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Chapitre 142

Chapitre 142

2 novembre 2026 ~10 min · 1 824 mots

J'avais répondu d'un ton mesuré en me redressant lentement.

Des yeux qui semblaient fiévreux et vagues me suivaient d'un air absent. Après avoir longuement scruté ce regard, au moment où je me détournais pour sortir, de fins doigts s'accrochèrent à ma manche.

« Il faut revenir vite. »

« … »

« Sans vous pour vous occuper de moi, tout devient si peu pratique. »

Je me mordis l'intérieur de la joue avec les molaires.

Ce n'est qu'après avoir humecté ma gorge desséchée de sang et de salive que je parvins à parler.

« … Je reviens très vite. Repose-toi ou fais une sieste, je te prie. »

J'écartai doucement ses cheveux un peu ébouriffés et quittai la chambre sans bruit.

Lorsque j'inspirai l'air froid qui stagnait dans le couloir, la brûlure dans ma poitrine s'apaisa légèrement, comme si j'avais avalé un alcool fort.

Je passai brutalement les doigts dans mes cheveux et donnai mes ordres au vieux serviteur qui attendait dans le couloir.

« Prépare un bain aux étuves. Et des vêtements propres. »

Je fis un grand pas en avant, sentis mon pantalon se tendre désagréablement et poussai un soupir agacé.

« Inutile de chauffer. Prépare-le plutôt à l'eau glacée. »

***

Rowell Draven humecta ses lèvres du bon vin que lui avaient servi les domestiques, tout en embrassant par la fenêtre la vue complète du château de Laedgo.

Comme il seyait au quartier général d'une puissante maison dont l'influence s'étendait sur la Région de l'Est et jusque dans les Régions du Nord et du Sud, on n'y trouvait pas le moindre point faible.

Dans l'immense forteresse ceinte d'une double enceinte se dressaient des rangées ordonnées de bâtiments de pierre d'une élégance fonctionnelle, reliés entre eux par des aqueducs où coulait une eau claire, comme une toile d'araignée.

Le devant du château abritait d'immenses baraquements et des terrains d'entraînement qui semblaient pouvoir accueillir plus d'un millier de soldats. En comptant la garde de Kalmor, cette seule région entretenait sans doute une armée permanente d'environ cinq mille hommes.

En y ajoutant les garnisons réparties dans la Région de l'Est et les unités de défense des frontières, la puissance militaire totale du grand-duché de Sierkan s'élevait à quelque cinquante-huit ou soixante mille hommes. Elle rivalisait avec les forces directes de la famille impériale.

De plus, comme la plupart des gens du peuple Khan apprenaient à monter dès l'enfance, il serait possible, en recrutant des troupes supplémentaires, de lever une armée plus nombreuse encore.

Rowell examinait la structure interne du château en faisant défiler toutes sortes de calculs dans sa tête. Puis, sentant soudain un frisson, il tourna vivement la tête.

Un homme se tenait dans l'encadrement grand ouvert de la salle de réception ; il portait une tunique de velours noir sous une cape bordée de fourrure gris cendre.

Rowell posa précipitamment une main sur sa poitrine et s'inclina dans les règles.

« Bien que tardivement, je vous présente mes salutations, Monseigneur. Je suis Rowell Draven, maître de la guilde marchande du Nord. Je vous suis reconnaissant de m'avoir invité en votre château. »

« Asseyez-vous. »

L'homme eut un léger hochement de tête et prit place au bout de la longue table.

Rowell tira une chaise à côté de lui et étudia d'un regard prudent le jeune seigneur de la Région de l'Est.

L'homme possédait une beauté raffinée qui évoquait une sculpture de marbre. Avec ses traits délicats, son ossature parfaitement ciselée et ses yeux d'une teinte rare, il avait une apparence qui l'aurait mieux destiné au métier de barde itinérant ou de comédien.

