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Chapitre 135

Chapitre 135

10 octobre 2026 ~9 min · 1 686 mots

J'écartai avec soin ses cheveux en désordre et suivis du bout des doigts la courbe lisse qui descendait de sous son oreille jusqu'à son épaule.

Sous sa peau délicate, légèrement moite de transpiration, je sentais la fine charpente de ses os.

Une étrange inquiétude me gagna à l'idée que la moindre pression pourrait broyer un corps aussi fragile.

Son corps était si mince qu'il semblait à peine suffire à contenir le sang, la chair et les os d'une seule personne. Qu'une vie nouvelle puisse y habiter me paraissait presque impossible à croire.

Moi qui la contemplais d'un œil inquiet, je me redressai avec précaution pour m'asseoir. J'attirai alors la femme endormie sur mes genoux et calai sa tête contre ma poitrine.

« Talia, mange d'abord, tu dormiras ensuite. »

« C'est pénible. Je veux juste dormir. »

Elle avait geint comme une enfant capricieuse en me repoussant. Sans y prêter attention, je gardai un bras passé autour de son dos et tendis la main vers le bol de soupe posé sur le plateau.

« Il faut que tu manges quelque chose, même un peu. Cela t'aidera à reprendre des forces. »

Je tenais le bol de la main qui la soutenait, tandis que l'autre prenait une cuillère.

De minces volutes de vapeur s'élevaient du bouillon léger : un clair bouillon de poule où avaient cuit de l'orge attendrie et diverses herbes. Une fois qu'il eut tiédi à la bonne température, je le portai à ses lèvres, et elle, qui avait froncé le nez en signe de résistance, ouvrit la bouche à contrecœur.

Je glissai la nourriture entre ses lèvres avec précaution, en observant attentivement son expression. Par chance, sa bouche en bouton de rose remua pour avaler le bouillon, signe qu'il lui plaisait.

Je poussai un léger soupir de soulagement et pris une autre cuillerée de bouillon clair.

« Encore une cuillerée. »

Elle, qui somnolait contre ma poitrine, rouvrit la bouche, exactement comme un oisillon ouvre le bec pour recevoir la becquée de sa mère.

Je sentis quelque chose de lourd monter du fond de mon cœur tandis que je maniais la cuillère à intervalles réguliers.

Contrairement à son habitude, quand elle se serait plainte de ne pas vouloir manger, elle termina tout le bol de bouillie sans en laisser une trace.

Je contemplai le bol vide d'un œil satisfait, puis lui frottai doucement les lèvres du pouce en demandant :

« Je t'en apporte encore ? »

« Non. J'ai assez mangé. »

Elle plissa le visage et se roula en boule.

Je posai le bol de côté et me mis à lui caresser doucement le creux de l'estomac.

Était-ce cela, la sensation d'être rassasié ? Mon propre estomac n'était pas plein, et pourtant un étrange sentiment de satisfaction montait en moi.

Grisé par cette sensation singulière, j'expirai lentement.

Depuis plus de dix ans, je n'avais pas connu la faim. Aussi ne m'étais-je jamais adonné à la gourmandise, et le souvenir d'avoir mangé à satiété s'était estompé. J'avais toujours consommé la quantité de nourriture nécessaire, selon ce qu'exigeaient les circonstances.

Pourtant, s'il me restait encore un désir de nourriture, je me disais que ce sentiment de plénitude ressemblerait à celui qu'on éprouve en se rassasiant d'un mets que l'on aime.

J'appuyai la joue contre ses cheveux parfumés à l'huile de rose et caressai sans relâche son dos qui se soulevait et retombait à intervalles réguliers.

Sa respiration douce et égale se fondait tendrement dans le calme de la soirée. Écoutant ce son, je contemplai longuement son visage innocent d'enfant.

Peut-être cette sensation écrasante n'était-elle qu'une réaction naturelle, que tout homme éprouverait.

L'instinct de bien nourrir sa compagne et de veiller à son bien-être n'était-il pas une impulsion inscrite dans le sang de tous les mâles ?

À cette pensée, ma réaction inhabituelle me sembla tout à fait naturelle.

Mes pensées vite ordonnées, je l'enlaçai de mes deux bras, sans laisser le moindre espace, et fermai doucement les yeux.

***

« Toutes mes félicitations, Votre Altesse. Vous attendez bel et bien un enfant. »

La prêtresse, son examen terminé, avait parlé avec un sourire radieux aux lèvres.

Je me contentai de cligner des yeux, l'air absent. Ce n'est qu'en entendant la voix de la Nourrice, débordante d'excitation, que je repris mes esprits.

« Oh, ma chère Mademoiselle ! Quelle merveille ! Quelle merveille ! »

Elle me serra fort contre elle et me tapa vigoureusement dans le dos de ses paumes épaisses. Par-delà les épaules rondes de la Nourrice, je vis le visage de la responsable des servantes, figé dans une expression menaçante.

La nouvelle de ma grossesse lui déplaisait-elle ? Tandis que je sentais mon regard s'aiguiser, la responsable des servantes empoigna rudement l'épaule de la Nourrice et parla d'un ton sec :

« Comment osez-vous traiter aussi brutalement une femme enceinte ? Et si le choc nuisait à l'enfant ? »

Le visage de la Nourrice vira à l'écarlate sous la vive réprimande.

Elle avança les lèvres pour protester.

