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Chapitre 169

Chapitre 169

2 novembre 2026 ~8 min · 1 587 mots

J'aurais pu simplement m'éloigner et la laisser là, mais j'avais déjà sali mes vêtements et pataugé dans l'eau boueuse. Je n'avais aucune intention de laisser mes efforts se perdre.

Je me dirigeai vers l'immense Grand Arbre, la pluie fine crépitant contre ma peau.

Pendant tout ce temps, la fillette ne cessa de babiller, ses petites lèvres en moue. La voir faire la fière alors qu'elle était trempée de la tête aux pieds m'amusa, si bien que je la réprimandai légèrement. Son visage, si pâle qu'il en faisait mal aux yeux, s'empourpra davantage.

Je l'examinai attentivement de sous la capuche que j'avais rabattue sur ma tête.

Avait-elle à peu près l'âge d'Aila ? Elle était à peu près de la même taille, mais sa silhouette paraissait plus menue. À travers le tissu mouillé de ses vêtements, je sentais des os fragiles comme ceux d'un oiseau.

Elle avait beau se vanter d'être la fille de quelqu'un d'important, il n'était pas difficile de deviner qu'on ne prenait pas convenablement soin d'elle.

'… Cela ne me regarde pas.'

Déconcerté par mon propre mécontentement, je me penchai pour la reposer sur ses pieds.

À cet instant, j'entendis comme un faible sifflement.

Je m'arrêtai en plein mouvement, le regard tombant sur ses petites mains serrées contre ma poitrine.

« Qu'est-ce que tu tiens ? »

La fillette, qui levait vers moi des yeux hésitants, ouvrit prudemment les mains. Entre elles reposait une chose qui ressemblait à une boule de plumes gris-brun couverte de boue.

Je fronçai les sourcils.

« Un oiseau ? »

Comme je marmonnais d'un ton soupçonneux, les joues de la fillette rougirent encore davantage.

« Il est tombé dans l'eau boueuse. Au départ… »

La fillette, qui protestait le visage cramoisi, se tut bientôt avec une mine abattue.

Je ne comprenais pas pourquoi un oiseau mourant la rendait triste, ni pourquoi elle le serrait contre elle jusque sous la pluie.

Pourtant, cet oiseau disgracieux que la fillette ne pouvait se résoudre à abandonner me rappela une chose que j'avais perdue depuis longtemps.

Envahi d'une étrange nostalgie, je la calai sur un seul bras et attirai ses petites mains à l'abri de ma capuche.

La peau de sa nuque était si froide que je doutais que le sang y circulât encore.

« Tes doigts sont gelés. Depuis combien de temps étais-tu là ? »

Comme je la regardais d'un air mécontent, je croisai droit son regard — ces grands yeux qui me fixaient intensément.

Que regardait-elle avec tant d'insistance ? Comme j'inclinais la tête, perplexe, la fillette murmura à voix basse, comme si elle avait découvert un trésor rare :

« Tu sais… il y a une couronne d'argent dans tes yeux. »

Je la dévisageai, sans voix.

Cette fillette avait les yeux les plus singuliers qui soient.

La frontière entre la pupille et l'iris était si floue que ses yeux avaient une teinte profonde, et pourtant, étrangement, ils ne paraissaient pas noirs. Ils semblaient plutôt briller d'une transparence presque effrayante.

Je me souvins soudain d'avoir déjà vu cette lumière limpide quelque part.

Il y a longtemps, quand je galopais à travers la steppe sans fin, c'était la lumière qui se déversait au-dessus de ma tête.

À l'instant où je m'en rendis compte, ma vue s'aiguisa comme si l'on avait levé un rideau de mes rétines.

Le changement fut si brutal que je ne pus vraiment comprendre ce qui se passait.

Tandis que je contemplais sans ciller la clarté soudaine qui inondait ma vision, une cascade de couleurs jaillit de ses yeux et se répandit alentour.

L'instant d'après, je m'aperçus que ses cheveux brillaient d'un or éclatant, comme un champ d'automne en pleine lumière.

J'allais y porter la main sans réfléchir quand elle détourna vivement la tête. Je dus serrer le poing pour ne pas ramener de force son petit visage vers moi.

La fillette murmura d'un air gêné :

« Je dois y aller, maintenant. »

Son ton était réticent.

Si tu ne veux pas partir, rien ne t'y oblige.

Je faillis le lâcher avant de me retenir et de refermer la bouche.

C'était une enfant que je venais à peine de rencontrer. Je n'avais aucune raison de la retenir de force si elle souhaitait partir.

Je me penchai lentement et la déposai à terre.

La fillette, de nouveau sur ses pieds, me tendit la main.

« Tu veux bien l'emporter ? »

Je fixai le petit oiseau posé dans sa paume avant de tendre prudemment la main. En recueillant le jeune moineau trempé de pluie dans le creux de ma main, je sentis battre, rapide, son minuscule cœur affolé.

Je portai l'oiseau qui refroidissait contre ma joue et tirai ma capuche vers l'avant.

