La pluie s'abattait sur les ruines délavées.
Les gouttes trempaient ses sourcils pâles, d'un brun grisâtre terne, et coulaient le long de ses pommettes creuses, en suivant la ligne de sa mâchoire.
Au premier regard, on aurait dit qu'il pleurait. Pourtant, son visage figé ne laissait rien paraître. Seule une ombre désolée et creuse s'y devinait faiblement.
Il laissa retomber ses bras comme s'il ne pouvait supporter le poids de la pluie. Entre ses lèvres qui laissaient filer un souffle rauque et inégal, un lourd soupir s'échappa.
« Rentrons. »
« … »
Je levai vers lui des yeux vides. Alors, des fissures apparurent sur son visage, jusque-là aussi rigide que de la cire durcie.
« Tu ne peux pas rester ainsi. Le sang… »
Ses mots venaient par à-coups, comme si ses pensées étaient en morceaux.
« Le sang… tu en as tant perdu. Si ton corps se refroidit… »
Sa voix s'étouffa sous la pluie qui redoublait. Avançant lentement, comme on approche un animal sauvage effrayé, il mit un genou à terre devant moi.
Sa main blanche et osseuse saisit la mienne, couverte de terre. Une faible chaleur se répandit sur ma peau froide.
Il tint ma main entre les siennes et la frotta avec précaution, puis la porta à son cou brûlant. Je me rappelai qu'il avait fait la même chose, autrefois, pour un oiseau transi tombé dans une eau boueuse.
Mes sanglots, qui s'apaisaient, reprirent de plus belle.
« Il faut partir, maintenant. »
Il passa les bras autour de mon dos décharné, à travers ma mince chemise de nuit.
Je me tordis pour le repousser.
J'étais sincèrement terrifiée par cet homme, capable de m'élever jusqu'aux nuages d'un simple geste de la main.
Je lui en voulais d'avoir allumé l'espoir en moi. Si j'étais restée tout en bas, je n'aurais jamais connu la souffrance de la chute.
Je savais mes accusations injustes, et pourtant je voulais m'en prendre à lui.
Pourquoi ne m'as-tu pas laissée pourrir dans ce tas de terre, ce jour-là ?
Pourquoi ne m'as-tu pas abandonnée dans l'ombre du Palais impérial ?
Pourquoi m'as-tu fait rêver de bonheur ?
« Je n'en peux plus. Laisse-moi tranquille ! »
Comme je me débattais et me tordais convulsivement, il resserra fermement les bras autour de moi pour m'empêcher de me débattre.
J'éclatai en sanglots, submergée par l'impuissance. Ses paumes chaudes s'enfoncèrent dans mes cheveux mouillés et soutinrent ma nuque glacée.
Sa voix, lourde et rêche comme le métal, se déversa sur le sommet de mon crâne.
« Il faut partir, maintenant. »
Comprenant qu'il comptait m'emmener de force, je tordis la tête pour regarder la tombe.
L'image du nourrisson tremblant sous la terre froide vacilla devant mes yeux.
Au bruit de la pluie se mêla de nouveau le cri d'un nouveau-né. Ne pas pouvoir prendre l'enfant dans mes bras pour l'apaiser me donnait envie de mourir.
Moi qui haletais comme si mon souffle allait s'arrêter, je laissai bientôt mes membres s'amollir.
Le monde entier était englouti sous la pluie et les larmes.
Je ne souhaitais qu'une chose : sombrer dans ce déluge et disparaître.
Tandis que ma vue s'éloignait de plus en plus, je suppliai à travers mes sanglots.
Je vous en prie, laissez-moi dormir ainsi pour toujours. Accordez-moi d'échapper à cette réalité insupportable…
***
Tiuran, qui montait l'escalier avec une cruche d'eau froide, s'arrêta en découvrant Daren Dru Sierkan debout dans le couloir.
Peut-être une cérémonie avait-elle eu lieu : l'homme aux larges épaules portait un pourpoint richement orné qui épousait parfaitement sa carrure musclée, avec un plastron finement ouvragé attaché par-dessus. Il conversait avec un jeune aide de camp lorsqu'il la remarqua, hésitante en haut des marches, et la salua dans les formes.
« Vous avez bien travaillé. »
Tiuran inclina la tête, le visage tendu.
« Qu'est-ce qui vous amène ici ? »
« Ah, rien de grave. Je suis seulement venu m'enquérir de l'état de la grande-duchesse. »
L'homme désigna d'un regard en biais la porte de la chambre, plus loin dans le couloir.
Tiuran posa la cruche qu'elle portait et humecta ses lèvres sèches, choisissant ses mots avec un soin délibéré.
« Sa fièvre n'est tombée que vers midi aujourd'hui. Elle se repose après avoir pris son remède. »
« Alors la période critique est entièrement passée ? »
Tiuran observa l'homme d'un regard prudent.
Elle savait parfaitement que certains vassaux avaient commencé à mettre en doute la capacité de la grande-duchesse à enfanter. Outre la répulsion que lui inspirait leur insensibilité, Tiuran souhaitait de tout cœur que Talia ne subisse pas de nouvelles blessures. Aussi fit-elle une réponse quelque peu protectrice.
