Je toisai la guérisseuse de la tête aux pieds.
« De quoi s'agit-il ? »
« Cela concerne Son Altesse la grande-duchesse. J'ai pensé que vous deviez en être informé, Monseigneur… »
La femme, qui parlait avec une expression raide, devint soudain livide et se tut. Alors seulement, je compris que j'avais laissé paraître mon air menaçant.
Je fronçai légèrement les sourcils. La mauvaise prescription qu'elle avait faite à ma femme avait été dûment établie comme une erreur.
Qu'elle ait administré avec soin ses remèdes à Talia, qui refusait obstinément les soins, avait été confirmé par le témoignage de plusieurs serviteurs et mages assistants.
Cette femme avait reçu une punition à la mesure de sa faute ; elle n'avait donc aucune raison de compter ses jours.
Ma décision prise, je demandai d'un ton sec :
« Que devrais-je savoir, au juste ? »
« C'est que Son Altesse la grande-duchesse… »
Elle remuait nerveusement les lèvres et jetait autour d'elle des regards inquiets. L'attention des gens alentour semblait la gêner.
Je désignai du menton un petit salon situé près des cuisines.
« Suis-moi. »
J'entrai dans la pièce faiblement éclairée, posai le plateau de nourriture sur une étagère et me retournai.
La femme, restée sur le seuil à jeter des coups d'œil dans le salon, reprit enfin la parole.
« C'est quelque chose que j'ai appris par les servantes… mais il semble que Son Altesse la grande-duchesse n'ait pas eu ses lunes depuis un bon moment. Au vu de ses symptômes récents, je soupçonne qu'elle soit enceinte. »
Un instant, je ne pus saisir le sens de ses paroles.
La guérisseuse se mit à débiter ses mots à toute vitesse devant moi, resté figé de stupeur.
« Pourtant, la guérisseuse personnelle de Son Altesse n'en a pas dit un mot. Je sais bien que ce n'est pas de mon ressort… mais en début de grossesse, il y a bien des précautions à prendre, alors j'ai pensé qu'il fallait vous en informer au plus vite. Kalmor compte de nombreuses sages-femmes habiles ; si vous en faisiez venir une pour un examen rapide… »
« Attends. »
Je me pris la tête d'une main, qui commençait à me faire mal, et coupai précipitamment la parole à la femme.
Une voix rauque sortit de ma gorge serrée.
« Tu veux dire que ma femme est enceinte ? »
« Au vu de l'état récent de Son Altesse, c'est fort probable… »
J'humectai mes lèvres devenues sèches.
Le visage de ma femme, inhabituellement abattue et languissante ces derniers jours, me traversa l'esprit. Je me rappelai aussi qu'elle s'était soudain mise à réclamer de la nourriture.
À cet instant, mon sang se mit à courir plus vite et mes tympans s'engourdirent.
Je fronçai les sourcils en baissant les yeux sur mes mains, qui tremblaient légèrement. Je ne comprenais pas pourquoi mon corps réagissait ainsi. Ce n'était pas comme si je l'avais prise dans mes bras sans savoir que cela arriverait.
Qu'on mette un taureau en rut dans le même enclos qu'une vache, et un veau naît quelques mois plus tard. C'était la loi de la nature.
Il était plutôt étrange que je ne m'en sois pas aperçu plus tôt.
« Merci de me l'avoir dit. Je ferai venir une sage-femme sur-le-champ pour s'en assurer. »
Ayant répondu machinalement, je me dirigeai aussitôt vers la porte.
Sur le point de quitter la pièce, je me souvins de la promesse que je lui avais faite et revins prendre le plateau.
Il me vint alors à l'esprit que cela ne suffirait peut-être pas.
Il me semblait que je devais prendre aux cuisines davantage de nourriture pour elle. Perdu dans ces pensées, je me détournais pour partir quand la guérisseuse me rappela d'une voix pressante.
« J'ai encore une chose à vous dire, Monseigneur. »
Je la regardai d'un air irrité, sans chercher à cacher mon agacement.
Elle parut un instant intimidée, mais soutint bientôt mon regard d'un œil ferme.
« Je vous en prie, accordez-moi une chance de plus de servir Son Altesse la grande-duchesse. »
J'en restai parfaitement interdit.
Au souvenir de ma femme effondrée, crachant du sang, j'avais encore envie de faire pendre cette femme par les talons.
Je m'en abstenais uniquement parce que je savais un tel châtiment excessif pour une servante qui avait servi fidèlement la maison grand-ducale toute sa vie.
Sans le plaidoyer discret de mes subordonnés, qui suggéraient, vu ses talents, de l'affecter à de basses besognes au centre de soins plutôt que de la renvoyer, j'aurais prononcé son bannissement depuis longtemps.
Je parlai du ton glaçant d'un chien sauvage qui montre les crocs.
« Crois-tu vraiment qu'une si maigre peine suffise à expier ta négligence ? »
« Bien sûr que non, Monseigneur. Jamais je n'oserais rêver de redevenir la guérisseuse personnelle de la grande-duchesse. »
Elle s'inclina profondément, le visage blême d'urgence.
« Je souhaite seulement servir d'assistante. Si vous me permettiez de travailler sous les ordres de celle qui soigne à présent la grande-duchesse, en second, je jure de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'une telle tragédie ne se reproduise jamais. »
« Refusé. Je n'ai aucune intention de confier ma femme à quelqu'un qui a commis une erreur aussi grave. »
Moi qui parlais avec une certaine dureté, je me tus soudain.
Quoi qu'il en soit, cette femme était réputée dans toute la Région de l'Est comme la plus savante en matière de remèdes.
