Vers midi, la pluie se mit à tomber à torrents.
Les soldats, affairés à leurs préparatifs, recouvrirent à la hâte les chariots de ravitaillement de toiles goudronnées et ramenèrent les chevaux aux écuries.
Depuis la voiture, Aila leva les yeux vers le ciel assombri.
Entre les lourds nuages noirs qui lâchaient de grosses gouttes, des éclairs vacillaient de temps à autre, suivis d'un grondement qui roulait sur tout le paysage. Selon toute apparence, la pluie n'était pas près de cesser.
« Il semble que nous devions rester au monastère un jour de plus. »
La décision de repousser le départ ayant apparemment été prise, un chevalier de garde, resté un moment enfermé dans les quartiers des chevaliers, s'approcha de la voiture et glissa une cape imperméable par l'entrebâillement de la portière.
Aila la prit avec un léger soupir. Les retards qui s'accumulaient dans le calendrier lui déplaisaient. Ce voyage était déjà assez chargé d'incertitudes.
Elle revêtit la cape de pluie tout en jetant de fréquents regards par la fenêtre.
« Où se trouve le prince héritier en ce moment ? »
« Son Altesse s'est rendue à la résidence de l'abbé. »
Aila rabattit la capuche sur sa tête et se tourna vers lui en fronçant les sourcils.
« Il compte encore y loger aujourd'hui ? »
« Il semblerait. »
Les mots du chevalier restèrent en suspens, tandis qu'il baissait les yeux.
Aila considéra d'un air mécontent les moines rassemblés.
Quand l'abbé, debout sous le toit du Cloître, donna ses instructions, les moines se dispersèrent dans un ensemble parfait. Elle observa leurs mouvements avec une vive attention.
L'abbé paraissait bien plus froid et plus austère que lorsqu'il avait affaire à Gareth. C'était sans doute là sa vraie nature.
Aila plissa les yeux. Les pèlerinages impériaux étaient traditionnellement des cérémonies destinées à s'assurer le soutien des citoyens et des personnalités influentes des régions. Vu le but de ce voyage, que Gareth cultive des relations avec les notables locaux n'avait rien d'imprudent. Mais les origines de cet homme la troublaient.
'Si un non-humain a surmonté un tel handicap pour atteindre la position d'abbé, c'est qu'il possède un redoutable sens politique ou de puissants appuis.'
Leur conversation avait beau avoir été brève, Aila avait vite compris que l'abbé n'était pas un homme ordinaire. S'il affichait des dehors courtois, ses yeux, lorsqu'il observait Gareth, trahissaient un calcul glacé. Elle se demanda si l'impératrice l'avait placé là.
La famille Taren n'entretenait-elle pas une étroite coopération avec les non-humains depuis l'époque des Royaumes combattants ? Ce ne pouvait être une simple coïncidence qu'un quart-elfe se soit élevé à une si haute fonction sacerdotale, à la tête d'un monastère aussi vaste que Mordawin.
Peut-être l'ordre religieux commençait-il à constituer, en son sein, une faction favorable au second prince.
« Votre Altesse ? »
Aila releva brusquement la tête, tirée de sa rêverie. Son chevalier de garde se tenait trempé sous l'averse, les yeux emplis d'inquiétude.
Aila eut un sourire gêné et se leva.
« Je vous ai laissé bien trop longtemps sous la pluie. Venez, retournons à nos quartiers. »
Le chevalier lui prit la main et l'aida à descendre de la voiture.
Aila avança avec précaution sur le sol boueux.
De lourdes gouttes lui frappaient le crâne et les épaules avec une force cinglante. La pluie semblait redoubler à chaque instant.
Serrant la capuche autour de sa tête, Aila traversa en hâte la vaste cour, désormais noyée sous des rideaux de pluie blancs, et pénétra dans le Cloître qui entourait le Jardin. Puis, comme par hasard, elle s'approcha des prêtres.
« Votre Altesse la princesse. »
Le prêtre non humain, qui conversait avec le prieur, l'aperçut et s'inclina aussitôt.
Aila lui répondit chaleureusement, son sourire se figeant dans sa raideur habituelle.
« Quelle chance nous avons d'abuser encore un jour de votre hospitalité. »
« C'est un honneur pour nous de servir des hôtes si distingués. »
Le prêtre avait répondu avec courtoisie, sans faire mine de se redresser.
« Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez surtout pas à nous en faire part. Nous y veillerons sur-le-champ, si le monastère peut y pourvoir. »
« Je vous remercie de votre prévenance. »
Aila hésita brièvement avant de poursuivre avec une lenteur mesurée.
« Dans ce cas, puis-je vous importuner d'une seule requête ? »
« Je vous en prie, parlez librement. Je vous accorderai tout ce que vous demanderez. »
« Demain, je souhaiterais que l'on célèbre une cérémonie de bénédiction à part pour Talia. Avant notre départ, accepteriez-vous d'accorder votre bénédiction à cette enfant, elle aussi ? »
Les yeux de l'abbé s'écarquillèrent légèrement devant cette requête inattendue.
Aila observa sa réaction avec une vive attention. Cela ne dura qu'un instant fugace, mais elle surprit une lueur de méfiance qui traversa ses yeux d'un violet pâle avant de disparaître.
Le prêtre parla avec une prudente lenteur.
« Vous souhaitez célébrer une cérémonie de bénédiction pour la Seconde princesse ? »
« Pour qui d'autre serait-ce ? »
Aila ajouta doucement, un léger sourire aux lèvres :
« Nous restons un jour de plus de toute façon. Ne serait-il pas convenable de célébrer la cérémonie pour cette enfant, elle aussi ? »
« J'ignorais que Votre Altesse tenait la Seconde princesse en si haute estime. »
À cette voix soudaine, Aila tourna la tête.
Barcas, qui avait traversé en silence le Jardin détrempé, repoussa sa capuche ruisselante et posa sur elle un regard impassible.
Le sourire accueillant qui ornait les lèvres d'Aila s'effaça. Le visage de Barcas, mouillé par la pluie, était empreint d'une froideur plus marquée que d'habitude, et la vue de cette expression glaciale lui mit les nerfs à vif.
Elle comprenait bien que sa susceptibilité à l'égard de Talia venait d'années de rancœur accumulée. Même cet homme sans émotion ne pouvait s'empêcher de se hérisser devant les frasques de sa demi-sœur.
Après avoir enduré ses outrages de près pendant sept longues années, son exaspération n'avait rien de déraisonnable.
Sa raison le comprenait parfaitement. Et pourtant, la façon dont cet homme au cœur froid réservait ses réactions les plus vives aux seules affaires de cette enfant l'agaçait parfois de façon insupportable.
Aila renonça à sonder l'abbé et répondit plutôt sous le coup de l'émotion.
« Ce n'est pas pour elle que je m'inquiète, c'est pour vous. Sa Majesté vous l'a confiée directement. S'il apprend que la cérémonie s'est déroulée sans Talia, vous pourriez vous attirer des reproches immérités. »
« Je ne peux pourtant pas traîner devant l'autel quelqu'un qui ne le veut pas. »
À ce ton sardonique, l'expression d'Aila se durcit.
Elle était habituée à ce qu'il fasse parfois preuve d'une froideur glaçante. Mais qu'il se montre discourtois envers elle à cause de Talia Roem Guerta, voilà ce qu'elle ne pouvait souffrir.
Aila leva le menton d'un air de défi.
« Il faut d'abord connaître les souhaits de Talia. Elle est capricieuse : d'ici demain, elle aura peut-être encore changé d'avis. »
« Demain, nous partons à l'aube. Je n'ai aucune intention de modifier notre calendrier au gré des caprices de la Seconde princesse. »
Barcas trancha net.
Aila, peu habituée à voir ses avis balayés d'un revers de main, s'empourpra d'indignation. Elle brûlait de réprimander sur-le-champ son insolence, mais elle ne voulait pas saper son autorité devant toute l'assistance.
Aila dissimula soigneusement son mécontentement.
« Si telle est votre résolution, je n'ai pas d'autre choix. »
Devant son acquiescement, Barcas tourna le regard vers l'abbé.
Le prêtre, qui observait leur affrontement avec intérêt, détourna vivement les yeux. Barcas le toisa d'un regard froid et lança un avertissement à voix basse.
« J'espère que cette soirée se passera aussi tranquillement que possible. Si nous devons partir à l'aube, le prince héritier doit être bien reposé, n'est-ce pas ? »
C'était un ordre clair : ni banquet ni festin ce soir-là. L'abbé acquiesça, le visage crispé.
Comme s'il n'y avait plus rien à dire, Barcas se retourna et tendit la main vers Aila.
« Nous y allons ? Je vous raccompagne à vos quartiers. »
Aila ravala un soupir et prit sa main.