S'il n'avait pas vu de ses yeux la force prodigieuse que possédait cet homme, il l'aurait pris pour un simple noble bien soigné de sa personne.

« Avez-vous fini votre examen ? »

Rowell se ressaisit à cette voix sèche qui avait résonné doucement, et rompit le silence gêné d'un rire embarrassé.

« L'élégance de Votre Excellence m'a fait perdre la tête un instant. Je vous prie de pardonner mon impolitesse. »

Les lèvres de l'homme se relevèrent : un sourire si lisse qu'il en était inquiétant.

« Vous avez assurément le sens de la formule. »

« Ha, la langue d'un marchand est son gagne-pain, n'est-ce pas ? Ayant l'occasion de rencontrer bien des personnes de qualité, j'ai naturellement acquis un certain don pour la conversation. »

« En effet, il semble que votre langue bien pendue ait répandu des rumeurs aux quatre vents. »

L'homme prit une coupe des mains d'un jeune garçon qui semblait être un page et avait parlé doucement.

Rowell plaqua un sourire sur son visage, qui menaçait de se figer.

« Que voulez-vous dire par là… ? »

« Je sais déjà que vous vendez à la Région du Nord des renseignements sur les places fortes de la Région de l'Est. Épargnons-nous les chicaneries fastidieuses, voulez-vous ? »

L'homme qui faisait tourner son verre avait parlé d'un ton plat.

Rowell déglutit avec peine. Un instant, l'idée de jouer les innocents lui traversa l'esprit, mais il sentit que cela ne ferait que provoquer la colère du jeune seigneur.

Il choisit l'approche directe et ouvrit la bouche, l'air posé.

« Je suis un homme de la Région du Nord, Monseigneur. Obéir aux ordres de mon seigneur est mon devoir. »

« Vous n'avez donc fait qu'obéir aux ordres de Bjorn Blodar Heimdal, c'est cela ? »

Rowell se mordit la lèvre.

L'actuel duc de Heimdal s'appelait Kailus. Pourtant, l'homme qui lui faisait face semblait déjà savoir que le véritable pouvoir, dans le Nord, était passé à son fils.

Sentant une sueur froide lui mouiller l'échine, il poursuivit avec empressement.

« Ce que j'ai fourni peut difficilement passer pour des secrets militaires. N'importe quelle personne un tant soit peu perspicace pourrait découvrir aisément ce genre d'informations : l'état des routes, la logistique des marchés, l'effectif des troupes, et ainsi de suite. Ce sont sûrement des choses que tout marchand digne de ce nom se doit de savoir, non ? Je crois savoir que Votre Excellence recueille elle aussi des renseignements détaillés sur la Région du Nord par l'intermédiaire de marchands. »

« C'est vrai. Il n'a rien d'inhabituel à se servir des réseaux d'information des marchands pour observer les territoires voisins… »

L'homme laissa traîner ses mots à dessein.

Rowell l'observait attentivement, les yeux tendus, tandis que les lèvres fraîches de l'homme s'incurvaient en une ligne élégante.

Après plusieurs secondes de silence qui consumèrent le sang-froid de Rowell, le jeune seigneur mit enfin le feu aux poudres.

« Mais prêter main-forte à un traître, c'est une tout autre affaire, ne trouvez-vous pas ? »

Les épaules de Rowell se recroquevillèrent comme s'il avait été frappé par la foudre.

Il se leva d'un bond, le visage empourpré de panique.

« La… la trahison ? C'est une calomnie odieuse ! Comment pouvez-vous prononcer des paroles aussi funestes… ! »

« La circulation des pièces d'argent dans la Région du Nord a augmenté de façon spectaculaire depuis le printemps dernier, m'a-t-on dit. C'est fort curieux, vraiment… Pourtant, le volume des échanges n'a guère changé par rapport à l'an dernier. »

Rowell, qui feignait l'agitation, se raidit.

Le grand-duc Sierkan but une gorgée de vin et poursuivit lentement.

