Je considérai d'un œil soupçonneux l'expression en apparence rigide de la responsable des servantes, mon regard allant d'elle aux servantes qui se tenaient derrière elle.
« Donc, vous me dites une chose en face, mais vous comptez tout rapporter dans mon dos ? »
« Cela ne saurait être, Votre Altesse. Nous ne dirons pas un mot tant que vous n'aurez pas choisi d'en informer vous-même les autres. Soyez sans crainte. »
La responsable des servantes, droite comme un i, avait fait sa promesse d'un air solennel.
Moi qui la regardais d'en bas, les paupières mi-closes, je finis par lui accorder un hochement de tête rusé.
« Très bien. Maintenant, sortez toutes. »
« Avez-vous oublié ce que la prêtresse vient de vous dire ? Vous devez garder un repos absolu pour l'instant. Dorénavant, les servantes désignées resteront à vos côtés pour vous servir. »
La responsable des servantes avait parlé d'un ton sans appel, puis elle appela les servantes qui se tenaient derrière elle.
« Brisa, Ivon. »
Les deux jeunes filles nommées s'avancèrent avec réserve jusque devant le lit.
J'examinai avec soin leurs visages juvéniles. C'étaient de jeunes servantes qui m'aidaient parfois à m'apprêter ou m'apportaient mes repas.
« Ce sont les plus perspicaces et les plus compétentes des servantes. N'hésitez pas à les employer à votre service comme bon vous semble. »
Les deux jeunes filles inclinèrent la tête d'un même mouvement.
Je les considérai d'un regard mécontent et lançai un avertissement d'un ton impérieux.
« Si vous vous montrez un tant soit peu gênantes, je vous ferai renvoyer. »
« Nous ferons de notre mieux pour vous servir sans vous causer le moindre désagrément, Votre Altesse. »
La servante nommée Brisa avait répondu d'une voix claire.
Je laissai échapper un léger ricanement et me tournai pour m'allonger.
Devant ce congé muet, toutes, à l'exception des deux servantes, quittèrent la chambre l'une après l'autre. Pourtant, le silence ne dura guère. Peu de temps après, la guérisseuse arriva.
« Mes respects, Votre Altesse. »
Elle s'approcha avec son calme habituel et me salua avec précaution.
Je la fixai d'un regard soupçonneux.
« Tu ne t'étais vraiment pas aperçue que j'attendais un enfant, pendant tout ce temps ? »
« J'avais des soupçons, dans une certaine mesure. Mais j'ai jugé plus sage de ne parler qu'une fois certaine. »
Elle avait répondu d'un ton mesuré.
Je laissai échapper un rire exaspéré.
« Jugé plus sage ? Tu crois vraiment avoir le droit de juger de ce qui concerne mon propre corps ? »
« … Je craignais seulement que vous ne vous tourmentiez, Votre Altesse. »
La guérisseuse baissa les yeux et s'expliqua.
« Vous êtes déjà soumise à une pression considérable au sujet de la conception. Dans les premiers temps, une erreur de diagnostic est possible, et comme votre état physique laissait plutôt à désirer, je comptais vous observer encore quelques jours avant de vous en informer. »
Mon expression s'assombrit.
« Mon état est-il vraiment si grave ? »
À cet instant, une lueur d'hésitation passa sur le visage de la guérisseuse.
Elle jeta un coup d'œil aux deux servantes postées à côté du lit, puis s'expliqua en langue elfique.
« Votre Altesse est d'une constitution pour laquelle la grossesse est difficile en soi. Votre énergie vitale est très faible, et votre bassin a été légèrement déplacé par l'accident ; vous devez donc redoubler de prudence, maintenant que vous portez un enfant. »
Certains mots m'étaient étrangers, mais leur sens n'était pas difficile à saisir.
Mon visage se vida de ses couleurs et je serrai fort les lèvres. Voyant cette réaction et s'assurant que j'avais compris, la guérisseuse poursuivit son explication.
« Si je me suis tue jusqu'ici, c'est que je ne voulais pas que la maison grand-ducale l'apprenne. S'il arrivait quoi que ce soit à l'enfant, c'est sur vous que pourrait retomber le blâme. »
Je déglutis avec peine, puis répondis tant bien que mal en elfique, d'une voix hésitante :
« La prêtresse de la Grande Cathédrale de Kalmor a examiné mon corps. À l'heure qu'il est, tout le monde doit le savoir. »
« Je reviens justement de chez le grand prêtre, que je suis allée voir sous prétexte de recueillir son avis. Par chance, il ne semble avoir rien remarqué quant à la constitution de Votre Altesse. »
La guérisseuse expira doucement et me prit la main avec sollicitude.
« Je vous conseillerais tout de même d'éviter à l'avenir de vous faire examiner par d'autres. Si Votre Altesse met au monde un fils sans encombre, il ne devrait y avoir aucun problème… mais il faut compter avec l'imprévu. »
Mes lèvres se serrèrent en une ligne rigide. L'exaltation qui m'avait portée comme du vin s'évapora en un instant.
Je mordillai ma lèvre inférieure avec anxiété avant d'acquiescer d'un léger signe de tête.
