Une lumière vive perça l'étroite fente entre mes paupières.
Levant des yeux mi-clos vers la fenêtre de verre qui scintillait d'éclat, je me redressai lentement.
Un instant, je ne sus plus très bien où je me trouvais. Ce n'est qu'au bout de plusieurs secondes que je me rappelai être rentré au château de Laedgo.
Je poussai un long soupir et posai les pieds par terre. Grâce à ce long sommeil qui s'était prolongé jusqu'à ce que le soleil atteigne son zénith, mon corps de plomb me paraissait remarquablement léger. Pourtant, mon esprit restait noyé dans un brouillard épais et oppressant.
Je quittai le lit en passant les doigts au hasard dans mes cheveux en désordre.
J'avais apparemment dû m'agiter violemment dans mon sommeil, car la tenue de cérémonie que je portais la veille était irrémédiablement froissée. Défaisant d'une main les boutons de ma chemise chiffonnée, je fis sonner la clochette près du lit pour appeler les domestiques.
« Apportez-moi de l'eau pour la toilette et des vêtements propres. »
Un jeune serviteur se précipita dans la chambre et prépara promptement une robe de cérémonie de l'Est taillée à la mode impériale, ainsi que l'eau du bain.
Je me débarrassai de mes vêtements terriblement froissés et me plongeai dans une eau parfumée de feuilles de menthe.
Ayant gaspillé la plus grande partie de la matinée, j'aurais dû hâter mes préparatifs, mais je répugnais à quitter le bain.
Même après m'être lavé de la tête aux pieds avec obstination, je m'attardai jusqu'à percevoir, derrière la porte, des pas anxieux qui piétinaient nerveusement, ce qui finit par me faire sortir de l'eau.
« Bonjour, Monseigneur. »
Lorsque je sortis dans le couloir, vêtu de ma robe de cérémonie, Baredon, le neveu de Daren, s'inclina, l'air crispé.
« Avez-vous bien dormi ? Depuis votre retour, vous vous consacrez sans relâche aux affaires de l'État, et la fatigue doit être considérable. Je suis désolé de vous soumettre cette affaire, mais… »
« Au fait. »
Je coupai court à son préambule verbeux et m'engageai dans le couloir ; le jeune homme me suivit en hâte, d'un ton embarrassé.
« Je, je vous demande pardon. Une cérémonie sacrée doit avoir lieu à la Grande Cathédrale à six heures cet après-midi. Pour ménager la dignité du grand prêtre, cet office d'action de grâce habituel se tiendra à la Grande Cathédrale plutôt qu'à la chapelle du château… »
Je jetai un bref regard par la fenêtre vers la tour du Temple qui se dressait bien en vue dans l'enceinte du château de Laedgo, puis hochai la tête.
« Très bien. Faites préparer la voiture. Nous partons immédiatement. »
« Et le repas… »
« Inutile. Le temps presse si nous voulons arriver à l'heure, alors dépêchons-nous. »
« Bien compris. Je fais venir le cocher sur-le-champ. »
L'homme me dépassa en courant et dévala l'escalier.
Il faudrait au moins dix minutes pour préparer la voiture. En attendant, je décidai de régler quelques affaires d'État : je passai par mon bureau pour remettre à un messager la lettre écrite la veille, puis examinai les documents urgents qui exigeaient ma signature.
Quand je reposai ma plume après avoir signé le dernier document, un domestique envoyé par Baredon vint annoncer que tout était prêt.
Je remis à mon secrétaire les documents destinés au Conseil et quittai le bureau.
Comme je descendais l'escalier et traversais le hall, le paysage éclatant du Jardin baigné d'un soleil intense s'étendit devant moi. Il semblait bien que j'arriverais en retard.
Je fronçais les sourcils devant le soleil déjà haut dans le ciel quand j'entendis une voix familière derrière moi.
« Comme c'est inhabituel. Vous avez dormi bien tard. »
Je me retournai vivement et mes yeux s'écarquillèrent en découvrant ma femme assise près du pavillon.
Talia se leva lentement et s'approcha de moi, un immense loup à ses côtés.
« J'ai cru que mon cou allait se briser à force de guetter votre arrivée. »
Mon regard s'attarda sur ses lèvres vermeilles, qui boudaient légèrement, puis je détaillai lentement sa tenue.
Parée d'une resplendissante robe de soie comme les affectionnaient les nobles dames de l'Est, une ceinture de métal finement ouvragée et constellée d'ornements pendant à sa taille, elle ressemblait à une déesse païenne.
