« N'est-ce pas magnifique ? C'est mon frère qui l'a chassé lui-même, pour me remonter le moral. »
Je me tournai vers la voix. Par-delà la rampe, j'aperçus Raina, une fourrure argentée drapée sur les épaules.
La jeune fille tournoyait devant les servantes, exhibant son trophée avec une joie débridée.
« Avec cette fourrure, je pourrais me faire faire des habits d'hiver et monter Saika en toute liberté, même au plus froid de l'hiver, n'est-ce pas ? »
« Bien sûr ! Les drakars sont des créatures qui nichent jusque dans les glaciers. Elle résistera sans peine au froid le plus mordant. »
« Pour que Monseigneur le grand-duc vous envoie un présent si magnifique, il est clair qu'il vous tient en très haute estime. »
Le visage de Raina s'illumina sous les paroles mielleuses des servantes.
« Vous le croyez vraiment ? »
« Sinon, pourquoi vous offrirait-il un trésor aussi précieux ? »
La vie revint sur le visage de Raina, ce visage resté vide depuis les funérailles.
Du bas de l'escalier, j'observai sa métamorphose en silence, puis je me détournai.
Ainsi, elle croyait qu'il s'était mis en danger pour elle. Que j'étais devenue effrontée en quelques mois à peine. J'avais bien failli me ridiculiser.
Je regagnai ma chambre d'un pas lourd.
Pourtant, au crépuscule, l'amertume, ce goût de cendre avalée, avait commencé à s'estomper.
Je m'étais juré mille fois de ne jamais rien attendre de lui. Il était absurde d'être déçue pour une chose aussi insignifiante.
Même si ce n'était qu'accessoire, il n'en restait pas moins qu'il m'avait envoyé un présent d'une grande valeur.
'Je devrais au moins le remercier, par simple courtoisie.'
Sinon, cela paraîtrait étrange. Bouder comme une enfant capricieuse trahirait ma déception, et la déception ne ferait que prouver que j'avais nourri un espoir.
Ma résolution prise, j'écartai le livre posé sur mes genoux et me levai du lit.
Lorsque j'arrivai devant sa chambre, le chambellan qui gardait la porte annonça aussitôt mon arrivée, pressé de devancer la fâcheuse habitude qu'avait la grande-duchesse d'entrer sans s'être fait annoncer.
Cette fois encore, pourtant, je saisis la poignée avant d'en avoir reçu la permission.
En entrant d'un pas boiteux, je découvris la chambre brillamment éclairée.
C'était le genre d'homme à toujours éteindre les lumières en m'attendant. Avait-il cru que je ne viendrais pas ce soir ?
Fronçant les sourcils en parcourant la pièce du regard, je remarquai deux ombres qui s'étiraient devant la cheminée.
Je me retournai d'un coup et aperçus une jeune femme à demi dévêtue, les mains caressant le torse nu de Barcas. Mon souffle se fit court et haché.
« Que faites-vous ? »
La femme sursauta et se leva précipitamment.
« V-Votre Altesse la grande-duchesse… »
Alors seulement, je la reconnus. La guérisseuse de la maison du grand-duc, celle-là même que j'avais fait cracher du sang.
Elle s'inclina frénétiquement, les mots se bousculant pour sa défense.
« Je ne faisais que soigner les blessures de Monseigneur. »
Les yeux plissés en deux fentes, je la fusillai du regard, puis me tournai vers Barcas.
« Auriez-vous oublié à quel point cette femme est une guérisseuse incompétente ? Pourquoi la laissez-vous… ! »
Les mots moururent sur mes lèvres. Deux longues entailles en diagonale lui barraient l'épaule et la poitrine, et mon cœur chavira.
Les blessures étaient bien plus graves que je ne l'avais imaginé.
Je me précipitai vers lui, affolée.
« Comment est-ce arrivé ? Vous aviez dit que ce n'était rien ! »
« C'est moins grave que ça n'en a l'air. Les os sont intacts, et ni les muscles principaux ni les nerfs n'ont subi de dommages sérieux. »
Barcas avait parlé avec une parfaite indifférence.
Je le fusillai du regard, n'en croyant pas mes oreilles.
La blessure paraissait grave au premier coup d'œil : des veines violacées saillaient autour de la peau rouge et enflée. La douleur devait être atroce.
Incapable de me résoudre à le frapper, je laissai éclater ma frustration.
« C'est ça que vous appelez une explication ? Si ce n'est pas grave, alors qu'est-ce qui l'est, espèce d'idiot ! »
La guérisseuse plaqua une main sur sa bouche, saisie. Barcas, lui, resta impassible.
Il adressa un bref signe de tête à la guérisseuse.
« Tu peux disposer. »
« M-mais les bandages doivent encore… »
« Je peux m'en charger seul. »
La femme hésita un instant, puis inclina la tête et quitta la chambre en hâte.
Sans lui accorder un regard, je tendis la main vers lui.
