmonna à voix basse. Je le fixai, les pupilles dilatées.
Je voulais protester, mais seul un sifflement rauque s'échappa de ma gorge.
L'homme se redressa et donna un ordre à la silhouette assise en face de lui.
« Elle ne peut plus bouger. Allez, emmène-la à la salle de soins. »
L'homme qui avait reçu le coup à la mâchoire obéit aussitôt.
Soulevée comme un sac de grain, je lançai à la Nourrice un regard désespéré, suppliant. Mais comme toujours, la Nourrice resta insensible à ma terreur.
« Tiens bon encore un peu, Mademoiselle. Tout ira bien. »
La Nourrice s'essuya les yeux avec sa manche et sauta à bas de la voiture. L'homme qui me portait la suivit dehors.
Tandis qu'une lumière intense inondait mes rétines, je plissai les yeux contre l'éclat.
Après plusieurs battements de paupières, je distinguai les soldats du Palais de l'impératrice qui entouraient la voiture.
En les parcourant d'un regard anxieux, j'aperçus un chevalier de garde qui s'agitait nerveusement derrière le mur de soldats.
Quand il tenta de se frayer un passage entre les soldats du Palais de l'impératrice pour s'approcher de moi, le mage de la famille Taren lui barra fermement le chemin.
« Votre service est terminé. La princesse est désormais sous notre garde, alors écartez-vous. »
« Mais je suis son chevalier de garde. Je dois rester auprès d'elle… »
« Vu l'état actuel de la princesse, vous avez déjà perdu cette qualité, n'est-ce pas ? »
Le chevalier se tut, incapable de répondre. Le mage claqua légèrement la langue, l'écarta d'une main et traversa à grands pas la cour encombrée de chariots de ravitaillement.
Je regardai frénétiquement autour de moi. Bientôt, parmi les chevaliers qui attendaient à l'entrée du Palais principal, j'aperçus le faible miroitement de cheveux cendrés. Son nom faillit m'échapper, mais je me retins et me mordis la langue.
Barcas ne viendrait jamais à mon secours.
À vrai dire, je ne comprenais même pas pourquoi j'avais envie de lui demander de l'aide.
Ces mages avaient été envoyés par Senevir. Ils ne me feraient aucun mal.
Je me le répétais pour réprimer mon angoisse, mais l'homme qui me portait se tourna vers Barcas et fit un pas en avant.
Tandis que le visage de Barcas se rapprochait, je me raidis tout entière.
