J'eus un instant de vide total, mais je baissai délibérément la voix et imitai la façon de parler des servantes.
« Oui, je suis servante. Ça ne se voit pas au premier coup d'œil ? »
« Au service de quelle maisonnée ? »
« Je travaille au château principal. »
Malgré ma réponse posée, le soldat ne renonça pas facilement à ses soupçons.
L'homme se pencha comme pour mieux examiner mon visage et poursuivit son interrogatoire.
« Pourquoi une servante du château principal quitterait-elle le château à cette heure-ci ? »
« Je vais au marché pour une course urgente de la responsable des servantes. »
Je détournai la tête du regard du soldat et rétorquai d'un ton agacé :
« Alors arrêtez de m'embêter et laissez-moi passer. C'est urgent ! Si je suis en retard à cause de ça, c'est vous qui en répondrez ? »
« Enlevez d'abord votre capuche. Je ne peux pas vous laisser passer sans vérifier votre identité… »
« Oh, franchement ! Si vous avez tant de soupçons, demandez donc à Areta, la responsable des servantes. Dites-lui que c'est Ivon, elle saura. Je suis déjà assez agacée par cette corvée… ! »
Dès que je mentionnai le nom de la responsable des servantes, les soupçons du soldat parurent se dissiper. Il soupira et hocha la tête.
« Eh bien, vous avez la langue bien pendue. C'est bon. Allez-y. »
Je me détournai aussitôt.
Mais au moment de me mettre en marche, je m'inquiétai qu'il ne remarque ma démarche peu naturelle.
Je fis chaque pas aussi naturellement que possible, tout en surveillant du coin de l'œil les mouvements du soldat.
Par chance, il s'était déjà désintéressé de moi et semblait occupé à inspecter une charrette. Je saisis l'occasion et dévalai la pente en hâte, les jambes raides.
Bientôt, une large route menant à la ville fortifiée et un champ d'herbe verte s'étendirent devant moi.
Je longeai le chemin de gravier bien entretenu et, jugeant que le château de Laedgo s'était suffisamment éloigné, j'obliquai vers le sud.
Après avoir foulé l'herbe un moment, une vaste steppe parsemée de moutons et de chevaux au pâturage s'offrit à ma vue, ainsi qu'un bois de bouleaux immaculé. Comme il était tard, il y avait peu de monde alentour.
J'avançai en écartant l'herbe qui m'arrivait aux genoux, la brise humide sur la peau.
Au-delà du champ découvert, le ciel gris se rapprochait sans cesse. Le soleil, qui déversait une lumière rouge à travers les nuages tourbillonnants, sombrait vers l'ouest.
Dans une heure ou deux, il ferait complètement nuit.
Alors seulement la peur me saisit. Je n'avais aucune idée de l'endroit où je passerais la nuit.
'… Devrais-je me diriger vers un lieu habité ?'
Je pourrais peut-être trouver refuge pour la nuit dans une grange ou quelque chose de ce genre.
Je tournai mes pas vers les remparts qui se dressaient faiblement au-delà de la colline. J'avais l'intention de trouver où loger dans le petit village formé hors de la ville.
Mais avant que je puisse atteindre le moindre lieu habité, les environs commencèrent à s'assombrir rapidement.
Je réprimai mon inquiétude grandissante et traînai mes jambes lourdes. Une douleur aiguë se mit à irradier de mon bassin et de mes genoux, et mon allure se fit de plus en plus lente. Quand j'approchai des remparts, le soleil s'était déjà couché.
Je sentis ma respiration devenir laborieuse et scrutai désespérément l'obscurité à la recherche d'une lumière.
Au loin, j'apercevais faiblement des soldats qui patrouillaient, des torches à la main.
Après avoir clopiné un moment vers cette lumière, mes yeux, désormais habitués à l'obscurité, distinguèrent un petit potager et une grange qui semblait avoir été bâtie pour ranger les outils agricoles.
Je m'y dirigeai en titubant. J'avais l'impression que j'allais m'effondrer d'un instant à l'autre si je ne m'allongeais pas quelque part.
Tâtonnant dans l'espace obscur à la recherche d'un endroit où me reposer, je découvris un tas de paille amassé dans un coin, rampai jusqu'à lui et m'y effondrai.
Le foin séché dégageait une odeur de moisi et de poussière, mais à cet instant, je m'en souciais à peine.