« La situation dans le Nord était si remarquable que j'ai mené une enquête. Et j'ai mis la main sur une chose fort intéressante : un orfèvre audacieux a réussi à contrefaire les coins de la frappe impériale avec un talent impressionnant. Je me demande à quelle faction appartenait cet artisan ? »

Les jambes de Rowell se dérobèrent et il s'effondra sur son siège.

Il s'attendait à quelques reproches et à des pressions en étant amené ici, mais jamais il n'aurait imaginé que l'homme aurait démêlé ses manigances aussi complètement. Il leva vers le jeune grand-duc des yeux voilés de peur.

L'homme reposa son verre vide avec un bruit sec et poussa un soupir de regret.

« Porter atteinte au droit de frappe impérial suffit à mériter la peine capitale et l'extermination de trois générations de votre famille. Et avoir rempli les poches de traîtres avec ces pièces contrefaites… Je doute qu'on vous enterre en un seul morceau. Permettez-moi de vous présenter d'avance mes condoléances. »

Rowell tomba aussitôt à genoux devant lui.

Ce n'était pas le moment de soupeser les cartes que tenait son adversaire. S'il l'avait fait venir au château de Laedgo au lieu de le livrer à la cour impériale, c'est qu'il avait un autre but. Il jeta toute fierté aux orties et se mit à supplier.

« Je… je n'ai jamais eu l'intention de participer à une trahison ! Je n'ai coopéré qu'à la frappe des pièces, et parce que je n'avais pas le choix : j'ignorais ce qu'il adviendrait de mes affaires et de ma famille si je refusais. Je vous en prie, je vous implore votre clémence ! »

« Vous me demandez vraiment de fermer les yeux sur vos crimes, tout en sachant pertinemment que ce serait de ma part un acte de trahison ? Quel bénéfice pourrais-je bien tirer d'un tel risque ? »

L'homme pencha la tête vers lui. Son beau visage inexpressif ressemblait à celui d'un ange du châtiment.

Rowell parvint à grand-peine à faire sortir ses mots d'entre ses lèvres tremblantes.

« Si vous m'épargnez cette fois, je jure de ne jamais prononcer le nom de Votre Excellence, quoi qu'il arrive à l'avenir. De plus, je deviendrai votre instrument et ne reculerai devant aucune basse besogne. À compter de cet instant, je suis votre serviteur. »

Rowell comprit d'instinct que cet homme l'avait invité ici précisément dans l'espoir d'entendre ces paroles.

Les lèvres du jeune seigneur se tordirent très légèrement tandis qu'il étudiait son visage. C'était un sourire aussi acéré qu'une lame fraîchement affûtée.

« Faisons donc confiance à votre langue d'argent. »

***

Je lisais au lit et j'avais apparemment fini par m'assoupir.

Les paupières baissées, le souffle court, je sentis quelque chose de frais toucher mes lèvres et les entrouvris sans y penser. Un instant plus tard, quelque chose de petit et de granuleux se glissa dans ma bouche.

Je mordis doucement dedans, et un jus aigre-doux éclata sur ma langue. Après avoir avalé le fruit un peu ramolli, je me frottai du dos de la main les yeux, qui me piquaient, et à mesure que ma vue s'éclaircissait, Barcas m'apparut nettement.

Je fronçai légèrement les sourcils. Il était assis, les coudes appuyés sur les genoux, occupé à manipuler avec soin quelque chose entre ses mains.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Une grenade. Ce sont les invités qui l'ont apportée en cadeau. Ouvre la bouche, s'il te plaît. »

Il détachait avec précaution les grains écarlates de la grenade coupée en deux et les portait à mes lèvres.

Je les fixai un moment d'un air absent avant d'ouvrir lentement la bouche. Il y déposa les grains de grenade et se remit aussitôt à en détacher d'autres.

Fin du chapitre 142
Fiche de l'œuvre

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