Aller au contenu principal

Chapitre 190

Chapitre 190

2 novembre 2026 ~8 min · 1 482 mots

Mes yeux se plissèrent jusqu'à n'être plus que deux fentes. Chaque mot qui tombait de ses lèvres me faisait l'effet de griffes me labourant les entrailles.

« Pourquoi désires-tu un enfant à ce point ? »

La question la prit au dépourvu ; le trouble passa un instant sur son visage. Elle détourna le regard, baissa les cils et chercha ses mots.

« … Faut-il toujours une raison ? Il est naturel qu'une femme mariée veuille des enfants. »

Je lui saisis le menton et l'obligeai à affronter mon regard assombri.

« As-tu oublié tout ce que tu as souffert pendant cette grossesse ? Cette douleur qui t'empêchait de t'asseoir ou de t'allonger correctement, qui t'a torturée des mois durant ? »

« … Ce n'était pas si terrible. Je pouvais le supporter. »

Elle s'entêtait.

Je sentis mes entrailles se tordre violemment et j'aspirai une longue bouffée d'air frais jusqu'au fond de mes poumons.

L'image de son corps tordu par l'agonie était gravée dans mon esprit. Le souvenir de son sang, de ses larmes, de son corps devenu mou comme un cadavre, me semblait aussi vif que s'il datait de la veille.

Et ensuite ? Elle avait été tout entière dévorée par le chagrin d'avoir perdu l'enfant. Et maintenant, à peine remise de corps et d'esprit, elle voulait revivre cette épreuve ?

Je parlai avec la fermeté de quelqu'un qui ne reviendrait pas sur sa décision.

« Rien de ce que tu diras n'y changera rien. Ma résolution ne faiblira pas. »

À cette déclaration inébranlable, son visage radieux se fit étrangement froid. Des ombres s'amassant dans ses yeux, elle me fixa et laissa tomber des mots qui semblaient venir d'outre-tombe.

« Même si je vous en supplie ? »

Ma mâchoire se crispa. La sensation de quelque chose d'acéré qui me déchirait s'intensifia. Je l'écartai et répondis avec un calme mesuré.

« Même alors. »

Son visage se figea davantage. Je tendis machinalement la main vers sa joue livide, puis m'arrêtai, et ma main se referma en poing.

Je le comprenais avec une certitude instinctive : elle ne me laisserait plus la toucher.

Comme je m'y attendais, Talia détourna la tête de ma main et me lança un regard tranchant comme une lame.

« Alors il n'y a aucune raison que nous restions ainsi. Si vous ne voulez pas me donner ce que je veux, quittez cette chambre immédiatement. »

Sa voix, cinglante comme un fouet, me cingla le visage. Je m'attardai un instant sur ses lèvres tremblantes, puis me levai lentement.

Talia me regarda froidement, puis se rallongea sur le lit et tira la couverture par-dessus sa tête.

Je ravalai un lourd soupir et me détournai. D'un pas mesuré, je quittai la chambre sans bruit.

***

Depuis plusieurs jours, la pluie ne montrait aucun signe d'accalmie.

Les habitants de Kalmor évitaient tout naturellement de sortir pour échapper aux averses violentes qui tombaient par moments, et le marché comme la grand-place, qui auraient d'ordinaire grouillé d'activité, étaient déserts.

Pour la cavalerie de la maison grand-ducale, qui craignait des fuites vers les Zrami, la situation était une aubaine. Cette mousson hors de saison faisait un voile parfait, qui lui permettait de rassembler ses forces près de la forêt d'Armund sans attirer l'attention.

Si ce déluge durait encore quelques jours, nous pourrions lancer une attaque surprise contre le repaire des pillards sans que l'ennemi apprenne la mobilisation de la maison grand-ducale.

« Le seigneur de Dorcaen attend à Brinack et rejoindra le gros des troupes au jour convenu. »

« Et du côté des seigneurs de la Région du Sud-Est ? »

« Le comte Daren a dit qu'il mènerait une enquête approfondie, mais nous n'avons plus de nouvelles depuis. »

Beirov, qui faisait son rapport avec calme, ajouta son avis d'un air pensif.

« Une perquisition précipitée pourrait provoquer la résistance des seigneurs ; le comte Daren semble donc procéder avec une grande prudence. »

Les yeux baissés sur la carte étalée sur la table, je me renversai dans mon fauteuil et me pressai l'arête du nez entre les doigts.

« Dites-lui de ne pas faire traîner les choses : les complices des traîtres risquent de détruire toutes les preuves. Faites-le-lui savoir immédiatement. »

« J'envoie un messager sur-le-champ. »

Beirov répondit calmement et fit signe au chambellan qui attendait à la porte. Le jeune homme, comprenant l'ordre muet, quitta aussitôt la salle du conseil.

Je repoussai la carte et examinai avec soin les rapports que mes informateurs venaient de compiler.