Recroquevillée dans un endroit qui abritait peut-être des rats et des insectes, je restai étendue, haletante, à fixer le plafond sombre.
Sous l'effort soudain, les muscles de mes mollets et de mes cuisses me lançaient douloureusement. Mes genoux et mon bassin me faisaient plus mal que d'habitude.
Gémissant dans l'obscurité, je glissai la main sous ma tunique et tâtai délicatement mes cuisses.
Mes doigts effleurèrent les cicatrices déchiquetées, laissées sans bandage, et en sentirent chaque relief et chaque imperfection.
Je suivis du doigt la peau mal recousue, puis pressai fermement les muscles noués pour tenter d'en chasser la tension par le massage. Mais une fois les spasmes déclenchés, ils ne montraient guère de signes de répit.
'J'aurais dû emporter le remède.'
La frustration m'envahit, et je me mordis la lèvre.
C'est alors que les environs s'agitèrent, et des pas pressés résonnèrent quelque part tout près.
Ma nuque se hérissa d'alarme, et je me redressai en hâte. Je tentai de ramper dans l'ombre pour me cacher, mais une lumière aveuglante inonda soudain mon visage.
Je levai des yeux terrifiés. Un chevalier massif, en armure complète, se tenait là, une torche à la main.
Il inclina la lumière pour mieux examiner mon visage, puis cria par-dessus son épaule :
« Je l'ai trouvée ! »
Mon cœur se mit à cogner furieusement. Comme une souris acculée, je me recroquevillai aussi petite que possible et balayai rapidement les alentours du regard.
Une autre sortie était visible d'un côté de l'espace encombré, où traînaient des outils agricoles. Sans prendre le temps de réfléchir, je me ruai vers elle, mais un pas lourd et une ombre sombre me coupèrent la retraite.
À cet instant, un froid glacial me saisit tout entière.
Je levai les yeux vers l'homme qui se découpait contre la lumière des torches, le visage tordu par la peur.
Des pieds pris dans des solerets noirs s'approchèrent avec une lenteur délibérée. Je ne sais pourquoi, cette démarche mesurée décupla mon effroi.
« Talia Roem Sierkan. »
Sa voix était d'une douceur inquiétante.
Je parvins à grand-peine à lever les yeux vers les siens.
La torche que tenaient les chevaliers jetait une faible lueur sur un côté de son visage froid.
Je n'aurais su dire ce qui, dans son attitude par ailleurs posée, me faisait retenir mon souffle.
L'homme parla avec une indifférence glaçante.
« Il est temps de rentrer à la maison. »
Je reculai d'instinct.
Une lueur cruelle passa dans ses yeux tandis qu'il m'observait.
« Tu veux mettre ma patience encore plus à l'épreuve ? »
Sa voix tranquille m'écorcha l'échine.
Je cherchai désespérément une issue, mais finis par laisser retomber mes bras le long de mon corps.
***
Pendant tout le trajet de retour au château, il ne prononça pas un seul mot. Je ne me sentis pas non plus obligée de parler. Je n'avais aucune envie de me justifier.
Tandis qu'il me portait comme un ballot, je gardai les yeux fermés, me fermant à toute l'agitation alentour. À un moment donné, je semblai perdre complètement connaissance.
Quand je m'éveillai de mon sommeil léger, je m'aperçus que j'étais couchée dans le lit de Barcas et regardai autour de moi, désorientée. Soudain, une douleur aiguë me traversa les jambes.
Agrippant mon mollet contracté, je gémis et tendis le bras à tâtons vers l'étagère au-dessus de moi. Je trouvai bientôt un flacon de verre contenant des antidouleurs. Au moment où j'allais le déboucher, une grande main surgit soudain de l'obscurité et me saisit le poignet.
Je sursautai et me raidis, ne comprenant qu'alors que quelqu'un était assis dans le coin de la pièce.
Je me retournai, les yeux écarquillés, et distinguai Barcas, assis dans une posture parfaite au cœur des ombres épaisses.
Il me regardait d'en haut avec une expression d'un calme déconcertant.
« Tu as mal aux jambes ? »
Je gardai les lèvres closes et baissai plutôt les yeux. En réponse, la main qui serrait mon poignet se resserra douloureusement.
« Je ne peux tout simplement pas m'empêcher de te le demander. Dans cet état, où donc essayais-tu d'aller ? »