« Donnez-moi les bandages. Vous ne pourrez pas les nouer correctement d'une seule main. »
« Ce ne sera pas nécessaire. »
« Nécessaire ? Ne discutez pas, donnez-les-moi. »
Il me dévisagea longuement avant de finir par me céder les bandages. Je les lui arrachai des mains et approchai une chaise pour m'asseoir face à lui.
De près, la blessure était plus effroyable encore. Une sérosité suintait de l'entaille, luisante d'onguent, et la peau enflammée irradiait de chaleur.
Je me mordis violemment la lèvre inférieure tout en enroulant avec précaution l'étoffe autour de sa poitrine.
Grâce à mon habitude de vérifier et de refaire chaque jour les bandages de ma jambe, je n'eus aucun mal à panser la plaie.
« Vous êtes absolument certain que tout va bien ? Si jamais quelque chose tournait mal plus tard… »
« Une fois le poison dissipé, la magie pourra la guérir. Ne t'inquiète pas. »
« Qui a dit que je m'inquiétais pour vous ? S'il vous arrive quelque chose, ma situation se compliquera elle aussi… »
« Je comprends. Tu n'as pas à craindre de devenir veuve, Princesse. Je voulais seulement te rassurer. »
Devant cette réponse calme, je restai muette, interdite.
Barcas, adossé à sa chaise, le regard lointain, me saisit doucement le poignet et demanda :
« Pourquoi es-tu venue aujourd'hui ? »
À cet instant, mon cœur se serra comme si l'on m'avait prise en défaut.
Ma visite l'importunait-elle ?
Je jetai un coup d'œil à son visage. La lueur du feu dansait sur ses traits magnifiques et impassibles.
Il inclina légèrement la tête de côté et poursuivit :
« Tu as dit que tu ne partagerais pas mon lit pendant un moment. Aurais-tu changé d'avis ? »
Je retirai ma main de la sienne par réflexe.
« Pas du tout ! Vous me croyez désespérée au point de me rouler dans les draps avec quelqu'un dans votre état ? »
« Alors pourquoi es-tu venue ? »
Il pencha le buste vers moi.
Décontenancée, je laissai mon regard errer de tous côtés jusqu'à ce que me revienne enfin le prétexte que j'avais préparé, et je le bredouillai :
« Je suis venue vous remercier pour le présent que vous m'avez fait… »
Il m'observa longuement en silence, comme pour jauger la sincérité de mes paroles, avant de répondre enfin :
« Il t'a plu ? »
« Qui n'aimerait pas un tel présent ? »
Pour une raison ou une autre, soutenir son regard me semblait difficile, et je détournai les yeux avec gêne.
« Malgré tout, ne chassez plus de monstres de cette façon. Si pitoyable que votre sœur ait pu vous paraître, cela n'excuse pas que le maître de la Région de l'Est s'expose ainsi à la blessure… »
« Où trouverais-tu un homme qui se donne autant de mal pour sa sœur ? »
Moi qui le sermonnais, je me troublai et levai de nouveau les yeux vers lui.
Barcas s'était mis à jouer avec mes cheveux, les doigts animés de la grâce espiègle d'un chat qui taquine une pelote de laine. Il continua de parler calmement, du bout des doigts caressant doucement mes mèches.
« Tu t'enrhumais souvent, même au cœur de l'été. Les hivers d'ici sont bien plus rudes que ceux de la Région centrale. Il te faudra ce genre de choses pour les traverser sans encombre. »
« … C'était quand j'étais enfant. »
Je déglutis avec peine et feignis l'indifférence.
« Tout le monde supporte très bien l'hiver. Pourquoi en faire toute une histoire… »
« Je n'en fais pas toute une histoire. »
Ses yeux d'un bleu pâle me parcoururent lentement, du sommet du crâne jusqu'aux talons.
Je serrai inconsciemment le châle drapé sur mes épaules. Il savait forcément à quel point mon corps s'était décharné depuis l'accident, et pourtant une nouvelle vague de honte me submergea.
Je changeai de sujet en hâte.
« Quoi qu'il en soit, ne songez même plus à chasser des monstres. Mieux encore, chargez-en vos subordonnés. Vous vous croyez encore simple chevalier ? Vous êtes le grand-duc, désormais. À quoi servent les soldats, sinon à ça ? »
« Il était plus efficace que je m'en charge moi-même. Et puis, je ne pouvais pas demander à des soldats de risquer leur vie pour un présent destiné à ma femme. »
Mes oreilles s'enflammèrent à la manière dont il m'appelait sa femme, si naturellement.
Je feignis l'agacement, en espérant que la lueur du feu cacherait ma rougeur.
« Si vous ne pouvez pas demander une chose à vos soldats, alors ne la faites pas non plus, imbécile ! »
« … N'étais-tu pas venue me remercier ? »
Il haussa un sourcil avec insistance.
Je laissai échapper un ricanement.
« Je suis aussi venue vous sermonner. Votre corps ne vous appartient plus à vous seul. Si vous le mettez en danger sans ma permission, je ne vous le pardonnerai pas. »
