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Chapitre 158

Chapitre 158

2 novembre 2026 ~8 min · 1 520 mots

Le soleil s'était déjà couché.

Combien d'heures s'étaient écoulées depuis que j'avais quitté la chambre ?

Je levai les yeux vers le ciel profond, au-delà de la fenêtre, pour estimer l'heure, puis pressai le pas le long du couloir éclairé par les torches.

Sachant qu'elle me considérait comme un geôlier, je m'efforçais de ne pas laisser paraître mon inquiétude ; pourtant mes nerfs restaient tendus, comme ceux d'un homme qui aurait laissé derrière lui un prisonnier prêt à s'évader à tout instant.

Je sortis bientôt du couloir et descendis l'escalier.

Ce fut alors que Daren, d'un pas lourd et pressé, me rattrapa.

« Monseigneur, je comprends votre exaspération, mais… êtes-vous vraiment certain qu'il soit sage de parler ainsi au messager de l'empereur ? Et s'il rapporte vos paroles mot pour mot ? »

« N'avez-vous pas entendu ce que j'ai dit ? »

Je répondis d'un ton plat, le regard fixé droit devant moi.

« J'ai l'intention de lui en rendre compte moi-même, directement. »

« … Sa Majesté vous a fait cette proposition par bienveillance envers vous, Monseigneur. »

Je m'arrêtai au milieu des marches et me tournai vers lui.

L'homme poursuivit d'un ton persuasif.

« Ce mariage ne vous a-t-il pas été imposé à l'insistance de l'impératrice ? Sa Majesté cherche sans doute à saisir cette occasion pour réparer cette erreur. Il a prévu qu'il vous serait difficile de présenter vous-même une telle requête et, par égard pour vous, il a abordé le sujet le premier… »

« Par égard ? »

Je remontai d'une marche pour me mettre à hauteur de ses yeux et parlai lentement.

« Vous appelez égard le fait de me suggérer d'enfermer dans un monastère une femme qui a failli mourir en mettant mon enfant au monde ? »

La gorge épaisse de l'homme tressaillit tandis qu'il déglutissait péniblement ; visiblement mal à l'aise, il détourna le regard.

« Je trouve moi aussi cette affaire regrettable. Cependant… »

« Si vous la trouvez regrettable… »

J'approchai mon visage du sien et parlai à voix basse.

« Alors tenez votre langue. Combien de chevaliers sont tombés de la main de leur seigneur pour des paroles imprudentes ? N'ajoutons pas votre nom à cette longue liste. »

« Monseigneur. »

Comme je me retournais pour redescendre l'escalier, l'homme me saisit précipitamment l'épaule.

Je le fixai d'un regard glacial. Daren tressaillit comme si ce regard l'avait transpercé et retira sa main, puis poussa un soupir las.

« Des propos malveillants sur la grande-duchesse circulent parmi vos vassaux. Si vous continuez à réagir comme vous le faites, il ne faudra pas longtemps avant que l'Alliance des nobles de l'Est ne formule la même exigence que Sa Majesté. Vous n'avez tout de même pas l'intention d'exécuter chaque vassal qui vous conseille par souci de l'avenir du grand-duché ? »

Ne recevant aucune réponse, l'homme poursuivit d'un ton plus appuyé.

« Vous portez votre titre depuis moins d'un an, Monseigneur. C'est précisément maintenant qu'il vous faut affirmer votre autorité avec fermeté. Le maître de la Région de l'Est ne peut se soucier indéfiniment des affaires d'une femme qui a perdu la raison… »

« Daren. »

J'interrompis mon aide de camp d'une voix douce. Ce que l'homme lut dans mes yeux figea son visage bavard.

Je contemplai en silence ce visage blême et parlai calmement.

« Il y a à peine plus d'un mois que le malheur nous a frappés, ma femme et moi. »

« … »

« Alors cessez de geindre comme un enfant. Malgré vos plaintes incessantes, je n'ai négligé aucun devoir essentiel de grand-duc. La faute vous revient à tous, vous qui ne m'êtes d'aucune aide. »

L'homme, ne trouvant rien à répliquer, se tut, et je me détournai lentement.

Comme je traversais le couloir qui menait au château principal et atteignais la porte de ma chambre, le soldat de garde dans le corridor se raidit et me salua.

Je passai devant lui et poussai aussitôt la porte.

Un instant, ma tête s'embruma. Comme j'inspirais l'air épais — un mélange de fumée rance et de parfum sucré —, ma vue déjà trouble sembla sombrer sous l'eau.

Quand avais-je fermé les yeux pour dormir pour la dernière fois ?

Cela faisait au moins deux jours. Et encore, en comptant l'heure de sommeil environ que j'avais réussi à grappiller. Je commençais à soupçonner que mon corps avait atteint sa limite.

Je diagnostiquai mon état physique avec une indifférence détachée et, ma vue s'éclaircissant, je refermai la porte derrière moi et entrai dans la pièce.