Les préparatifs de l'expédition se déroulaient sans accroc. Les seigneurs, qui souffraient depuis des années des pillards zrami, avaient volontiers promis leur participation, et plusieurs fidèles fervents de l'Église orthodoxe impériale avaient fourni des vivres sur leurs propres deniers. Grâce à leur soutien, je pouvais réunir des forces suffisantes sans mobiliser l'armée principale.

« D'ici l'aube de demain, je pourrai enfin crever cet abcès. »

« Allez-vous aussi arrêter les hérétiques tous en même temps ? »

Lucas, qui était resté assis sans rien dire au bout de la table du conseil, prit la parole. Je hochai la tête d'un air indifférent.

« Une fois les pillards éliminés, il n'y aura plus aucune raison de tolérer ces hérétiques. Dès que je partirai en campagne, tous les noms de la liste seront mis aux arrêts. Sans une seule exception. »

« … J'ai justement quelque chose d'urgent à vous rapporter à ce sujet. »

Lucas parlait avec précaution, en choisissant ses mots.

« L'Église exige de prendre elle-même en charge les apostats. »

Je fronçai les sourcils.

« Je lui sais gré de sa proposition, mais l'Église de l'Est n'a pas assez d'hommes pour garder autant de prisonniers. Dis-leur que les arrestations seront menées par le grand-duché, et que le grand prêtre présidera leur procès. »

« C'est que… le Saint-Siège a envoyé des paladins. »

J'allais prendre le rapport suivant ; je me figeai et me tournai vers lui. Lucas poursuivit en se passant la main dans les cheveux.

« Ce matin, des chevaliers porteurs de lettres scellées aux armes du Saint-Siège sont entrés en nombre dans Kalmor. On dirait qu'il y a eu une fuite du côté de l'Église de l'Est. »

Mon visage se durcit en un masque rigide. Le contenu du rapport remis par les enquêteurs de l'hérésie me traversa l'esprit.

J'avais obtenu du grand prêtre la promesse d'étouffer les rumeurs qui couraient sur Talia, mais je ne pouvais pas me fier entièrement à lui. Si ce prêtre manquait à sa parole et évoquait les soupçons d'hérésie qui pesaient sur Talia, il deviendrait difficile de la protéger.

Le Saint-Siège n'avait-il pas toujours vu dans la princesse bâtarde une épine dans son pied ? Il ne reculerait devant rien pour traîner Talia devant un tribunal de l'hérésie, ne serait-ce que pour salir Senevir.

Je jetai le rapport que je tenais et me levai.

« Je vais les rencontrer moi-même pour discuter de cette affaire. »

Je quittai aussitôt la salle du conseil.

La pluie continuait de tomber à verse. Revêtu du manteau de pluie noir que m'avait apporté mon valet, je sortis Torque des écuries.

Le cheval s'inquiétait de la violence de l'averse. Après l'avoir calmé, je franchis à cheval l'enceinte du château de Laedgo, traversai rapidement les douves et coupai par la grand-place.

Il ne me fallut qu'une dizaine de minutes pour atteindre la Grande Cathédrale. En temps normal, il aurait fallu deux fois plus, mais les rues étant vides, je traversai la moitié de la ville en un instant.

« Monseigneur ! Par un temps pareil, sans prévenir, comment… ! »

Comme j'entrais dans la cour intérieure de la Grande Cathédrale, un prêtre qui m'avait reconnu sortit du cloître en courant. Je mis pied à terre et parcourus du regard l'écurie de fortune installée au fond du Jardin.

L'étroite écurie était bondée d'énormes chevaux de guerre : une bonne douzaine au moins.

Je demandai d'un ton neutre :

« Je viens voir le grand prêtre. »

« Le grand prêtre se trouve à l'oratoire. Si vous voulez bien attendre au salon de réception et vous sécher un instant, je vais le prévenir aussitôt… »

« Inutile. J'attendrai dans la chapelle. »

Je passai devant le prêtre et pénétrai dans l'immense bâtisse de pierre. Au-delà de la grande entrée voûtée, un vaste cloître baigné d'une lumière vacillante s'étendit sous mes yeux.

Je respirai l'air frais et lourd propre à la Grande Cathédrale et traversai le Hall désert. Puis je m'arrêtai en apercevant une grande ombre debout devant l'autel de la chapelle.

Un homme de haute taille, vêtu d'une robe gris sombre, se tenait la tête renversée en arrière, contemplant les sculptures taillées dans les murs de la chapelle.

Percevant une puissance redoutable dans cette silhouette immobile, je fis exprès de faire sonner mes pas.

L'homme aux larges épaules se retourna alors pour me regarder par-dessus son épaule.

Fin du chapitre 190
Fiche de l'œuvre

Commentaires

Code anti-spam :······
0/2000

Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier à en laisser un.