« Je comprends ce que tu veux dire. »
« Ne vous inquiétez pas. Je surveillerai la santé de Votre Altesse avec encore plus de soin. »
La guérisseuse tapota doucement le dos de ma main, devenue froide, avant de poursuivre dans la langue commune de l'Empire :
« Bien, permettez-moi d'examiner vos jambes. »
Elle ouvrit la sacoche de cuir qu'elle portait au côté et en sortit un onguent pour les cicatrices et des calmants à prendre régulièrement.
Je jetai un regard anxieux aux servantes. Comprenant ma réticence à exposer mon corps, les deux jeunes femmes dressèrent aussitôt un paravent autour du lit.
Rassurée par leur perspicacité, j'étendis avec précaution mes jambes hors du lit.
Lorsque je soulevai l'ample jupe, des cicatrices marbrées apparurent à travers les bandages lâchement enroulés, noués lâches par nécessité à cause de la peau à vif, irritée, qu'ils recouvraient.
La guérisseuse défit les bandages avec soin, appliqua minutieusement l'onguent sur les cicatrices et les enveloppa de nouveau, sans serrer, de bandages propres. Elle prépara ensuite une tasse de tisane pour apaiser le corps et l'esprit, puis quitta la chambre en silence.
Enfin débarrassée des importuns, je me pelotonnai sous les édredons et me reposai.
J'avais conçu un enfant : mon but était atteint. Alors pourquoi me sentais-je si inquiète ?
Si l'enfant que je portais était une fille, il me faudrait tout recommencer. Mais si la seconde grossesse ne venait pas ?
Cette fois, la chance m'avait souri, mais je ne pouvais pas compter sur elle la prochaine fois. Pire encore, s'il venait à se savoir que ma constitution rendait les grossesses difficiles, la faction de l'Est s'emploierait à me dépouiller de mon rang de grande-duchesse.
Au pire, on pourrait m'envoyer dans un monastère. Même là, je ne pourrais espérer une vie paisible. Gareth ne reculerait devant rien pour me tuer, et l'impératrice n'aurait aucune raison de protéger une fille devenue inutile.
J'interrompis brusquement cette spirale de pensées catastrophiques.
Il n'était pas encore temps d'envisager le pire. Après tout, j'avais réussi à concevoir comme prévu. Si je mettais au monde sans encombre un héritier pour la maison grand-ducale, ma sécurité serait assurée.
Repoussant mon anxiété, je terminai le bol de bouillie que les servantes m'avaient apporté et m'abandonnai au sommeil.
Quand je rouvris les yeux, le soleil avait nettement décliné.
Tandis que je regardais par la fenêtre le ciel qui s'assombrissait, j'entendis des pas lourds et me redressai dans le lit.
Barcas entrait dans la chambre plus tôt que d'habitude.
« Comment te sens-tu ? »
Barcas jeta négligemment son manteau sur une chaise et s'approcha du lit à grandes enjambées. Une odeur de savon et de menthe émanait de lui : il s'était baigné aux étuves communes des chevaliers.
« Comme d'habitude, je suppose. »
Mon regard s'attarda un instant sur ses cheveux cendrés encore humides, puis, gagnée par l'agitation, je détournai les yeux.
Il s'assit au bord du lit et posa le dos de sa main sur mon front, les sourcils froncés.
« Tu as encore un peu de fièvre. »
« Je suis restée trop longtemps près du brasero. »
Je me raclai la gorge avec gêne et changeai vivement de sujet.
« Mais pourquoi êtes-vous rentré si tôt aujourd'hui ? L'intendant disait que la réunion vous retiendrait tard… »
« Je me suis hâté de rentrer après avoir acheté ce que tu m'avais demandé, Princesse. »
Barcas glissa la main dans sa tunique richement brodée et en sortit un petit paquet.
Je le contemplai, interdite. Tandis que ses longs et beaux doigts aux jointures saillantes défaisaient adroitement l'enveloppe de cuir soigneusement nouée, cinq ou six fruits rouges, enveloppés dans du papier froissé, apparurent.
« La chair est ferme et ils manquent un peu de sucre, je le crains, mais il serait difficile d'en trouver de meilleurs en ce moment. Je me suis toutefois renseigné auprès des marchands de Lakasim : nous devrions pouvoir en obtenir de bien meilleurs d'ici un mois. D'ici là, contente-toi de ceux-ci, je te prie. »
Mon expression se figea de stupeur.
C'était moi qui lui avais demandé de s'en procurer, mais nous étions déjà au cœur de l'hiver. Je savais trop bien qu'obtenir des fraises dans cette région glaciale n'avait rien de simple, pas même pour l'empereur en personne.
« Veux-tu en goûter une ? »
Barcas défit l'emballage d'une fraise et me la tendit.
Je contemplai longuement le fruit d'un rouge lustré avant d'entrouvrir lentement les lèvres.
La petite baie entra dans ma bouche ; je la roulai sur ma langue avant de la croquer doucement. Un parfum sucré s'épanouit, mêlé d'une acidité si vive qu'elle me fit monter les larmes aux yeux.
« Alors ? »
Barcas l'avait demandé en essuyant du pouce mes lèvres humides de jus.
Je sentis ma gorge se serrer sans raison et baissai les yeux pour échapper à son regard.
C'était délicieux à en pleurer, plus exquis que tout ce que j'avais jamais goûté de toute ma vie.
« … Ce n'est pas mauvais. »