« Il s'est passé quelque chose ? »

J'adressai la question à la servante qui se tenait près de la cheminée, et la jeune fille pétrifiée laissa échapper un murmure à peine audible.

« N-non, il ne s'est rien passé du tout. »

« Elle a mangé ? »

« O-oui, elle a fini un bol de bouillie de riz il y a peu. Ensuite, elle a pris le remède préparé par la guérisseuse et elle dort depuis. »

Je m'approchai du lit et baissai les yeux sur ma femme, enfouie sous les couvertures.

Son visage et son cou étaient aussi blêmes que ceux de quelqu'un qui n'aurait jamais connu le soleil de toute sa vie, et des mèches de cheveux dorés s'y collaient comme des toiles d'araignée. Je tendis la main pour les écarter, puis la retirai.

Elle dormait mal ces derniers temps. Craignant de troubler son repos, je congédiai la jeune servante d'un simple signe de tête. La jeune fille anxieuse, guettant mon approbation sur mon visage, se retira prudemment de la chambre.

Je me dirigeai vers la cheminée et déposai une pastille d'herbes sur les flammes dansantes. Puis je me débarrassai négligemment de mon manteau et remplis la cuvette d'eau pour me laver les mains ; c'est alors qu'une voix éteinte me parvint dans mon dos.

« Combien de temps encore… »

Je tournai la tête par-dessus mon épaule et découvris ma femme qui me regardait d'un air lointain, et mes sourcils se froncèrent.

La femme, dont les lèvres étaient croûtées de sang séché, remua la mâchoire et laissa échapper une voix qui semblait tomber en poussière.

« Combien de temps encore allez-vous vous accrocher à moi ? »

Il me fallut plusieurs secondes pour saisir le sens de ses paroles.

Je pris la serviette et répondis avec un calme absolu, comme si l'on m'avait posé une question des plus banales.

« Jusqu'à ce que tu sois rétablie. »

La femme me fixa d'un air absent, et un son pareil à de l'air qui s'échappe franchit ses lèvres.

« Vous voulez que je me rétablisse ? »

Je perçus le sarcasme tissé dans ses mots et la considérai en silence. La femme arborait un sourire désolé, les yeux luisants comme du verre brisé. Mais parce que ses yeux brillaient de larmes, elle paraissait seulement vide et pitoyable.

Inconsciente de l'expression de son propre visage, la femme déversa des paroles amères.

« Mais que puis-je y faire ? Tant que vous resterez à mes côtés, je ne crois pas que je pourrai jamais me rétablir… »

Sa voix acérée érafla quelque chose tout au fond de moi. Pourtant cette sensation aiguë n'atteignit jamais ma conscience engourdie et se dissipa plutôt comme de la fumée.

Poursuivant cette sensation lointaine, je fermai les yeux très fort, puis les rouvris.

Inutile de s'attarder sur des paroles lâchées à la légère. Cette femme avait seulement besoin d'un exutoire pour déverser ses émotions.

Me le répétant, je me détournai pour m'éloigner comme si de rien n'était, quand mes lèvres — hors de portée de la raison — laissèrent échapper une question sèche.

« Pourquoi… »

La femme me regarda d'un œil vide. Mes lèvres bougeaient sans que je comprenne moi-même ce que je demandais.

« Pourquoi ne peux-tu pas te rétablir si je suis là ? »

Un instant, la femme sembla avoir oublié ce qu'elle voulait dire, et son visage se crispa faiblement. Bientôt, un souffle douloureux s'échappa d'elle, comme si elle expulsait quelque chose resté coincé dans sa gorge.

« Vous regarder me fait souffrir. »

À cet instant, toute pensée s'arrêta.

Ses yeux d'un bleu profond, qui avaient si longtemps dominé un coin de ma conscience, semblèrent m'entraîner dans un lieu sombre et sans fond.

« Alors finissons-en maintenant. »

Elle poursuivit comme si elle murmurait pour elle-même.

« N'importe où, ça m'est égal. Envoyez-moi quelque part où je ne pourrai pas vous voir. Je… veux tout oublier, maintenant. »

Figé comme une statue, je saisis soudain brutalement mon col, comme si j'étouffais.

Ces lèvres qui n'avaient jamais prononcé que des mots creux et dénués de sens. Elles ne méritaient pas qu'on les écoute.

Défaisant les boutons de ma chemise, je parlai froidement.

« Tu ne peux aller nulle part. »

Les mots sortirent plus rudement que je ne l'avais voulu, et une ombre de peur passa sur son visage. En temps ordinaire, j'aurais cherché un moyen de l'effacer. Mais à présent, je n'avais aucune envie de l'apaiser.

Je voulais qu'elle ait peur. Si peur qu'elle n'oserait plus jamais formuler une telle exigence.

Fin du chapitre 158
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