« Qui a dit que je la traitais brutalement ? Je m'occupe de notre demoiselle depuis qu'elle est née ! Je connais son corps mieux que personne ! »

« Et pourtant, vous ne vous êtes pas aperçue qu'elle attendait un enfant avant aujourd'hui, et vous jacassez encore. »

Les paroles de la responsable des servantes laissèrent la Nourrice muette comme une carpe. De fait, elle qui chantait des chansons sur la grossesse et la maternité était restée aveugle aux changements mêmes qui s'opéraient dans le corps de sa protégée.

Je n'avais pas fait mieux. Mes saignements mensuels avaient cessé depuis longtemps, et pourtant je n'avais jamais fait le lien avec une grossesse. Peut-être une part de moi avait-elle simplement refusé de croire que je porterais vraiment un enfant.

Je baissai les yeux sur mon ventre, l'air désemparé. Même maintenant, cela me semblait parfaitement irréel. Un enfant pouvait-il vraiment grandir en moi ?

Tandis que je caressais maladroitement mon ventre plat de mes doigts hésitants, une voix ferme résonna au chevet du lit.

« Jusqu'ici, nous nous sommes pliées aux souhaits de Votre Altesse, mais désormais, vous devez recevoir les soins attentifs des servantes de la maison du grand-duc. »

Je la fixai d'un regard méfiant, la main instinctivement crispée sur mon ventre.

« Pourquoi devrais-je ? Je me débrouille parfaitement bien comme ça. »

« Votre Altesse n'est plus seule. Nous ne pouvons confier à une servante incompétente le bien-être d'un enfant à naître, qui pourrait devenir le prochain héritier de la maison du grand-duc. »

Elle avait parlé avec une résolution inébranlable.

Mon visage anxieux se crispa, et je saisis la manche de la Nourrice.

« Et si je refuse, qu'y pourras-tu ? Comment une simple servante ose-t-elle prétendre me donner des ordres ! »

« Votre Altesse, je vous en prie, pensez à l'enfant que vous portez. »

La prêtresse, restée silencieuse jusque-là, était soudain intervenue. Je me tournai vers elle, le visage fermé.

La prêtresse, qui écrivait quelque chose sur un parchemin, poursuivit calmement :

« Pour l'heure, la grossesse elle-même risque de peser lourdement sur votre corps. Pour assurer un accouchement sans danger, vous devez recevoir des soins particuliers. »

Mon visage pâlit sous l'effet d'une crainte soudaine.

« Mon état est-il vraiment si grave ? »

« À l'heure actuelle, mener la grossesse représente déjà un effort considérable. »

Mon cœur se serra à ces mots soigneusement choisis.

La prêtresse baissa les yeux d'un air désolé avant de poursuivre avec une prudence mesurée :

« Par bonheur, l'enfant est en excellente santé, mais votre état est loin d'être idéal. À mesure que l'enfant grandira, le fardeau deviendra de plus en plus difficile à supporter pour votre corps, et cet effort finira inévitablement par affecter l'enfant aussi. Pour mener la grossesse à terme sans danger, vous devez dès maintenant suivre un régime rigoureux. »

« … Que dois-je faire ? »

« Prendre une nourriture nourrissante en quantité suffisante et garder le calme du corps comme de l'esprit. Pendant ces premiers mois en particulier, vous devrez surveiller vos mouvements et vos efforts. »

Le visage vidé de ses couleurs, je me mordis la lèvre avec anxiété et demandai d'une voix effrayée :

« … Si je suis vos instructions, est-ce que tout ira vraiment bien ? »

Satisfaite de la docilité nouvelle de sa patiente, la prêtresse eut un doux sourire.

« Certainement. Si vous prenez soin de vous à partir de maintenant, vous mettrez votre enfant au monde sans encombre. »

Moi qui la considérais d'un œil soupçonneux, je finis par acquiescer.

La prêtresse rangea ses instruments dans son sac et se leva, puis remit un parchemin à la responsable des servantes en lui expliquant en détail les précautions à prendre en début de grossesse.

Je remarquai que la Nourrice faisait la moue, mécontente d'être évincée de sa place de première servante à mon service, mais je fis mine de ne pas le voir. Après tout, l'étourderie et la négligence de la Nourrice étaient des faits indéniables.

Si j'avais été seule, cela n'aurait guère compté, mais avec un enfant qui grandissait en moi, il semblait bien plus sage d'avoir à mes côtés des servantes compétentes.

'Un enfant en moi…'

Je baissai de nouveau les yeux sur mon ventre.

L'enfant de Barcas habite en moi.

Tout en retournant dans mon esprit ce fait impossible, je saisis d'urgence le bras de la responsable des servantes.

« N'en dis rien à Barcas. »

Une lueur de surprise passa sur le visage de la responsable des servantes avant qu'il ne retrouve une sévère résolution.

« C'est impossible. Monseigneur doit assurément être informé de… »

« Je le lui dirai moi-même. »

J'avais vivement coupé court à sa protestation.

« Alors gardez le secret d'ici là. »

Je relevai le coin des yeux d'un air impérieux et lançai mon avertissement avec une telle gravité que les servantes qui emplissaient la chambre échangèrent des regards gênés.

L'une d'elles ouvrit la bouche avec précaution.

« Votre Altesse, Monseigneur… »

« Entendu. Nous garderons le silence jusqu'à ce que vous en parliez vous-même à Monseigneur. »

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