N'avait-elle pas, après tout, neutralisé en quelques jours à peine le poison d'un monstre, que même des prêtres de haut rang ne pouvaient soigner ?
Si survenait une crise imprévue que ni les mages ni les prêtres ne pourraient traiter, cette femme pourrait se révéler précieuse.
De plus, il me déplaisait de m'en remettre entièrement à une guérisseuse de la famille Taren. Si je postais quelqu'un de la maison grand-ducale à ses côtés, celle-ci n'oserait tenter aucune traîtrise.
Mes pensées vite ordonnées, je fis claquer ma langue et parlai :
« Très bien. Je t'autorise à revenir comme guérisseuse assistante. »
Le soulagement passa sur le visage de la femme. Je l'observai un moment en silence avant d'ajouter :
« Cependant, si ma femme s'oppose à ta présence, tu seras renvoyée aux basses besognes du centre de soins. »
« Je m'en souviendrai. »
Elle baissa la tête, le teint assombri. Elle semblait se rappeler l'attitude caustique de Talia à son égard. Mais il ne m'appartenait pas d'intervenir pour apaiser sa méfiance. Si elle n'avait même pas ce talent-là, autant qu'elle poursuive ses corvées au centre de soins.
Je me détournai froidement.
De toute façon, j'avais déjà décidé d'engager d'autres guérisseurs pour veiller sur Talia. Installer le grand prêtre au château de Laedgo serait aussi une sage disposition.
Cela s'écartait quelque peu de l'usage, mais le grand prêtre ne refuserait pas si je lui proposais d'agrandir le bâtiment de l'Église.
En offrant de loger le clergé pendant les travaux, je pourrais le garder au château et faire appel à la magie sacrée en cas d'urgence.
Après avoir fait travailler mon esprit sans relâche, j'atteignis enfin ma chambre et relâchai un long souffle contenu.
Mon cœur, qui n'avait jamais faibli même après une demi-journée de chevauchée effrénée, battait à présent à toute allure. Dès qu'il s'agissait d'elle, mon corps échappait complètement à mon contrôle.
Autrefois, j'avais haï cette sensation au-delà du supportable. Chaque fois que j'étais avec elle, j'avais l'impression de lutter contre moi-même. J'avais voulu extirper de mon esprit ces yeux dangereux qui me faisaient ressentir ce que je ne voulais pas ressentir, désirer ce que je ne voulais pas désirer.
Quand m'étais-je défait de ces pensées ?
« Je… le savais. Je savais que tu viendrais me sauver… je le savais. »
Je réprimai à la hâte ce souvenir surgi d'un coup.
À me rappeler cet instant, j'avais le pressentiment que quelque chose en moi subirait des dommages graves et irréversibles.
Je chassai toutes les pensées oiseuses qui encombraient mon esprit et tirai la poignée de la porte.
En entrant dans la chambre, un parfum riche m'emplit les poumons. Respirant son odeur, qui avait peu à peu imprégné ma chambre, je traversai la pièce baignée de la chaude lueur du feu. En m'approchant du lit, je la vis endormie, roulée en boule.
Je posai le plateau sur l'étagère et m'assis au bord du lit. Quand je portai le dos de ma main à ses joues rougies, j'y sentis une tiédeur fiévreuse.
Était-ce simplement une réaction ordinaire chez une femme qui porte un enfant ?
Tandis que j'examinais son teint d'un œil inquiet, ses longs cils, qui retombaient, se soulevèrent.
« … Vous êtes rentré ? »
Ses yeux bleus, encore lourds de sommeil, me regardaient avec netteté. Elle se frotta les yeux de ses poings et laissa échapper un petit bâillement.
« Vous avez apporté ce que j'avais demandé ? »
« Seulement… la boisson, pour l'instant. »
Ma voix sortit tendue, peu naturelle, même à mes propres oreilles.
Par chance, elle ne sembla rien remarquer d'anormal.
Talia, se pressant contre mon flanc, formula son exigence comme la chose la plus naturelle du monde.
« Alors faites-la-moi boire. »
Elle renversa la tête en arrière et entrouvrit ses lèvres rosées en une délicate invitation.
Le corps raide, je la contemplai, saisis la coupe et pris dans ma bouche le liquide acidulé.
Tandis que je prenais ses joues douces entre mes deux mains pour lui faire boire la boisson avec précaution, mon corps brûlait comme dévoré par les flammes.
Je l'attirai dans mes bras et m'allongeai sur le lit, mais l'avertissement de la guérisseuse sur la prudence en début de grossesse me revint à l'esprit, et je parvins tout juste à me maîtriser.
« … Pourquoi pas ce soir ? »
Tandis que je la serrais contre ma poitrine, son corps alangui tiède de fièvre, en reprenant mon souffle, elle leva vers moi un regard anxieux.
Je caressai ses joues rosies et murmurai doucement :
« Tu as de la fièvre. Je ne ferai rien tant que tu n'iras pas mieux. »
« Pourtant, je vais bien… »
Elle ferma un instant ses yeux étourdis, puis les rouvrit.
« Non, tu ne vas pas bien. »
J'expirai comme on soupire et passai la main sur sa taille fine.
Peut-être mon enfant repose-t-il en elle.
Tout en retournant dans mon esprit cette réalité incompréhensible, je contemplai son visage lumineux, qui piquait déjà de nouveau du nez.
Quand l'expression de Talia s'adoucissait, sans sa sévérité habituelle, elle avait tout d'une jeune fille. Devant ce spectacle innocent, mon cœur sombra, lourd comme du plomb.