La fillette, levant vers moi un regard teinté d'une étrange nostalgie, demanda doucement :

« Cet oiseau… il va vivre ? »

« … Oui. »

Conscient que ma voix manquait de conviction, j'ajoutai avec insistance :

« Il vivra. »

Un léger sourire s'épanouit sur le visage de l'enfant inquiète — un sourire à la fois radieux et profondément triste.

Elle se retourna bientôt et s'enfuit en courant.

À mesure que ses pas l'emportaient au loin, des couleurs se répandaient sur le paysage comme de l'aquarelle. Tandis que je regardais la scène s'effacer dans le lointain, la voix de Bernadette résonna dans mon esprit.

« Un jour viendra où tu découvriras une chose qui te donnera envie de vivre. »

Comme si c'était possible.

Ce n'avait été qu'une rencontre fugace. Ma vie ne pouvait pas changer pour avoir simplement croisé une fillette sans nom.

Je laissai échapper un rire creux et me détournai bientôt pour m'en aller.

L'oiseau qu'elle m'avait donné poussa un faible cri. J'ouvris mon col, pressai la petite créature contre le creux tiède de mon cou, puis allongeai le pas.

Le chemin que j'avais parcouru des centaines de fois m'apparaissait à présent comme un lieu entièrement inconnu.

Un instant, quelque chose comme un vertige me submergea. Je levai les yeux vers les minces rayons de lumière qui filtraient à travers les nuages cendrés, puis fermai les yeux.

***

Des pas lourds percèrent ma conscience brumeuse.

Moi qui rattrapais un sommeil insuffisant, assis sur une chaise, j'ouvris lentement les yeux.

Au-delà du baraquement trempé de pluie montèrent des murmures et, un instant plus tard, un jeune homme aux cheveux sombres revêtu d'une armure dorée écarta le rideau.

« Est-ce vrai que tu pousses à des pourparlers de paix ? »

Le prince héritier, qui avait jeté son heaume d'orichalque à terre, criait d'une voix furieuse.

Je pris un gobelet sur la table de fortune et répondis d'un ton indifférent :

« Je n'ai fait qu'une proposition. C'est Sa Majesté impériale qui a effectivement engagé les pourparlers. »

« C'est la même chose ! »

Le prince héritier s'avança, ses yeux d'émeraude flamboyants, et gronda d'un ton menaçant :

« Négocier avec des traîtres… Tu as perdu la raison ? Tous ceux qui ont levé la main contre la famille impériale devraient être pendus ! »

« Croyez-vous vraiment réaliste d'exécuter tous les nobles du Nord ? »

Je mouillai mes lèvres de vin et poussai un lourd soupir.

« Si nous exécutions tous les nobles de Balto comme le souhaite Votre Altesse, comment comptez-vous gouverner ces vastes territoires du Nord ? »

« Je les distribuerai en butin à mes fidèles ! Ou je les partagerai entre les membres de la faction conservatrice ! Ce ne sont pas les nobles qui manquent pour baver à l'idée d'obtenir ne serait-ce qu'un lopin de terre… »

« Le peuple de Balto n'acceptera jamais un seigneur étranger. »

Comme je répondais avec une certaine irritation, les doigts pressés contre le front, le visage du prince héritier se figea, froid et raide.

Je m'armai de patience et entrepris de lui expliquer méthodiquement.

« La Région du Nord fait elle aussi partie du territoire impérial. Si nous ne mettons pas fin à cette guerre maintenant, les dégâts retomberont sur la famille impériale Roem. Plus encore, une réponse excessive pourrait susciter le ressentiment des nobles. »

« Le tien compris ? »

Les yeux du prince héritier luisaient de moquerie tandis qu'il ricanait.

Je ne dis rien. D'un regard las, je considérai mon jeune cousin — un homme dont l'esprit ne semblait guère s'aiguiser avec le temps — avant de me lever lentement.

Comme je me tournais pour quitter le baraquement, Gareth me barra le passage.

« Tu fais semblant d'agir dans l'intérêt de la famille impériale Roem, mais en réalité tu veux juste en finir avec cette guerre. Tu crois que je ne sais pas pourquoi tu as refusé le poste de commandant en chef et que tu restes uniquement près de la frontière de l'Est ? »

Son souffle irritant m'effleurait désagréablement le menton.

Gareth approcha son visage du mien et parla en grinçant des dents.

« C'est pour pouvoir filer à Kalmor dès que l'occasion se présente. »

« … »

« Tu crois sans doute être le seul à te comprendre. Mais moi aussi, je te connais. Je t'observe depuis près de vingt ans. »

Les yeux verts du prince héritier s'assombrirent jusqu'à un vert de forêt profonde.

Bien que nos tempéraments n'aient rien de commun, quand les yeux de Gareth prenaient cet éclat particulier, il me rappelait toujours l'impératrice défunte. Il cracha ses mots :

« Tu croyais que je ne remarquerais pas que ton cœur est entièrement ailleurs ? Ces négociations, tu ne les fais avancer que pour ta propre convenance ! »

Fin du chapitre 169
Fiche de l'œuvre

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