À cet instant, je compris pourquoi tant de gens de l'Est, en la voyant, pensaient à l'esprit de la terre.
Me sentant inexplicablement troublé, je demandai avec raideur :
« … Tu m'attendais ? »
Elle hocha la tête d'un air imperturbable.
« Vous allez à la Grande Cathédrale ? Je viens avec vous. »
Je fronçai les sourcils comme si j'entendais une langue étrangère incompréhensible.
Comme je ne répondais pas, le coin de ses yeux se releva de mécontentement.
« Quoi ? Je n'ai pas le droit d'assister à la cérémonie de consécration ? N'est-il pas d'usage que la grande-duchesse soit présente ? »
Depuis quand te soucies-tu des convenances ?
J'expirai doucement, la considérant d'un air parfaitement exaspéré.
« Rien ne t'oblige à t'imposer une occasion désagréable par devoir. Ne m'as-tu pas dit avoir subi un incident déplaisant à la Grande Cathédrale ? »
« C'est justement pour ça que j'y vais. »
Elle m'adressa un sourire malveillant.
« Je veux voir si ce vieillard osera prêcher ses sermons contre moi même en votre présence. »
Je laissai échapper un petit rire en étudiant son visage.
Il était évident qu'elle voulait se servir de ma présence pour provoquer le grand prêtre. Même s'il était clair que cela ruinerait les plans que j'avais soigneusement préparés pour apaiser le grand prêtre et régler le conflit avec l'ordre religieux, je finis par céder.
« Comme tu voudras. »
Le soulagement passa sur ses traits. Ce n'est qu'alors que je compris qu'elle avait secrètement craint un refus.
« Eh bien, partons tout de suite. »
Talia me tendit la main. Comme je me contentais de fixer son avant-bras mince, une voix un peu agacée me parvint.
« Qu'est-ce que vous faites ? Offrez-moi votre bras. »
Ce n'est qu'alors que je compris qu'elle me demandait de l'escorter. J'enveloppai prudemment de ma main son bras délicat, et elle s'appuya tout naturellement contre moi. Le doux parfum qui émanait d'elle jeta un trouble plus grand encore dans mon esprit déjà agité.
Pourquoi se comportait-elle ainsi tout à coup ?
Incapable de cacher mon trouble, je baissai sur elle des yeux perplexes quand elle me pressa d'une voix anxieuse.
« Pourquoi est-ce qu'on n'avance pas ? »
J'étudiai son visage comme pour sonder ses intentions, puis me mis en marche. Le loup géant, resté sagement assis, nous emboîta tout naturellement le pas.
Je me plaçai aussitôt, discrètement, entre la bête et elle.
« Nous ne pouvons pas emmener ce loup… Khan avec nous. »
« Ça, je le sais. »
Elle répondit un peu sèchement, puis murmura doucement à la créature qui remuait la queue :
« Attends ici un moment. Je reviens vite. »
Puis elle fit signe aux servantes qui se tenaient à distance.
« Qu'attendez-vous pour vous occuper de Khan ? »
À l'instant où l'ordre tomba, les servantes entourèrent le loup.
J'observai attentivement la réaction du loup géant. Bien que ses yeux luisent de mécontentement d'être séparé de sa maîtresse, il ne montra aucune agressivité : ni crocs dénudés, ni grondement.
Malgré tout, j'ordonnai aux soldats de surveiller attentivement la bête pour la sécurité des servantes, puis la conduisis vers la voiture.
« Tiens-toi à mon épaule. »
Talia saisit docilement mon épaule et monta avec précaution dans la voiture. Je m'installai sur la banquette en face d'elle et fis signe au cocher.
Bientôt, la voiture se mit à traverser l'enceinte du château.
Calé contre la banquette qui oscillait doucement, j'observais intensément ma femme. Elle s'était collée à la vitre comme si elle avait découvert quelque chose de remarquable, contemplant le paysage qui défilait.
Même si elle s'efforçait visiblement de ne pas le montrer, son malaise à partager cet espace avec moi était palpable. Pourtant, je ne comprenais pas pourquoi elle tenait à m'accompagner.
Avait-elle pris conscience de la fragilité de sa position de grande-duchesse et résolu de changer d'attitude ?
Mais jusqu'à l'an dernier, elle ne s'était montrée nullement attachée au titre de grande-duchesse.
Il y a deux ans, n'avait-elle pas même fui le château en secret ?