« Par bonheur, Son Altesse reprend peu à peu des forces. D'ici quelques mois, elle devrait retrouver son état d'avant. »
« Cela prend vraiment si longtemps ? »
Les sourcils épais de l'homme se froncèrent brusquement.
Tiuran réprima l'envie de grimacer.
Que croyait-il donc que c'était, un accouchement ?
Certes, la naissance avait été prématurée, mais l'enfant mort-né était remarquablement gros pour un enfant de sept mois, et le bassin de la grande-duchesse était plus étroit que celui de la plupart des femmes. Cela n'avait guère différé d'un accouchement normal.
De plus, l'hémorragie avait été si grave qu'elle avait failli y laisser la vie. Il fallait naturellement du temps pour se remettre.
Plutôt que d'expliquer tout cela en détail fastidieux, Tiuran répondit d'un ton froid et tranchant.
« C'est un rythme de rétablissement ordinaire. Le corps des femmes est, après tout, bien plus délicat et fragile que celui des hommes. »
« Quoi qu'il en soit, elle n'est plus en danger, n'est-ce pas ? »
L'homme avait insisté avec une certaine impatience.
Après une brève hésitation, Tiuran acquiesça.
L'homme poussa alors un soupir de soulagement, l'air satisfait.
« Dans ce cas, Monseigneur n'a plus besoin de rester à son chevet. »
Alors seulement, Tiuran comprit qu'ils étaient venus à cause de l'absence du grand-duc, et son visage se durcit.
« Pardonnez-moi, mais la guérison des blessures du corps ne signifie pas que le cœur s'est remis lui aussi. Son Altesse a perdu un enfant qui lui était très cher. Elle a besoin de son mari en ce moment. »
À cette remarque quelque peu présomptueuse, toute expression disparut du visage de l'homme.
Tiuran se raidit. Daren Dru Sierkan n'était pas d'un naturel particulièrement cruel, mais les nobles pouvaient se montrer impitoyables envers les roturiers.
Elle dissimula son appréhension et guetta attentivement sa réaction. L'homme, qui avait paru mécontent, finit par s'expliquer d'un ton mesuré.
« Il serait peut-être déraisonnable d'attendre de quelqu'un de votre condition qu'il comprenne les devoirs que doivent porter les nobles. Permettez-moi tout de même de vous expliquer. Barcas Laedgo Sierkan est, avant toute chose, un souverain responsable de millions de sujets de la faction de l'Est. Chaque soldat de la Région de l'Est se meut à son commandement, et des centaines de seigneurs se rallient à sa bannière. S'il manquait à son devoir, les nobles se diraient ceci : »
« … »
« Pourquoi le servirions-nous, s'il ne remplit pas son rôle de souverain ? »
Tiuran baissa la tête, sans voix.
L'homme ajouta d'un ton posé :
« Je m'efforce de préserver l'autorité du grand-duc. Si vous êtes vous aussi loyale envers la maison Sierkan, alors faites savoir à votre seigneur que la santé de la grande-duchesse ne donne plus lieu à inquiétude. »
« … Je comprends parfaitement ce que vous dites. Je vous demande pardon pour mes paroles irréfléchies. »
Devant sa révérence respectueuse, l'humeur de l'homme parut s'adoucir, et il s'écarta dans un coin du couloir.
Tiuran ramassa la cruche posée au sol. Tandis qu'elle avançait prudemment dans le couloir vers la porte de la chambre en prenant garde de ne pas renverser d'eau, les deux hommes poursuivirent leur conversation sur place.
Tiuran sentit le regard de Daren posé sur elle tandis qu'elle saisissait doucement la poignée.
Entrée aussi silencieusement que possible pour ne pas troubler le sommeil de la grande-duchesse, elle aperçut le grand-duc adossé à la tête du lit.
Tiuran, qui s'apprêtait à lui dire qu'elle avait apporté de l'eau, retint son souffle sans s'en rendre compte.
Assis de biais, vêtu négligemment d'une ample tunique, les cheveux en désordre rejetés en arrière, il paraissait bien trop jeune et vulnérable.
Alors seulement, Tiuran se rappela qu'il n'avait que vingt-quatre ans.
« Qu'est-ce que tu fais plantée là ? Apporte-la ici. »
L'homme, qui posait avec précaution la main sur le front de la femme allongée à côté de lui, avait donné l'ordre à voix basse.
Tiuran, restée figée sur le seuil, hésita avant de s'approcher du lit.
Le jeune homme ne lui accorda pas un regard, les yeux rivés sur le visage de sa femme. Son profil paraissait tout aussi émacié que celui de la grande-duchesse.
À bien y penser, avait-elle jamais vu cet homme dormir ?
Elle avait beau aller et venir jour et nuit dans la chambre du grand-duc depuis plusieurs jours, elle ne se rappelait pas un seul moment où elle l'avait vu les yeux fermés.
