Je sentis une goutte de sueur couler sur mon front et mouiller le coin de mon œil.
C'était peut-être une potion qui infligeait des douleurs atroces. Ce pouvait même être un poison mortel.
Incapable de chasser ces soupçons, j'entrouvris pourtant les lèvres.
Il inclina la fiole et me versa un liquide amer dans la bouche. Quand je détournai la tête par réflexe, en toussant, il me saisit la mâchoire et pressa de nouveau la fiole contre mes lèvres.
J'avalai, résignée et impuissante, le liquide qui s'infiltrait dans ma bouche, les yeux levés vers lui.
Je voyais la lueur du feu danser dans ses yeux pâles, comme voilés. Cherchant en vain une trace d'émotion dans ces iris pareils à du minerai, je finis par laisser mes membres se relâcher.
Je luttai de toutes mes forces pour ne pas perdre le fil de ma conscience, mais mon esprit s'embruma de plus en plus et ma vue se troubla rapidement.
Mes paupières battirent lentement, puis je sombrai dans un silence aussi profond que la mort.
J'ignorais combien de temps s'était écoulé. Cela me parut à la fois quelques secondes et toute une vie.
Le regard perdu dans le vide, je fronçai les sourcils au bruit rythmé des sabots et au grincement des roues. Tandis que ma vue embrumée s'éclaircissait peu à peu, l'intérieur obscur d'une voiture se précisa.
Un instant, je me demandai si tout cela n'avait été qu'un rêve. Le monstre terrifiant, Barcas m'abandonnant pour sauver Aila, la wyverne qui m'avait emportée, la mort frôlée de si près : tout cela n'était-il qu'un cauchemar de la nuit passée ?
Comme pour démentir cette pensée, une douleur aiguë partit de mes genoux et remonta jusqu'à ma taille.
Je me mordis la lèvre inférieure et saisis mes genoux, brûlants et fourmillants.
Sous la fine chemise, je sentis la texture rêche d'un tissu. En le suivant du bout des doigts, je compris que toute ma jambe gauche était enveloppée d'épais bandages, et mes yeux s'écarquillèrent.
En relevant ma jupe, je vis des lambeaux de tissu tachés de sang et de sérosités, collés n'importe comment sur ma cuisse et mon flanc.
Tremblante, je tâtonnai les bandages, puis rabattis ma jupe et me redressai.
La voiture spacieuse était garnie d'épais draps rembourrés de coton, et des coussins et des couvertures d'été traînaient pêle-mêle.
Je les contemplai d'un regard vide, puis j'agrippai une poignée fixée à la paroi et luttai pour me hisser debout. Mais mes jambes refusaient de m'obéir, et me lever était difficile.
Tandis que je m'acharnais à redresser mes jambes de plomb, une douleur fulgurante me traversa la colonne, et je m'effondrai avec un bruit sourd. Un cri de douleur s'échappa de mes lèvres, la souffrance me transperçant le corps entier.
« Ça va ? »
À mon cri, la voiture s'arrêta brusquement, et la portière s'ouvrit à la volée.
Les yeux plissés, je levai le regard vers l'homme qui se découpait à contre-jour. C'était un chevalier de garde, les cheveux, d'ordinaire ébouriffés, à présent dans un désordre complet, qui me regardait d'un air inquiet.
Il monta dans la voiture et fouilla dans une petite boîte posée dans un coin.
« Vous souffrez beaucoup, n'est-ce pas ? Le mage guérisseur a préparé un analgésique. Si vous buvez ceci… »
« Pourquoi est-ce qu'on ne m'a pas soignée par magie ? »
Devant ma question accusatrice, l'homme hésita et détourna la tête.
Je ramenai le drap vers moi en lui jetant un regard méfiant.
« C'est mon frère qui vous a ordonné de ne pas me soigner ? »
« Non, ce n'est pas ça. »
L'homme agita vivement les mains.
« Le mage guérisseur vous a bien remis les os en place et a refermé une partie de vos plaies en urgence, mais vos blessures étaient si graves qu'il ne pouvait pas tout soigner d'un coup. Il a dit qu'il valait mieux confier vos soins à un spécialiste du Palais impérial pour que vous vous rétablissiez correctement… »
Je fixai d'un œil soupçonneux l'homme qui bafouillait, puis baissai les yeux vers mes jambes.
Je me souvenais vaguement d'un énorme rocher qui m'écrasait les genoux et les cuisses. Assurément, si l'on avait laissé les plaies se refermer telles quelles, j'aurais perdu à jamais l'usage de mes jambes. J'avais beau le reconnaître à contrecœur, je ne cessai pas mes récriminations.
« Donc vous me dites de rester comme ça jusqu'à ce qu'on arrive au Palais impérial ? »
« Je sais que c'est douloureux, mais je vous en prie, tenez encore un peu. Nous comptons rejoindre Gillian par le chemin le plus rapide possible. »
Je le regardai, les yeux plissés, puis tournai la tête vers la fenêtre.
À travers les vastes plaines baignées d'un pâle soleil, les chevaliers s'étiraient en une longue file. Me surprenant à chercher malgré moi des cheveux blond cendré parmi eux, je me repris et tirai fermement les rideaux. Même ce bref mouvement m'accabla d'une profonde fatigue.
« Je suis surprise que mon frère ait accepté de rentrer au Palais impérial. »
« L'attaque des wyvernes a fait de nombreuses victimes. Il ne pouvait pas s'opposer ouvertement à l'idée qu'il fallait rentrer au plus vite pour leur organiser des funérailles. »
Surprise par cette réplique étonnamment caustique, je me tournai vers lui, et le chevalier, prenant conscience avec retard du sarcasme qui perçait dans sa voix, s'empressa de changer de sujet.
« Plus important, vous n'avez pas bonne mine. Prenez d'abord le remède, je vous en prie. »
L'homme me tendit le bouchon-gobelet de la fiole. Je le regardai avec une répugnance évidente et fis un geste dédaigneux de la main.
« Je n'en ai pas besoin. Reprends ça et va-t'en. J'ai besoin de me reposer. »
« … Si vous ne me faites pas confiance, je peux faire venir le seigneur Sierkan. »
Alors que je me rallongeais, je le fixai d'un regard dur.
À cet instant, mon cœur chavira comme sous un coup inattendu. Dissimulant cette réaction, j'étirai au coin de mes lèvres un sourire froid et parlai avec une dureté glaciale.
« J'ai l'air de faire confiance à cet homme ? »
« Mais Votre Altesse le tient en… »
« Je ne fais confiance à personne. »
Je lui coupai la parole avec férocité. Puis, face à ce visage d'une obstination exaspérante, je détachai chaque mot avec une précision délibérée.
« Et surtout pas à lui. »
« … »
« Alors cesse de dépasser les bornes, et sors. »
Les lèvres de l'homme tremblèrent comme s'il voulait ajouter quelque chose, mais il laissa échapper un léger soupir et se retira.
Quelques instants plus tard, la voiture, jusque-là immobile, se remit en marche.
Je remontai la fine couverture d'été jusqu'à mes épaules. La douleur, un moment apaisée, se raviva, et une sensation de peau qui crépitait sous la chaleur me submergea. Me tournant et me retournant en ravalant mes gémissements, je fermai les yeux de toutes mes forces, comme pour fuir la souffrance.
Au crépuscule, le mage replet vint lancer un sort de récupération.
J'acceptai son contact en silence. Le toucher des mains d'autrui m'était odieux, mais je n'avais plus la force de refuser.
« Je vais allumer un encens qui engourdit les sensations. La douleur devrait s'atténuer nettement. »
Ayant manifestement appris que j'avais refusé le remède, le mage replet posa un petit brûle-parfum à l'entrée et l'alluma.
Un air lourd emplit rapidement la voiture. Au moment où j'allais protester contre ce geste superflu, je sentis mes nerfs tendus se relâcher peu à peu, et la tension quitta mes épaules.
La douleur qui me perçait les os s'apaisa lentement, et ma conscience s'embruma. Le mage avait dû brûler des herbes médicinales aux vertus soporifiques.
J'accueillis avec plaisir la somnolence qui me gagnait. Mais le sommeil ne dura pas longtemps. Avant qu'il se soit écoulé beaucoup de temps, la douleur recommença à s'intensifier.
En gémissant, je m'éveillai et soulevai laborieusement les paupières. Il me faudrait sans doute appeler le mage replet et lui ordonner d'allumer davantage d'encens.
Je me frottai la tête, qui m'élançait, et luttai pour me redresser, quand soudain mon souffle se bloqua.
Les pupilles dilatées, je scrutai l'obscurité profonde qui m'entourait.
Je n'arrivais pas à comprendre ce qui m'avait fait sursauter.
